L'autre quotidien

Paru en 2017 aux éditions La Contre Allée, ce récit construit en courts chapitres saisit avec beaucoup d’humour et de justesse l’expérience étonnante de la grossesse et de la maternité, réduisant en miettes la bien-pensance et les injonctions normées.

La grossesse dès son annonce transforme le regard de la société sur la femme, devenue femme enceinte, qui voit soudainement son identité réduite à une partie de son corps – son ventre – et une société qui semble s’étonner de toute tentative d’échapper à cette réduction et de toute impréparation de la femme à devenir mère.

«Le bruit des voitures en sourdine, des poufs et des tapis. Du mou, du doux, du pastel.

Au milieu de cette guimauve, où dire la violence d’être habitée par un autre ? Suis-je la seule à penser à Alien ?»

La femme brouillon proteste d’être réduite à un ventre, et ainsi dépossédée de son identité. En même temps elle s’amuse de cet état qui permet de rebattre les cartes, et d’échapper aux diktats habituels de parfaite minceur en toute sérénité.

«Mon ventre bascule dans le domaine public.

On s’autorise des gestes déplacés en temps normal, on touche mon ventre comme un gris-gris, le dos du bossu, la tête du singe.»

Amandine Dhée fait rire, réfléchir et émeut. À l’accouchement, expérience vertigineuse, la femme brouillon voit naître en elle une nouvelle identité, une femme-lézard, aux réflexes archaïques plus forts que tout le reste, une mère animale.

«Putain que ça fait mal.

Ma peau s’épaissit, une crête me pousse au sommet du crâne, une femme-lézard apparaît.

La femme-lézard ne parle pas, elle grogne. Elle n’a ni pudeur ni dignité. Elle veut que le bébé sorte de son ventre.»

Lire «La femme brouillon» est une expérience physique qui dit en une langue simple, drôle et tranchante le corps traumatisé et méconnaissable après la naissance, «un corps coussin pour mon enfant», le rythme fracassé, le couple lessivé, siphonné mais aussi la tendresse immense pour un bébé vortex.

«Ensuite le bébé pleure, l’illusion est rompue. Je ramasse au sol ma dépouille de Mère.

Si nous ne répondons pas à ses appels, il rassemble toute l’énergie dont il est capable, et pleure. Un pleur qui date de la nuit des temps, un pleur de bébé des cavernes, qui s’adresse à la femme-lézard. Prends-moi. Sa vulnérabilité nous transperce jusqu’aux os. Paupières gonflées, peau marbrée, marques rouges sur le corps, il a l’air d’un boxeur en fin de match. On s’inquiète de sa mécanique fragile, du canal lacrymal bouché, des intestins tordus, des embardées du cœur.

Personne n’a prévenu le bébé pour l’alternance des jours et des nuits. Bien au-delà de ces mesquines conventions, il possède son propre rapport au temps.»

Le texte trouve ce point d’équilibre parfait entre joie et révolte, raconte cet étonnement de devenir parent, l’effarement devant les stéréotypes et les rôles imposés à chaque sexe, qui démarre dans les rayons des magasins de jouets. Il dit cette lutte pour continuer d’être soi, entre les tiraillements de toutes les identités qui doivent maintenant composer avec celle, forte, de la femme-lézard.

«Ça m’allège de voir le monde avec les yeux du bébé. Il est un fulgurant remède au cynisme. Je finis par être moi—même contente de me rencontrer. Parfois, au détour d’un geste ou d’une odeur, j’ai la sensation ténue d’être rentrée chez moi après avoir longtemps dérivé.

Pour l’instant, je parle encore de moi à la troisième personne. Je suis maman comme une plaisanterie, un malentendu jamais dissipé.» 

«Le père est une mère très acceptable. Le lien qu’il tisse avec le bébé me cause une immense joie. Il paraît que les rôles non sexués, ça fout en l’air les fondements de notre société. Tant mieux, on en créera d’autres.»

 

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