Le matricule des anges

L'homme jetable

Que disent de nous tous ces déchets produits, effacés, recyclés ? Quelle est cette chose profonde que nous ne saurions voir ? Lucie Taïeb affronte cet impensé.

 

Freshkills est une dérive solitaire au coeur de nos vies post-modernes. Notre humaine condition qui, par défaut de mémoire ou par ignorance, continue de guetter l'horizon lumineux alors qu'à ses yeux se dérobe l'immense décharge sur laquelle elle est construite. Une humaine condition elle-même faite à l'étoffe nauséabonde du rebut ? C'est avec les ongles que Lucie Taïeb gratte le goudron noir d'asphalte de notre déni.

 

Dans Yucca Mountain (Zone sensibles, 2012), John D'Agata traitait du projet d'enfouissement des déchets nucléaires américains dans le Nevada, à 140km de Las Vegas. Si l'administration Obama avait finalement abandonné le projet, les déchets subsistent et la question de leur stockage plane, depuis lors, sur chaque gouvernement comme une ombre.

Autre ombre : le projet Freshkills. Faire de la plus grande décharge du monde, située sur Staten Island, au sud du très chic Manhattan, un parc naturel. Lieu miraculeux d'une résilience écologique ! Lucie Taïeb s'y rend en 2015, arpente le parc, la ville, recueille des témoiganges, compulse des livres sur le thème du déchet, se remémore ses recherches universitaires (Territoires de mémoire : L'écriture poétique à l'épreuve de la violence historique). Elle se laisse traverser par le lieu. Sauf qu'il s'agit moins ici d'errer dans les sentes bucoliques d'un paysage naguère dévasté que de faire face à l'entreprise systématique "d'invisibilisation des déchets" et d'effacement des traces. Si le Freshkills du XXIe siècle est certes l'image d'une rédemption, il est surtout l'expression vive d'une violence qui face à l'impensé fait le choix de réduire le réel à un simulacre livré aux verturs réparatrices du storytelling. Et cela est proprement insupportable. Pas seulement parce qu'il est un récit en toc mais parce qu'il s'ajoute à tous les autres récits de "surdité et d'aveuglement volontaires dont nous savons faire preuve collectivement".

Et que disent au promeneur les strates enfouies de ce lieu sinon la gestion rationnelle de l'espace urbain ? 1947 : ouverture de la décharge dans le plus grand mépris des habitants de l'île et parce que le déchet est une source de profit. 1993 : le maire Giuliani s'engage à fermer "The Dump". Promesse tenue à des fins électoralistes. Mars 2001: réouverture provisoire de Freshkills pour accueillir les tonnes de gravats géérés par l'effondrement des Twins Towers et, personne ne l'ignore, les restes de corps humains non identificables. Pour autant, il y a ce magnétisme qu'exercent ces lieux de relégation, "là où tout s'achève rôdent encore les fantômes de la convoitise et de la jouissance (...) et s'exhibe la vanité de ce qui eut de la valeur et s'en trouve désormais dépourvu". Le devenir-rebut... auquel l'auteur nous confronte alors même que Freshkills apparaît dans toute la beauté de "son aura de négativité".

Recycler la terre, réparer, renommer... Une économie circulaire bien peu vertueuse mais dont "la littérature lève, parfois, le voile" poru peur qu'on déniche dans la langue la vacuité des paroles, des images. Toutes ces mystifications langagières, ces figures d'oission qui, plutôt que d'étreindre la complexité u monde, le vide de sa substance. La littérature est un rempart à la langue technocratique opérant son travail de sape. Victor Klmperer l'analyse magnifiquement dans LTI, la langue du IIIe Reich et on se dit que si Taïeb n'en parle pas, c'est que chaque page de sa narrative non-fiction en est pétrie.

La littérature au ras de l'expérience sensible, au plus près de la peua qui frémit, du corps anesthésié par l'épreuve du réel, corps haluciné, emporté par ses propres monstres car insi que l'écrit Ingeborg Bachmann, citée par Lucie Taïeb, "les êtres humains peuvent prétendre à la vérité".

Christine Plantec

Téléchargement

Pour aller plus loin