America Nostra

Si on part de l’idée que la fonction d’un roman est l’ouverture, Un père étranger en est une brillante preuve. Roumanie, Argentine, Angleterre en sont différents décors à des époques variées. L’ouverture, c’est la découverte (on en saura plus sur Joseph Conrad), c’est la surprise (que fait donc ce personnage à cet endroit et à ce moment ?), le dépaysement (qu’a dû souvent éprouver le personnage central, ou plutôt un des personnages centraux, puis un autre). Portée par un humour subtil et très présent, cette ouverture-là se déguste avec jouissance.

 

Raconter Un père étranger ? Vous n’y pensez pas, cela tient de la gageure et ce serait parfaitement inutile. Et pourtant il y a une histoire, non, des histoires qui évoluent en parallèle en se croisant, en revenant en arrière pour mieux repartir. On se délecte de ces mouvements sinueux dont chacun est passionnant. Et celui qui raconte ces histoires est un virtuose. Qu’on écoute, bien au chaud dans un pub anglais au siècle dernier les clients intrigués par un inconnu, un Allemand, à ce qu’il paraît, qui aurait informé de son projet de tuer l’écrivain peut-être polonais qui s’est installé dans le coin, qu’on assiste impuissant à la mort du père à Buenos Aires, qu’on envisage avec l’auteur le développement de la même situation en plusieurs scènes possibles, on a l’impression de voler, légers, dans une totale liberté, comme est totale la liberté d’écrire que s’est offerte Eduardo Berti.

 

Au centre de tout (de ce roman, de notre vie, de la vie), il y a la langue. Oui, mais laquelle ? Celle de l’endroit où nous sommes nés ou celle de l’endroit où nous vivons ? Celle, que nous ne parlons pas,  des gens que nous aimons ? Toutes les personnes qui apparaissent dans le roman vivent ailleurs, certaines se sont déplacées au moins une fois dans leur vie, un déplacement définitif (le père), d’autres n’ont cessé de bouger (Joseph Conrad), un autre a mêlé les deux (Eduardo Berti lui-même) : un homme dépend-t-il d’un lieu qu’il habite ou, au contraire, apporte-t-il avec lui quelque chose qui agira sur le lieu ? Ces questions théoriques prennent volume et vie sous la plume d’Eduardo Berti : il tisse à la fois un récit plein de mouvement (normal, avec de tels personnages !) et des liens, évidents ou inattendus (quel rapport entre Le Comte de Monte-Cristo et Madame Bovary ?), d’une solidité à toute épreuve. La solidité dans l’humour : on sourit très souvent, de jeux de mots, de situations à  la limite de l’absurde, de surprises (en Angleterre, « même les Polonais doivent rouler à gauche »).

 

Plusieurs secrets de famille (rien de honteux, genre liaisons inavouables ou enfants cachés), restés dans le silence plus par pudeur ou par négligence, reviennent à la surface, ils ont le double avantage de découvrir l’autre et de se découvrir soi-même (pourquoi n’ai-je pas posé les bonnes questions quand il en était temps ?). Il n’y a pas d’aveux intimes plus pudiques que ceux formulés ici. Eduardo Berti, en parlant de lui et de son père, parle de l’humanité, une humanité qu’on ne peut qu’aimer.

 

Un père étranger est une de ces lectures enthousiasmantes (la joie des mots !) après laquelle on a l’impression d’avoir gagné en intelligence. Si c’était plus qu’une impression ?

 

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