Kroniques

La méthode G. Lucas - 17 mars 2018 par Amandine Glevarec sur Kroniques

 

Amandine Glévarec – Chère Sophie, il y a le parcours de vie et le parcours littéraire. Peux-tu me dire quelle place occupait la lecture dans ta jeunesse ?

 

Sophie G. Lucas – Une énorme place. La lecture et l’objet-livre même puisque quand j’ai commencé à écrire de petites histoires vers l’âge de 8/9 ans, je fabriquais aussi des livres avec force ficelles et scotch. Je lisais tout ce qui me tombait sous la main, les albums jeunesse mais il y en avait peu à mon époque, les livres de la Bibliothèque rose, ou verte (la Comtesse de Ségur, du Jules Verne, le Club des Cinq), des livres adultes, bref tout ce qui ressemblait à un livre. Je ne comprenais pas tout ce que je lisais, mais peu importait, lire me rassurait, m’emportait, me soulevait. C’est ce souvenir de m’oublier et d’oublier tout ce qui était autour de moi qui est lié à la lecture. Il en a été de même à l’adolescence. C’est une nécessité, un plaisir qui ne m’ont jamais quittée.

 

A. G. – Niveau scolarité, c’est peut-être un petit peu chaotique, mais tu fais partie de celles et ceux qui ont fréquenté le lycée expérimental de Saint-Nazaire. Bien connu des Nantais, il ne l’est sans doute pas de tous nos lecteurs, veux-tu nous raconter comment tu as vécu cette expérience ?

 

S. G. L. – Après l’arrivée de la gauche au pouvoir dans les années 80, il y a eu la création de quatre lycées expérimentaux en France, dont un à Saint-Nazaire. Ils existent encore, on les appelle aussi lycées autogérés. « Expérimentaux » « Autogérés » : ça ne pouvait qu’attiser mon imaginaire, d’autant qu’après une très bonne scolarité, je me suis effondrée au lycée, à partir de la Seconde. En révolte, ne trouvant pas de sens à l’enseignement classique, le Lycée expérimental a été extraordinaire pour moi. Il s’agissait de construire ses savoirs à partir de soi, d’être dans quelque chose d’égalitaire avec les professeurs, de participer à la gestion du lycée (administration, cuisine etc.), à des débats entre nous. J’y ai fait du théâtre, j’ai côtoyé d’ex-soixante-huitards, j’ai découvert Camus. Nous n’étions plus des oies à gaver, mais de vraies personnes. L’enseignement prenait un sens différent : nous apprenions pour nous construire, devenir des citoyens, et non pas simplement répondre à des normes, des cases, passer un examen, apprendre un métier, bref entrer dans le rang. Là, nous exercions notre liberté. Cela a été fondamental pour moi. Dans le même temps, il y avait une radio libre que je fréquentais depuis l’âge de 13/14 ans, et comme elle était hébergée dans le même bâtiment que le Lycée, je partageais mon temps entre les deux. Mes écoles de liberté.

 

A. G. – Tu as tenté beaucoup de choses, très jeune, dont la radio donc. Ce sentiment de liberté, d’expérimentation, passait-il déjà par l’écriture ? Comment as-tu pris la plume, à partir de quand ne l’as-tu plus lâchée ?

 

S. G. L. – J’ai écrit des histoires assez tôt, et j’ai commencé à écrire un journal vers l’âge de 12 ans. Il ne me reste rien de ces débuts, mais j’ai tout conservé depuis mes dix-sept ans. Je continue l’écriture de ce journal, mais je ne le relis jamais. C’est devenu un laboratoire, des notes. L’écriture a toujours été présente, ne serait-ce que dans les émissions que j’animais, il fallait écrire nos interventions, trouver de bonnes formules, s’exprimer autour de la musique. Et puis j’écrivais des chansons, des poèmes. Plus tard, vers l’âge de 18 ans, j’ai écrit une sorte de roman. J’étais coincée en Irlande (comme jeune fille au pair dans une famille où cela se passait mal), dans un petit village perdu, ma seule raison de me lever et de trouver de bonnes raisons de continuer ce travail a été d’écrire dès que j’avais du temps libre. Ce fut très important, sans doute fondateur pour la suite. L’écriture ne m’a plus lâchée, mais je ne tentais pas la publication. C’était autre chose. Écrire était, est, ma manière d’exercer ma liberté. Même si je n’étais pas publiée, je continuerais à écrire.

 

A. G. – Concernant ton métier d’auteure, tu commences tout d’abord par publier dans des revues si je ne me trompe pas ? Comment entres-tu en contact avec elles ? La poésie est-elle un petit monde où il est facile de se faire connaître ?

 

S. G. L. – Les chose ont été assez faciles avec le recul. J’ai lu des poètes que j’aimais, j’ai contacté l’éditeur chez qui ils publiaient : Louis Dubost des éditions du Dé Bleu, puis L’Idée Bleue, qui me publiera quelques années plus tard. Il a été formidable, m’a donné le nom de revues où je pouvais publier, m’expliquant l’importance d’en passer par là, de se faire un peu connaître, et de continuer à travailler, d’avancer, de découvrir d’autres poètes dont je me sentais proche. Et peu à peu, cela a constitué comme une fraternité. Des revues comme Gros Textes, la revue de Contre-Allées (pas mon éditeur), Décharge, N4728, Spered Gouez, Verso, etc. C’est un petit monde en effet, avec beaucoup de chapelles, mais je m’y suis toujours sentie bien, accueillie.

 

A. G. – En 2003, tu obtiens une bourse découverte du CNL. L’aspect financier n’est pas facile à éluder dans la vie d’un artiste. Comment gères-tu l’obligation de subvenir à tes besoins et le temps que tu dois y consacrer ?

 

S. G. L. – Depuis quatre ans, j’ai la chance d’avoir des sollicitations (résidences, interventions scolaires, ateliers d’écriture, lectures publiques). Les choses se construisent, il y a un peu de reconnaissance, du coup, je passe beaucoup de temps « en extérieur », ce dont je ne me plains pas, mais le paradoxe est que j’ai moins de temps pour moi, pour écrire, revenir à moi, ce à quoi j’aspire. Il y a un moment où il faut savoir refuser (et on hésite parce qu’on se dit que tout peut s’arrêter). Je suis à ce moment-là, à réfléchir à comment m’organiser pour me remettre à un travail personnel.

 

A. G. – En 2005 paraît Ouh La Géorgie, en 2007 Nègre blanche. Qui sont tes éditeurs ? Quels souvenirs gardes-tu de la publication de ces premiers textes ?

 

S. G. L. – Ouh la Géorgie a été publié dans la collection Polder, co-édité par la revue Décharge et les éditions Gros Textes. Il y avait là Claude Vercey, Jacques Morin, Yves Artufel, des fées. Des militants de la poésie. Ils oeuvrent comme des fourmis à dénicher des poètes, à porter, accompagner. L’Idée Bleue c’est Louis Dubost, une fée aussi

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