Le petit carré jaune

Un billet posté par Sabeli le 15 octobre 2016 :

J’ai longtemps cru qu’Elisée ne pouvait être qu’un prénom féminin, que celle qui le portait, ressemblait comme deux gouttes d’eau à ce prénom second que je porte. Elisée comme Elise, sœurs de mots, de marches, de cailloux amassés et gardés soigneusement dans mes poches. Elisée, comme une source d’eau douce, un filet qui coule de la montagne vers la mer, de l’amont vers l’aval, un torrent à la fois impétueux, fort, doux, naissant. 

Dans  « Elisée avant les ruisseaux et les montagnes » de Thomas Giraud, Elisée est un homme et finalement c’est cela qui en fait sa vérité, la carte géographique de sa quête, sa masculinité, son véritable être, sa minéralité.  

Elisée comme Elisée Reclus, ce géographe racontant les ruisseaux et les montagnes, l’eau et les cailloux. Elisée qui traversa la France, alla à la rencontre de ses reliefs, de ses chemins, de cette poussière collant les chaussures rapiécées. 

Elisée, ce jeune homme, cet adolescent encore.

Elisée avant les ruisseaux et les montagnes, avant les thèses et les chaires, avant les écrits. 

Elisée et l’universalité, le regard sur ce qu’il porte, voit, observe. 

Elisée et sa sensibilité à l’état brut, sa fragilité à voir un monde tel qu’il est. 

Elisée et son sens instinctif de s’aventurer sur les chemins comme seul oxygène et paradis possible, seul quête à son sens naturel, seul vérité possible aux mots usés, rabâchés, reclus, à une pensée édictée. 

Elisée comme la liberté. 

Elisée à vouloir représenter un monde autre que celui dessiner, moralisé par les préceptes, les courants.  

Elisée ou le vent, la force qu’il faut pour soulever les cailloux, les montagnes, traverser les rivières, porter son regard sur ce qui est juste devant soi en gardant son innocence intact, sa liberté absolu, son sens inné de la joie, de la vie, ses bouts de pensée.

Elisée juste avant les ruisseaux et les montagnes. Juste avant qu’il ne devienne Elisée Reclus. Ce jeune homme qui va chercher dans les chemins parcourus le sens de ce qu’il voit, entreprend, entend, observe. Elisée ou la vraie vie.

Tout commence sur les chemins de Ste Foy la Grande, aux abords de la Dordogne, là où les plaines se disputent aux collines et roches. Là où une mère enseigne encore dans ce que l’on nomme l’école communale, ou du moins un enseignement pratiqué sans regard imposé, sans décret ou plan d’état mis en exergue, et un père, pasteur aux méthodes brutes, sans fioriture mêlant la rigueur aux grandes idées. La désobéissance laïque et des croyances. Elisée, un enfant parmi une multitude de frères et sœurs, entre une mère aimante, confidente, douce et un père ne sachant s’y prendre, confondant famille avec chaire et n’ayant qu’un seul et unique vœu, faire d’Elisée son héritier de confession. 

Le récit-roman de Thomas Giraud pourrait se dérouler comme la chronologie de la vie d’Elisée, devenir biographie de ce célèbre géographe. Mais toute sa force, sa beauté et sa délicatesse vient de l’écriture et de ce texte lui-même. 

Thomas Giraud nous amène à comprendre la fragilité et l’émotion de ce personnage, son humanité et sa vérité, cette marche qu’il entreprend comme on entreprend de marcher pour grandir, comprendre, regarder, voir par tous les sens qui nous composent. 

Elisée devient beau, d’une force incroyable alors qu’il va traverser les chemins, les ruisseaux entreprendre ce grand voyage qui le mènera de la Dordogne aux abords du Rhin, de Ste Foy la Grande à Coblence, vice et versa. 

De par ces pas qu’il pose sur les chemins poussiéreux, des frontières tracées, des monts et ruisseaux traversés, Elisée fait sa ligne, entreprend ses propres sentiers, trace ses droites et courbes, dessine sa géographie. Il va à la source même de la nature, emportant dans ses poches des cailloux comme des talismans à ce qu’il est, des morceaux de vie à quoi se raccrocher, à devenir celui qu’il sera. Il va de points en points, de villes en villes, rencontre des regards, des temps, des saisons, des hommes, des femmes qu’il apprend à comprendre, regarder. Il désobéit à la vie, à ses préceptes, ne rêvant que de liberté, de vents qui soufflent, de ruisseaux qui coulent, de cette vie qui s’abreuve, se dessine autour de lui. Elisée apprend à devenir lui. 

La force de ce roman (puisque roman il est) est la beauté de l’écriture de Thomas Giraud. Pour une première œuvre (et j’ose dire que oui « Elisée avant les ruisseaux et les montagnes » est une œuvre), Thomas Giraud a su faire preuve d’une maturité et maitrise de ce que doit être une vraie écriture.  

Il y a la poésie, celle du voyage, celle qui nous fait toucher du doigt le vent, ressentir la poussière, escalader les collines et sentir la craie dans les classes de l’enfance. Il y a le regard qu’il porte sur Elisée, ce regard sensible et d’une douceur tendresse absolue pour ce personnage. On apprend à aimer ce géographe par la délicatesse de ce qu’on lit, sa force aussi. 

Et puis il y a l’érudition. Et là je vous vois me dire pompeusement, ce mot … trop intellectuel, trop ampoulé. Loin de là. Chez Thomas Giraud, le mot érudition devient beau, magnifique, doux, dense,  sincère. On lit ce roman comme on découvre la beauté de la langue, la poésie, la fragilité du mot et la grande maitrise de l’écriture. Et c’est peut-être cela qui fait d’ « Elisée avant les ruisseaux et les montagnes », un ouvrage, une œuvre : l’écriture. 

C’est grâce oui à cette écriture tout en douceur, en poésie, en fragilité et en force que l’on voyage auprès d’Elisée. C’est grâce à cela que Thomas Giraud fait d’un premier roman, un vrai bonheur à lire, un courant de ce quelque chose qui fait du bien, un bien fou, une envie d’amasser les cailloux dans ses poches et de traverser les ruisseaux, les torrents encore naissants, de remonter vers l’amont pour ensuite marcher vers l’aval, dans les contre-allées, de faire preuve de désobéissance, d’embrasser avec une tendresse et une fougue infinie tous ces petits riens qui nous nourrissent. 

Je ne sais si j’arriverai un jour à vous dire, la force, la fragilité, l’émotion qu’il m’a procurée, ce quelque chose de merveilleux que j’ai éprouvé à lire Elisée. Mais il est dit, « Elisée avant les ruisseaux et les montagnes » de Thomas Giraud m’a séduite. Elisée ou l’envie de relier tous ces point, d’en tracer les mots, d’apprendre à les faire voyager et décrire « des actes mesurables ».

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