La viduité

Hantise de l’invisible, du déchet, de son recyclage dans la langue et de tout ce que cet impropre apprend de nos sociétés aveugles. Admirable essai où l’intime devient un souci politique, une exigence poétique pour mieux inventer, dans la conscience de la perte, une autre façon d’être au monde. À nouveau, Lucie Taïeb signe ici un livre indispensable.

 

Sans excessive flatterie, je pense que Les échappées de Lucie Taïeb est un roman décisif au sens où s’y joue – entre le deuil, la reconstruction fantasmatique et les soumissions à une destructrice perfection salariale – la possibilité de faire vibrer un autre réel. C’est avec un immense plaisir que j’ai retrouvé toutes ses hantises dans cet essai qui est infiniment plus qu’un texte de plus sur le souci écologique. Lucie Taïeb contribue très joliment (une puissante poésie sature chacune de ses spéculations) à l’invention d’une éco-poétique. Bien sûr, comme nous le disions à propos du Grand vertige de Pierre Ducrozet, une éco-poétique demeure une déclaration de principe Disons une projection dans l’avenir qui assume ses imperfections. Le langage est-il autre chose qu’un déchet si difficile à recycler, « une décharge désincarnée, une décharge de mots et d’idées » ? Et pourtant, il paraît salvateur de continuer à « dévoiler la vanité de la parole creuse » qui permettrait « de faire l’expérience d’une autre manière de parler, c’est-à-dire d’une autre façon de penser. » Reste à savoir, je crois, qu’est-ce à dire, comment laisser parler cette langue autre, différente, impropre, saturée de « ce tremblement imperceptible du réel » pour mieux dévoiler les apories de notre vie (une surconsommation mortifère dont on ne saurait voir l’impossible recyclage) ? Alors, comme d’ailleurs dans Les échappées, le plus réussi de ce livre est ce qu’il se retient de dire, cette part de l’intime maintenue dans l’ombre. La dernière phrase de cet essai si stimulant le dit admirablement : « l’un des enjeux serait ici de parvenir à accepter la perte, à assumer la disparition, et, sur un mode mélancolique et sans recherche de salut, de faire face au monde, avec ce risque dans la poche. »

 

Lucie Taïeb n’a pas besoin de le préciser : l’impensé qui ressurgit dans le « traitement » des déchets est celui de la mort. Nos sociétés ne sauraient plus la voir, n’auraient plus de rituels pour intégrer à nos vies cette trace de l’absence, du devenir, qui nous définit. Freshkills nous décrit alors un voyage dans les « hétérotopies, à l’instar du cimetière, destinés à rien sinon à la relégation de ce qu’on ne veut pas voir ni prendre en considération. » Un des immenses charmes de cet essai (souvent bien plus simple que ne le laisse entendre mon pesant commentaire) est d’en faire une errance littéraire. Voyage dans les ombres du roman. Tout commence à la lecture d’Outremonde de Don de Lilo où il décrit Freshkills, l’une des plus grandes décharge à ciel ouvert, dans Staten Island, au large de New-York. Après sa thèse, dans un refus de se spécialiser, l’autrice décide de s’y rendre, comme pour voir ce qu’il en reste. Indéniablement conforme à son propre imaginaire, il en reste surtout des voix. Allez écouter ici cette histoire orale dont s’empare Lucie Taïeb. Que reste-t-il dans la mémoire d’un lieu que personne ne voulait voir et que l’on va recycler en vision horrible du loisir, des promenades en famille ? Sans doute, comme les plus belles pages des Échappées d’idylliques souvenirs d’enfance. Des trouées sans doute de l’histoire la plus violente. Lucie Taïeb raconte comment le recyclage de la décharge a été interrompu après le 11 septembre. Elle en extrait une saisissante image qui me semble écho à son univers poétique : dans cette décharge se sont entassés les véhicules que personne n’est venu réclamer après l’effondrement des Twin towers. 400 radios allumées sans auditeur.

 

Depuis longtemps cependant nous taraude le doute de notre propre existence.

 

Une réflexion sur l’écologie devient, à mon sens passionnante, quand elle se transforme en spéculation sur notre propre nature. On sait que notre capitalisme destructeur fonctionne sur l’illusion de la sécurité, de la performance : tout y est beau et rangé. Il est bon de rappeler l’envers si visible de ce monde. Notre consommation fétichiste repose de fait sur l’obsolescence, elle invente un langage qui serait apte à planquer tous les déchets qu’elle produit. On fait des décharges des parcs, on veut de la performance même dans le recyclage. Freshkills appelle à la « fin du règne insupportable de cette propreté prétendument vertueuse où l’on étouffe. » Lucie Taïeb l’affirme avec une force qui fait du bien en ces moments confinés où l’hygiénisme plus que jamais s’impose : « c’est parce que nous sommes inoffensifs que nous sommes dangereux. » Le rebut, ce qui est tombé, osons dire la littérature, reste ce qui permettrait de proposer une préservation en hantise, une conscience accrue des reliques qui nous constituent.

 

Un immense merci à La contre Allée pour l’envoi de cet indispensable essai.

 

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