Charybde

Un écrivain s’adresse à son père décédé, qui ne répond pas davantage que de son vivant. D’une mémoire apparemment bien nourrie, mais principalement parcellaire comme l’est le plus souvent parcellaire comme l’est le plus souvent celle de l’enfance, il parvient à extraire quelques certitudes nostalgiques, et beaucoup de doutes et d’interrogations. Si le père fut sans aucun doute boulanger, dur à la tâche, ne ménageant jamais sa peine au service des villages successifs de résidence, dans la province espagnole de Valence, puis peut-être bien laitier, ne fût -il pas aussi – ou peut-être surtout – acteur de théâtre doué ayant décliné les propositions des plus grands, propriétaire d’un mystérieux pistolet, dépositaire de livres dépareillés et d’une boîte en fer-blanc dont les vieux papiers administratifs ne révèleront leurs nouvelles interrogations que bien plus tard, trop tard ?

 

Publié en 2016, traduit en français en octobre 2018 par Georges Tyras àLa Contre Allée, le dix-neuvième roman d’Alfons Cervera voit son narrateur s’escrimer largement en vain – mais avec quelle puissance d’acharnement ! – face aux béances laissées par une mémoire et par une imagination qui ne peuvent combler les silences et les omissions d’un père, sa vie durant. Obligé à la spéculation indicielle, c’est dans la confrontation avec les messages secrets de nombre de ses auteurs préférés, et dans la frustration résolue face aux impostures de la vie – quand bien même elles surviennent avec les meilleures intentions du monde, sans doute -, qu’il tente malgré tout de reconstituer un treillis de significations face aux instants gommés et aux significations échappées. Rafael Chirbes, Francisco Gonzalez Ledesma, Franz Kafka, Patrick Modiano ou Stefan Zweig, et bien d’autres, tentent de fournir à l’écrivain des pistes de salut ou des succédanés autorisant le deuil véritable, qui se dérobe. Croisant subtilement les brouillards géographiques locaux et les fumées mémorielles qui peuvent évoquer aussi l’art de Juan Benet, de « Tu reviendras à Region » à « Une méditation », il organise inlassablement, et pour notre grand bonheur de lectrice ou de lecteur, une poignante relation posthume nourrie de pudeurs et de sentiments, définitivement enterrée ou presque, par la sombre magie de l’un de ces arbres à infarctus chers au Christopher Boucher de « Comment élever votre Volkswagen ».

 

Hommage à un père par un écrivain hanté, certainement, hommage aussi aux résistances discrètes, viscérales, et au prix qu’elles paient lorsque le fascisme gagne, bien entendu, hommage au silence des lions déguisés en agneaux, lorsqu’une compréhension finale des raisons probables du peu de parolessemble se faire jour, « Un autre monde » est tout cela. Et il offre, en plus, une formidable leçon à propos du pouvoir heuristique de la littérature, une démonstration en actes (en écrits) de la manière dont elle nous permet de comprendre les mystères du monde, même le plus intime et le plus proche. Et la citation de Jean-Luc Godard, dans « La Chinoise », finement reprise parAlfons Cervera, résonne alors de toute sa sourde puissance : « Qu’est-ce qu’un mot ? Ce qui se tait. »

 

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