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Critique publiée le 31 mai 2019 sur le blog La viduité


La seconde guerre mondiale en tous ces instants, dans chacune des sensations parcellaires de ceux qui l’ont vécue sans rien y comprendre. Dans une construction virevoltante où s’immisce une implacable fatalité, Le nuage et la valse parvient à restituer l’horreur d’une époque par la curieuse adhésion de ceux qui la vivent. Dans cet ample et indispensable roman, Ferdinand Peroutka passe d’un personnage à l’autre pour dire, sans jugement, la rumeur d’un événement historique dont il nous restitue senteurs et sensations.

Le roman n’en finira jamais avec la seconde guerre mondiale et notre fascination horrifiée pour l’Holocauste. L’intérêt le plus anecdotique du Nuage et la valse tient à la pertinence de son témoignage historique. En un peu moins de 600 pages, Ferdinand Perotuka parvient à intégrer tous les événements décisifs de la seconde guerre mondiale. Sa multitude de personnages, de tout horizon et « camps », reliés seulement par une certaine lâcheté où se reconnaît notre humanité commune, il évite la leçon d’Histoire, la pesante impression également que les personnages se trouvent toujours au centre de l’événement dont ils offrent une perspective privilégiée. Même si Le nuage et la valse le dépasse très souvent, cet grand roman peut d’abord briller par son regard depuis ce qu’on appelait, à l’époque, un « petit pays ». Avec un vivifiant empressement, Peroutka évoque dans le prologue – avec quelle pertinence – la Vienne des années 1910 où un certain Adolph Hitler s’essayait à la carrière de peintre. Nous touchons-là à l’intérêt principal du Nuage et la valse : le découpage de sa prose, sa façon d’atteindre à une impersonnalité par son changement perpétuel de personnage. Un désir de toucher à une certaine, disons, modernité. Si on pense à Vie et destin de Grosmman, je ne sais pourquoi la lecture de cette somme romanesque a évoqué le souvenir, assez lointain, de Manathan Transfert de Dos Passos. On pourrait approcher ainsi le charme de la prose de Peroutka : il ne s’agit pas de restituer un inconscient collectif mais plutôt l’inconscience d’une époque. Cette certitude que, pour soi, tout ira bien. Si on ferme bien sa gueule, on ne se fera pas remarquer, on s’en sortira intact. Pour se laisser prendre à une généralité un peu hâtive, sans trop de justification, j’aurais tendance à penser que le point de vue tchèque tient à l’implacable ironie dont fait preuve ce roman. La mort des personnages, voire leur survie, est détaillée avec la même précision, celle qui scrute impuissante l’ironie du sort. Sans une once de pathos, la scène de la chambre à gaz, des exécutions au de la mort du chien comme celle du retour des camps avec de la limonade à la framboise sont insoutenables dans la pertinence de leur point de vue. Rien que pour cela, il faudrait lire Le nuage et la valse.

 

Après la guerre, les sentiments seront plus rares, les gens auront appris à les réprimer. Et quand il y aura moins de sentiments, certains se féliciteront qu’ils ne vaillent plus rien.

 

Un des sujets du Nuage et la valse reste la façon dont le romancier travaille la résignation à l’œuvre durant toute cette guerre. On y devine une façon de s’en départir. Au fond, ce que souhaite, et parvient à faire, Peroutka c’est capturer l’atmosphère de ce moment historique. Un des motifs de ce livre (hormis le nuage, dernière étincelle de conscience, et cette valse ce « Beau Danube bleu » qui résonne avec une obstination mal-séante, illustrative de cette vie qui se poursuit en dépit de tout) serait une sorte d’anti-intellectualisme. Avant de facilement conclure qu’il caractérise notre ici et maintenant en pleine montée de périls, Perutka l’interroge comme une justification de nos actes. Une certaine frustration revancharde du côté nazie (au passage, il donne à voir la stupidité illuminée des thèses développées dans le nid d’aigle d’Hitler) mais aussi cette capacité à tout accepter, à nous planquer derrière la culture. « Nos belles qualités, nos meilleures convictions ne sont-elles qu’affaires d’habitudes ? » Laissons la question ouverte, une ombre d’espoir.

 

Quand il n’y a plus dans le monde ni justice ni miséricorde, quand on perdu toute force et tout espoir, quand toutes les enveloppes protectrices sont en morceaux, alors il ne reste plus qu’une ressource ultime, ronronner doucement pour personne d’autre que soi-même.

 

Ce roman d’une très grande richesse narrative peut se comprendre dans la poursuite du destin de Kraus, un juif marié à une chrétienne et qui espérera jusqu’au bout échapper à la mort, de Novotný, un banquier ici suite à une méprise et au docteur Pokorný qui pourrait incarner l’entraînement dans la résistance. Au passage, Le nuage et la valselivre une très belle évocation de « La rose blanche » un des mouvements de résistance allemand les plus connus. Il faudrait tout de même refermer cette note de lecture sur la capacité de Peroutka, lui-même survivant de Buchenwald, à rendre compte – toujours avec cette ironie comme ultime possibilité d’empathie, de la vie quotidienne des camps. Sans le moindre surplomb, au jour le jour, avec eux, le lecteur reste véritablement saisi d’espoir. Tout au long de sa découverte, il est assuré qu’une seule lecture ne suffira pas à épuiser le sens d’un roman si riche.

 

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