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l est 18:08 en ce 15 novembre 2020, comme indiqué sur l’horloge de mon ordinateur, beaucoup trop lent quand j’ai besoin de lui.

 

Je me suis dit que je pourrais profiter de ma crise existentielle du dimanche soir (ma crise existentielle de tous les jours, merci au confinement) pour écrire, au lieu de brouiller du noir. I am no expert comme diraient les anglophones, et c’est bel et bien le cas. Ici, la seule chose que je vais écrire ce sont mes impressions, mes ressentis, mes émotions de simple lectrice, celle qui cherche à s’évader de sa vie (vous verrez le parallèle avec cette chronique bientôt). Le côté un peu plus « professionnel » c’est que je suis étudiante en première année de master, et que je n’aurais peut-être jamais lu ce livre si on ne me l’avait pas proposé dans ce cours qui m’amène aujourd’hui à écrire cette chronique.

 

J’avais le choix entre 18 livres de la rentrée littéraire, L’arrachée belle fait partie des 5 livres de cette sélection qui se sont retrouvés entre mes deux mains, une belle rencontre que je ne regrette pas (les contraintes peuvent avoir du bon). Je n’en connaissais aucun (rapport à leur nouveauté) mais je ne connaissais pas les auteurs et autrices non plus, dans le cas de Lou Darsan je peux l’expliquer par le fait que ce soit sa première publication et une très belle publication. Etant étudiante j’ai été ravie de ne pas avoir à payer les livres que j’ai lu, mais L’arrachée belle occuperait une très belle place dans ma bibliothèque. La maison d’édition a fait un travail formidable sur cet objet livre : du papier de qualité, une couverture à rabats d’un bleu vert envoûtant, un graphisme intriguant… (j’ai adoré passer mes doigts sur cette couverture, ne vous cachez pas, on le fait toustes). Un profil stylisé, une chevelure aquatique : j’ai tout de suite pensé que ce roman recelait de mystères où il fallait plonger toute entière, tête la première, dans un seul souffle. Et c’est ce que j’ai fait. Une soirée, les fesses sur mon lit, les pieds sur ma chaise de bureau, à la lumière artificielle des ampoules de ma chambre étudiante, j’ai plongé en retenant mon souffle.

 

L’arrachée belle n’a pas de nom. C’est une femme, qui, au début, vit avec un homme. Sa vie l’étouffe, cette absence/présence, ce tout et ce rien. Elle a besoin de revoir la mer, de sentir le vent et les embruns sur sa peau. Elle a besoin de cette force, de cette violence pour l’arracher à son quotidien où elle se noie. Sa seule solution ? Fuir. Quitter sa vie aussi vite qu’on arracherait un pansement, mais cette fois-ci pour guérir. Se dépouiller de tout, ou presque, laisser derrière tout ce qui peut la définir pour renaître, partir et recommencer de zéro.

 

« Elle aurait pu choisir la résignation. L’envie viscérale de redevenir tourbillon la dévore. »

– chapitre 1, p. 27.

 

« Elle attrape son feutre indélébile […] puis arrache les couvertures du lit et trace au feutre sur les draps le contour de deux corps. (Elle respecte bien la distance qui les sépare.) »

– chapitre 1, p. 42.

 

Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il faut énormément de courage pour tout quitter, abandonner tous ses repères, reprendre à zéro alors qu’on a déjà commencé à construire quelque chose qui nous a enfermé, mais finalement pas tant que ça, car il reste une porte de sortie à enfoncer. Ici je ne peux que tracer un parallèle avec le besoin d’émancipation, l’envie viscérale de mener sa propre vie qui sont prônées par le féminisme, le tout sans recevoir un quelconque avis extérieur. Notre société capitaliste nous bride, nous enferme dans des conventions et des stéréotypes. Elle attend de nous que nous soyons sages, malléables, corvéables, soumis·es à ses injonctions. L’arrachée belle envoie balader tout ça. Elle décide de vivre pour elle, enfin. De se définir d’après ce qu’elle est, ce qu’elle ressent et pas d’après ce que les autres pensent d’elle et veulent d’elle.

 

L’arrachée belle n’est pas une fuite, c’est une envolée.

 

Cette femme sans nom qui se fait pousser des ailes nous emmène au cœur de la nature, au plus profond d’elle-même et de la Terre où elle peut enfin renaître, matière brute et sauvage, plus rien n’a d’importance, ni son nom, ni le froid : elle est libre, elle est corps.

 

« Pourtant, folle, elle danse, danse & tournoie, le prénom oublié, l’identité dépouillée et resserrée en une petite masse ronde et dense qui pulse au cœur de la montagne, la puissance du corps déployée dans la colère de la transe qui surpasse l’épuisement d’être fractions, depuis trop longtemps fractions et dispersion. »

– chapitre 3, p. 85.

 

Bien que la civilisation ne soit jamais bien loin, la nature est omniprésente. Contemplée, détaillée, admirée, ressentie, elle est puissante et nous transmet sa force. La nature permet à cette femme de savoir qui elle est, elle ne lui donne pas de nom mais lui redonne la vie. Une vie solitaire la plupart du temps mais une vie abreuvée par le vivant, en paix avec soi-même, libérée de toute contrainte mis à part celles de se nourrir, de boire et de dormir.

 

L’arrachée belle est une quête pour trouver sa place, fouiller son être à la recherche de son essence, renouer des liens avec celle sans qui nous ne sommes rien. Féminisme, minimalisme, environnementalisme, retour aux sources, tourbillon d’émotions et envolée littéraire. Un livre à lire d’un coup, à ranger quelque part à l’abri de l’humidité, à laisser grandir au creux de son ventre et à relire tout doucement, après que la tempête soit passée.

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