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Bon anniversaire aux éditions La Contre Allée ! par Delphine Blanchard - 13 avril 2018

2008-2018 : dix années de création unique et de défense d’une littérature à part pour la précieuse maison d’édition lilloise La Contre Allée. Inspirée d’une chanson d’Alain Bashung, elle porte son nom comme un étendard pour une littérature qui délaisse les grands axes, défendant les engagements littéraires et les formes nouvelles. Lecture croisée de Débarqué de Jacques Josse et Ces histoires qui arrivent de Roberto Ferrucci. Vive les chemins hors des sentiers battus.

 

Voici l’une des strophes de la chanson Aucun express d’Alain Bashung sur l’album Fantaisie militaire :

“Délaissant les grands axes

J’ai pris la contre-allée

Je me suis emporté

Transporté”

 

Installée à Lille depuis sa création en 2008, la maison d’édition La Contre Allée nous emporte et nous transporte. À l’instar des noms de leurs collections : La sentinelle ; Les périphéries ; Fictions d’Europe ; Un singulier pluriel : L’inventaire d’inventions… Maison audacieuse entend-on parfois. Maison élégante et précieuse surtout, avec de beaux objets livres. Des ouvrages aux couvertures classieuses, au papier de grammage noble. Un papier où les vergeures et les pontuseaux laissent des marques, aussi indélébiles que les traces qui restent dans nos mémoires, longtemps encore après la lecture. C’est notamment le cas de deux ouvrages parus dernièrement. Deux récits intimes lus à quelques jours d’intervalle, offrant des résonances étonnantes.

 

Commençons par le pudique récit de Jacques Josse, intitulé Débarqué. Débarqué comme le père de l’auteur, rêvant de devenir capitaine au long cours, et obligé de rester à quai à cause de crises d’épilepsie régulières. Jacques Josse débute son récit par ces mots : « Aucune vie n’est simple, banale ou ordinaire. » C’est ce qu’il démontre au fil des 160 pages de ce livre, tour à tour, émouvant, sans complaisance et touchant. L’auteur écrit : « Mon père » tout au long du récit. Pas de prénom. Pas de « papa ». Juste la réhabilitation d’un humain parmi les humains. Pas pire. Pas mieux. Comme les autres qui fera avec les aléas de la vie. La mer n’est pas pour lui. Il sera électricien. Avec, pour principale boussole et bouée de sauvetage, les livres. Si Débarqué est un hommage au père, il est aussi celui de la littérature comme refuge pour un être angoissé, malade dès le plus jeune âge, bourré de frustrations. Un homme taiseux qui, après la mort de sa propre mère, « évacuait sa tristesse en pelletant à tour de bras. »


 

Jacques Josse écrit avec pudeur la vie de ce père, voyageur ordinaire empêché. Son écriture est fine. Ses mots sont précis et poétiques. Son récit est d’une pureté, d’une simplicité et d’une universalité déconcertante. « Le Métier de vivre, pour reprendre le titre du Journal de l’écrivain Cesare Pavese, existe bel et bien. Pour tout un chacun. » Jacques Josse dissèque des épisodes très personnels. Trouve les failles. Explique le lien filial. Ce qu’il a de déraisonnable et d’amour, justement sans faille. Les souvenirs de ce père, aujourd’hui mort, sont surtout la preuve que le fils était bien plus à l’écoute qu’il pouvait y paraître. Malgré un père « à l’air rude et mélancolique », le dialogue entre ces deux-là était fort et le lien indénouable. Un hommage à la figure du père d’une beauté folle.

 

L’hommage est aussi au centre du récit Ces histoires qui arrivent de Roberto Ferrucci. Ode au père de cœur. Vibrant hommage à son ami et frère de littérature Antonio Tabucchi. Une escapade à Lisbonne pour un ultime recueillement sur la tombe de l’auteur et c’est le début du voyage intérieur, empli de souvenirs disparates et… de clins d’œil surnaturels ! En exergue, Ferrucci cite Tabucchi : « La littérature est fondamentalement ceci : une vision du monde différente de celle qu’impose la pensée dominante… » Le périple de Roberto Ferrucci sur les traces de son confrère offre, quant à lui, une forme littéraire différente. Entre balade touristique lisboète et réminiscences d’une amitié littéraire et spirituelle sur plusieurs années et dans plusieurs villes. Tantôt Venise, tantôt Paris ou Saint-Nazaire, tantôt Vecchiano. Roberto Ferrucci écrit : « Je me souviens très bien de la sensation que j’éprouve chaque fois qu’apparaît sur l’écran un numéro étranger, l’émotion naïve de quelque chose qui vient de loin, peut-être parce que j’ai commencé à voyager tard et que je pense encore que l’ailleurs est toujours trop loin, presque inaccessible, malgré les vols low cost. »

 

C’est ici le récit d’un compagnonnage érudit et livresque, entre militantisme politique et goût pour l’ailleurs. « Les histoires ne commencent pas et ne finissent pas, elle arrivent. » Cette amitié entre deux auteurs majeurs de la littérature contemporaine nous est contée avec saveur. Loin d’un entre-soi qui aurait pu laisser le lecteur sur le bas-côté. Ces histoires qui arrivent donnent envie de goûter aux mots de Tabucchi, autant que de s’envoler pour un ailleurs riche de découvertes et d’inconnus. Un endroit où tout serait possible. L’ailleurs est parfois à portée de main : il suffit d’ouvrir un bon livre.

Delphine Blanchard

 

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