Le monde des livres

Сomment connaître la vie de ses parents quand ceux-ci n'en ont révélé que des bribes ? Dans Un père étranger, l'écrivain argentin Eduardo Berti (né en 1964) part sur les traces de son géniteur, mort une douzaine d'années plus tôt, pour tenter de faire la lumière sur une existence que celui-ci a volontairement brouillée. L'homme, né en Roumanie, s'est réfugié en Argentine et y a épousé une femme plus jeune que lui, la mère de l'auteur, également disparue. Sur ses origines, comme sur son véritable nom, il a emporté nombre de secrets avec lui.

 

Pour essayer d'en savoir davantage, l'écrivain se plonge dans le roman, inachevé, que ce père avait entrepris d'écrire, dans un espagnol truffé de fautes. Mais ce livre décousu, dont il reproduit quelques extraits, n'est guère plus explicite. Que ra conte vraiment ce récit qui met en scène de pauvres ouvriers roumains, transpor tant du bois par voie fluviale jusqu'à Galatz, ville natale du narrateur? Et que révele le fait que ce dernier vienne d'une famille juive? Là encore, l'énigme persiste.

 

Est-ce parce qu'il bute sur ce mystere que Berti s'intéresse à une autre figure littéraire? C'est au romancier Joseph Conrad (1857-1924), familièrement rebaptisé «Jozef», que Berti fait appel. Comme son pere, Conrad a connu l'exil par bateau, de Pologne au Royaume-Uni et, comme lui, il a choisi d'écrire dans la langue de son pays d'adoption. Enfin, il a lui aussi changé son nom. Berti décide donc de se rendre dans la ferme du Kent où le romancier polonais s'est installé en 1898 avec sa jeune épouse, Jessie, et leur fils, Borys. Las. Cette aventure faite de péripéties extrêmement drôles s'avérera tout aussi deconcertante.

 

Monde englouti

Dans ce roman tout en jeux de miroirs et recits gigognes, Berti explore avec un humour tendre la figure de l'étranger, la d'autant plus insaisissable par ses proches qu'il semble avoir fait table rase de son passe en se lovant dans une nouvelle identité. Jessie Conrad est tout aussi intriguée par son mari, épousé en quelques semaines à Londres, que l'est Berti découvrant, adolescent, que son père a falsifié sa date de naissance, entre autres choses. L'épouse de l'un et le fils de l'autre affichent la même perplexité en entendant les deux hommes s'exprimer, à la faveur d'une maladie, dans leur « langue fantôme», qui fait resurgir leur monde englouti.

Berti, exilé volontairement lui aussi, a l'art de faire résonner ces deux histoires avec la sienne. C'est ce qui donne au roman toute sa profondeur. Ayant quitté l'Argentine pour Paris, puis Madrid, il relate ici ses propres difficultes à endosser le costume de l'étranger. Ainsi quand il peine à s'habituer à la froideur des garçons café parisiens ou lorsque, devant donner une conférence en français, il doit faire une pause : son accent, épouvantable ce jour-là, rend ses proproes incompréhensibles. Le romancier n'est jamais plus proche de son père que dans la distance.

Le roman dit aussi la nécessité de se couper parfois de ses racines pour mieux respirer. Dans un long récit enchâssé, Berti retrace l'histoire véridique de cet Allemand, Meen, qui croyant s'être reconnu dans le personnage d'une nouvelle de Conrad, se rendit dans le Kent poru l'assassiner. Une façon tout aussi radicale de tuer le père.

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