Fabien Ribery

Un billet sur le blog de Fabien Ribery, daté du 31 octobre, au sujet de L'ultime parade de Bohumil Hrabal et Elisée, avant les ruisseaux et les montagnes :

Le détail délicat de la miette près du verre de vin – quand Bohumil Hrabal rencontre Elisée Reclus

Si l’on décernait des prix Nobel de littérature à titre posthume, nul doute que, parmi la cohorte des oubliés de génie, le poète palestinien Mahmoud Darwich (1942-2008), l’ironiste métaphysique Witold Gombrowicz (1904-1969), ou, dans un tout autre registre, Bohumil Hrabal (1914-1997), écrivain tchèque, bon buveur, esprit carnavalesque, seraient les premiers désignés.

Un beau petit livre du poète et romancier Jacques Josse, L’ultime parade de Bohumil Hrabal, notule de haute saveur, nous permet de redécouvrir l’auteur d’Une trop bruyante solitude (Robert Laffont, 1983) par la grâce de quelques instantanés biographiques, relevant à la fois du document et du fantasme fraternel.

Trop lucide quant au totalitarisme ambiant, Hrabal, ami du dissident Vaclav Havel, fut constamment inquiété, surveillé, espionné, traversant l’ère du soupçon par ses dons d’observation (spectacle de la comédie humaine) et d’écriture, ne pouvant éditer ses livres qu’en samizdat, c’est-à-dire de façon clandestine.

Le style, pornographe et grotesque, voilà l’ennemi, pour qui ne peut supporter la liberté d’un corps pleinement vivant.

Une trop bruyante solitude ? « Ce livre – qui retrace l’arrivée au cimetière des mots d’un lent cortège d’ouvrages à l’agonie, de collections en lambeaux, de bibliothèques entières lancées à la fourche dans la gueule mécanique d’une presse chargée de broyer des tonnes de papier – est un monologue sorti du fond des caves. »

Construire une bibliothèque quand le désert croît est une question de survie.

En 1995, Gilles Deleuze sautait de sa fenêtre pour enfin respirer mieux une dernière fois.

En 1997, au cinquième étage de l’hôpital de Bulovka (Prague), un autre insoumis prenait la poudre d’escampette en défiant l’apesanteur. La légende belle et douloureuse pouvait commençait. Le Breton Jacques Josse en fera trois livres, dont Lettre à Hrabal (Jacques Brémond, 2002) et La dernière pirouette de Bohumil Hrabal (éditions Approches, 2013).

Et puisqu’est enfin venu le temps de la Résurrection – du côté des éditions lilloises La Contre Allée – prolongeons notre voyage au pays des morts bien vivants avec Thomas Giraud, docteur en droit public, et auteur d’un superbe portrait du géographe anarchiste, communard, végétarien, naturiste et promoteur de l’amour libre Elisée Reclus (1830-1905), intitulé sobrement, dans une allusion à deux de ses œuvres majeures, Elisée, Avant les ruisseaux et les montagnes.

Second fils d’une famille de quatorze garçons, ce grand marcheur né en Gironde à Sainte-Foy-la-Grande, connut l’exil et la prison pour ses engagements politiques, et n’enseigna jamais que dans des universités populaires, l’académie l’ayant banni du feutre de ses cercles.

Promis par un père autoritaire et neurasthénique à prolonger naturellement la fonction pastorale qu’il occupait, Elisée Reclus, dont la mère était une institutrice atypique, trouva dans les chemins de l’émancipation son véritable destin.

En douze chapitres construits comme des coupes biographiques permettant d’entrevoir l’énigme de la construction d’une personnalité, Thomas Giraud réinvente, à la façon des Vies de Pierre Michon, c’est-à-dire dans une prose précautionneuse, nourrie de conscience poétique (les quelques vers de James Sacré cités en exergue sont une indication), le sujet Elisée Reclus en accordant la plus grande attention à ces points de singularité et d’irréductibilité à partir desquels se forge un être d’exception.

Elisée marche, traverse des paysages, réfléchit, note, rousseauise. Il est en Dordogne ou en Allemagne (de douze à quinze ans). Des paroles se lèvent, issues de ses ouvrages (« toutes les guerres dans lesquelles les vies des nations se trouvent engagées se sont déroulées dans les plaines », « établir la proportion moyenne de la fonte et de l’évaporation pour les masses de neige qui tombent dans les montagnes ») et ses « bouts de pensée », ou fragments de monologues intérieurs.

« Est-ce que je n’ai pas le droit de rester assis à regarder les feuilles des arbres ? »

« Ces pierres ne sont pas du vent, elles sont de la terre que l’on transporte et un peu de l’espace en poussière. »

Il arrive, et l’on dirait Courbet nous saluant sur un sentier, tel qu’on le voit aujourd’hui encore au musée Fabre de Montpellier : « Au final, il a davantage l’air d’un peintre voyageur que d’un éminent professeur de géographie allant dire sa leçon introductive à l’académie (…) On aurait envie qu’il ait un chapeau de paille. Il l’a sûrement et l’a ôté pour les photographies de Nadar. »

Certaines scènes font penser à du Sacha Guitry, et l’on se met à sourire : « C’était une famille de tousseurs. Le père, Jacques, toussait et tous les enfants, avec des intensités variables toussaient. Ils toussaient tous au moindre rhume, au moindre coup de froid. Au mieux de leur forme, ils toussaient aussi : avant le café, après une promenade, devant une salade de carottes. »

Elisée s’indiscipline, s’affranchit de son père, devient autonome, et c’est merveilleux : « Est-ce que la goutte d’eau que je caresse à un endroit du ruisseau aura la mémoire de ma caresse, plus loin, au moment de se jeter dans un fleuve ? Et cette mémoire, l’eau l’aura-t-elle encore au moment de se jeter dans la mer ? Et si ce sont des mots, resteront-ils prisonniers dans les gouttes jusqu’à la mer ? Est-ce que je peux marquer la nature, sculpter cet espace ? Est-ce que je peux raconter la nature en prenant des parties se fondant dans un tout ? »

 

L’ordre du monde tient dans une goutte d’eau, ou une phrase, fragile et éternelle. Au géographe d’en témoigner, seul s’il le faut.

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