Les lectures du mouton

« La ballade silencieuse de Jackson C. Frank » de Thomas Giraud - 17 avril 2018

 

« Une fois Blues Run The Game chanté, il n’a rien relevé, pas de surprises, pas de critiques mais pas non plus d’encouragements ou d’applaudissements plus notables que pour une reprise de Seeger. Une impression certainement de continuité, comme si personne n’avait entendu la nouveauté, comme si tout le monde avait entendu ce qu’il y avait à entendre, l’absence de nouveauté. C’était dans une indifférence discrète ou en tout cas avec le même plaisir que s’il chantait un autre – ce qui, au fond, n’est pas si mauvais signe – qu’il avait introduit sa musique. Il s’était fait une place dans le folk et personne ne s’en était rendu compte ».

 

Jackson C. Frank. À moins d’être amateur de folk, pas grand monde ne connaît ce nom. Et pourtant, ses chansons ont été reprises par plusieurs artistes comme Simon and Garfunkel, Sandy Denny (sa petite-amie) ou Nick Drake. Ses reprises sont d’autant plus importantes que Jackson C. Franck n’a enregistré qu’un seul album. Pourquoi cette œuvre si limitée et confidentielle ? C’est à cette question que tente de répondre Thomas Giraud en écrivant cette ballade silencieuse de Jackson C. Frank. 

 

Par la voie de la fiction, l’auteur dresse le portrait d’un jeune homme marqué dans sa chair. Rescapé d’une explosion dans son école - dans laquelle son ami Donald trouve la mort - il passe de longues semaines à l’hôpital en raison de ses brûlures. Greffé du visage grâce à un prélèvement sur sa jambe, il obtient un faciès reconstruit mais difficile à accepter et une jambe meurtrie. Une telle expérience inhibe un enfant. Son salut, il l’obtient avec sa première guitare offerte. Cet instrument et la visite de Graceland où il rencontre Elvis (et là on mesure le pouvoir de la fiction) lui donnent envie de faire de la musique. Devenu jeune adulte, les poches pleines de l’argent de l’assurance, il se rend à Londres où il écume les bars et écrit ses premières chansons. Repéré par Paul Simon et Art Garfunkel, il enregistre ce fameux album unique. Mais, Jackson est un être dont les blessures physiques ont pesé sur son âme. Peu sûr de lui, complexé par son physique et moins flamboyant qu’un Bob Dylan, il ne parvient pas à se faire une place. Et l’on suit une lente et silencieuse déchéance d’un artiste qui à force de cumuler les zones d’ombre, ne peut se hisser vers la lumière.

 

J’ai vraiment beaucoup aimé ce roman où Thomas Giraud parvient à composer à assembler les différentes pièces d’un homme qui est resté toujours sur le côté, à la marge, coincé dans un corps qu’il ne parvient pas à accepter et la difficulté à faire confiance en son talent. La partition est d’une grande justesse et l’auteur réussit à redonner de la lumière et de la voix à ce destin chaotique mais ô combien romanesque. Je ne peux que vous le recommander ! 

 

Thomas Giraud – La ballade silencieuse de Jackson C. Frank – éditions La Contre-Allée – 170p

 

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