Le Temps

Le Temps, article de Samuel Brussel, publié le 10/05/2019

 

Un roman dépassé par l’Histoire

 

Dans « Le Nuage et la Valse », le journaliste tchèque Ferdinand Peroutka jette une lumière crue sur l’horreur de la Seconde Guerre mondiale. Nationaliste convaincu, l’auteur illustre aussi les tourments d’une Europe toujours prête à céder au repli. 

 

Il est des écrivains, et des livres, qui semblent de temps à autre happés par l’Histoire dans laquelle ils sont ancrés et Le Nuage et la Valse de l’écrivain tchèque Ferdinand Peroutka (né sujet de l’Empire autrichien en 1895) en est un exemple brûlant. Ami de Masaryk, « père spirituel de la patrie tchèque », Peroutka est un journaliste brillant et la très instructive préface de la traductrice, Hélène Belletto-Sussel, nous éclaire sur la personnalité de cet intellectuel issu d’une des nouvelles petites nations de l’Europe qui se dessinèrent au lendemain de la Première Guerre mondiale. L’idéal démocratique, chez Peroutka, se manifeste dans le souci d’une vérité sans compromis, dans son abrupte et honnête imperfection. Au moment du Coup de Prague, en février 1948, l’auteur n’hésite pas à écrire: « Entre le communisme et le fascisme, le seul débat consiste à se demander si la démocratie doit se faire poignarder dans le dos ou dans la poitrine. »


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On peut se demander ce qu’aurait pu écrire Peroutka au lendemain de la Révolution de velours, quarante ans plus tard, après l’effondrement du Mur, quand la démocratie, libérée du communisme et du fascisme, s’engagea dans une voie qui surprit autant les Européens occidentaux qu’orientaux, se projetant passionnément en « sous-produit de l’économie », quand on aurait pu espérer la voir s’unir de manière dynamique avec la culture.


Joute anarchique

Mais le roman de Peroutka ? se demande-t-on. Le lecteur doit s’armer d’un peu de patience et affronter le matériau vivant du roman: les braises de l’Histoire couvent et s’étendent bien au-delà du périmètre du camp de concentration, lieu où la parole veut encore dire la vie, bien au-delà de l’époque où se déroulent les scènes, bien au-delà des pages de cette narration. 

C’est dans un article de Peroutka cité par la traductrice, publié en 1919 dans Tribuna, hebdomadaire auquel collaborait Milena Jesenská, que pourrait bien se trouver la trame profonde de cette vaste joute anarchique où s’agitent les ombres de la tragédie humaine du XXe siècle; Peroutka y exprime sa foi en la démocratie, en l’indépendance nouvelle de son pays qui va tout naturellement de pair avec une flamme nationaliste, ces deux idéaux n’étant au fond jamais très éloignés de l’utopie: « Nous voulons servir notre nation et l’Etat nouveau, nous voulons mettre en œuvre toutes nos forces pour que la situation nouvelle qui concerne désormais notre vie tout entière évolue exclusivement vers le bien de notre peuple, afin que nous, les Tchèques, à l’heure où se sont réalisés nos rêves et nos aspirations de toujours, à l’heure où nous sommes enfin maîtres de notre destin, nous soyons en mesure d’assumer pleinement notre mission et nos devoirs. »

 

Fidèle au réel

Sur le roman lui-même: « On dirait que l’auteur lâche ses personnages dans l’arène et qu’il les laisse se débrouiller », écrit avec une pointe de lucidité la traductrice. Le malaise sous-jacent que suscite le livre repose sur cet axiome poussé à l’extrême. Plus on avance dans la lecture de cet épais roman de quelque cinq cents pages, plus on est saisi par l’intensité, la brutalité et la cruauté de l’Histoire; par sa description crue, sans filtres, fidèle au réel, comme si ce théâtre se jouait sur l’estrade du monde. C’est à peine si les personnages arrivent à revêtir l’habit de la fiction tant ils baignent encore tout entiers dans la réalité vécue, que l’auteur n’a pas voulu romancer vraiment, abandonnant également dans l’arène, comme pour mimétiser l’Histoire, toute appréciation morale, laissant tout jugement en suspens – qu’il sacri$e à son idéal national démocratique.

 

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Peroutka fait entendre sa voix, avec ses limites inévitables, car ces pages chargées sont au fond un hymne au Printemps des peuples enfanté par le congrès de Vienne, à ces petites nations d’Europe qui se rêvèrent indépendantes. C’est donc à une valse à ciel ouvert à laquelle est convié le lecteur, depuis laquelle, à travers les fenêtres de la salle de bal, on entrevoit le spectacle de la destruction totale, sous tous ses angles. 

L’espace-temps est éclaté, comme la personnalité des personnages: Tchèques, Allemands, Juifs se succèdent en témoins de leur propre histoire et de l’Histoire dans laquelle ils se déba!ent et avec laquelle tous cherchent à s’arranger. L’obsession de la survie est instinctive quand on se trouve dans l’horreur annihilatrice de la Seconde Guerre mondiale.

Le lecteur éprouve de la compassion pour ces êtres désorientés, perdus – jusque dans leur bassesse parfois –, une compassion de laquelle l’auteur se retranche.

 

Contradictions éthiques

Ce livre rappelle les mémoires du Hongrois Sandor Marai, autre représentant d’une petite nation autrefois impériale, rendue à sa souveraineté étatique au lendemain de la Grande Guerre, la Hongrie. Comme Marai, Peroutka rêve d’un grand destin pour son pays, et comme le Hongrois, possédé par son idéal de démocratie nationale, il ne montre guère de tendresse pour la mosaïque intrinsèquement cosmopolite de ces territoires d’Europe centrale. Peut-être, se dit-on, est ce le prix à payer pour le passage de l’Empire à l’Etat-nation. Le mérite du roman de Peroutka est son extrême actualité: il nous ramène, dans ses contradictions éthiques, à la fièvre nationaliste qui gagne ce!e pauvre Europe, qui voudrait résister contre l’effacement de ses racines spirituelles, sans lesquelles elle ne serait pas l’Europe.

 

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