Bretagne Actuelle

Article de Pierre Tanguy sur Débarque de Jacques Josse dans Bretagne Actuelle, publié le 6 juin 2018. (lire l'article)

 

C’est l’histoire d’un homme « débarqué ». Le père de l’auteur. « Débarqué » de ses rêves de grand large et d’aventure. Empêché, à cause de la maladie, de traverser les océans et de humer les parfums de la terre. Ce père ne sera pas marin comme l’avait été son propre père, capitaine au long cours.

 

Jacques Josse nous livre ici un livre poignant et tellement juste sur un père au destin « terre à terre » mais qui trouva un bel échappatoire en bourlinguant dans sa tête et en voyageant grâce aux livres de Loti, London, Conrad…(« Ces auteurs aux textes portés par les embruns ».). Un père qui « ne s’attardait pas sur ses rêves brisés et son itinéraire en dents de scie. Gardait cela pour lui ».

 

Sujet à des crises d’épilepsie (avant qu’un accident vasculaire cérébral n’altère encore plus sa santé), ce père connaîtra bien des hauts et des bas. Réparateur en électricité, il connaîtra aussi les petits boulots et des moments de chômage. Une vie fragmentée. Parfois fracassée quand meurent, avant lui, deux de ses enfants dont la jeune sœur de l’auteur dans des conditions tragiques. Mais, raconte aussi Jacques Josse, « Il y eut des années de bien-être, des accords intérieurs, de belle zébrures dans le ciel bleu roi qu’il scrutait juste avant de monter se coucher. Il flânait dans l’aire et dans les allées du jardin. Faisait le pied de grue près des arbres ».

 

Ah ! ce jardin où ce père creuse, bêche, plante, taille, greffe, recueille des fruits juteux. Un artisan du geste. Comme lorsque, les dimanches après-midi, il lançait sa ligne dans la rivière toute proche. Jacques Josse garde mémoire de ces moments précieux. Avec son père, il se met aussi à l’écoute du Tour de France sur le transistor familial : L’Espagnol Jimenez passe en tête au sommet du Galibier et, lui, « venait deux minutes plus tôt de chasser une vipère qui dormait au soleil ». Car, nous dit l’auteur, « il aimait mettre ces faits mineurs en perspective ».

 

Mais sous le ciel tourmenté des Côtes d’Armor, le père a beau « glaner des brindilles de bien-être dans les arbres, les fleurs, les étoiles, les livres », la vie persiste à vous jouer des mauvais tours. Jacques Josse nous restitue au fil des pages cette ambiance particulière qui imprègne tous ses livres. La mort n’est jamais loin, elle est toujours à l’œuvre. La faucheuse sévit sur les routes ou dans le plus intime des familles. Les morts, eux, continuent à vivre au milieu des vivants. Ils ne les quittent pas.

 

Il y aussi, de bout en bout dans ce livre, cette nébuleuse de gens cabossés d’où émergent les Ernest (ancien terre neuva), Eugène et Michel (les deux frères paysans célibataires), ces deux sœurs « en gris » qui « promenaient leur tristesse à vélo », Jean-François l’unijambiste… Jacques Josse n’a pas son pareil pour brosser un tel univers.

 

C’est dans ce monde-là qu’il a grandi auprès d’un père, passé en ce monde sans faire beaucoup de bruit, « vie minuscule » à certains égards, mais qui par la grâce de l’écriture de Jacques Josse, atteint une forme de plénitude.

 

Pierre TANGUY

Pour aller plus loin