Liseuses de Bordeaux

Le dernier roman d’Eduardo Berti, Un père étranger, vient de paraître aux éditions de la Contre Allée. C’est un récit aux multiples résonnances sur la filiation, l’identité, l’exil, la langue et la fabrique du roman.

 

Nous avons eu la chance de rencontrer Eduardo Berti dans le cadre de l’inédite édition de l’Escale du livre 2021 dont vous pourrez écouter l’interview ici.

 

Un père étranger est composé de trois récits aux résonnances fortes. Un narrateur se lance dans l’écriture d’un livre sur l’écrivain Josef Conrad et pour cela part dans le Kent, en Angleterre, visiter la maison où celui-ci a résidé. Le second récit est centré sur un lecteur de Conrad, un allemand du nom de Meen, qui croît se reconnaître dans un des personnages d’une nouvelle écrite par Conrad et s’estime humilié par la description que l’auteur en a fait. S’en suit une tentative de tuer l’auteur… Le troisième récit raconte le père d’Eduardo Berti, émigré roumain en Argentine, qui se lance dans l’écriture d’un roman après que son fils ait publié son premier roman, Le désordre éclectique.

 

 

Un roman à deux niveaux. Eduardo Berti raconte le roman et la fabrique du roman. « J’ai voulu raconter le making-of du roman. Mon idée était d’alterner le roman et le making-of, mais très vite, les histoires se sont mélangées ». En effet, les trois récits s’imbriquent, s’entremêlent inéluctablement : les ressemblances entre la vie de Josef Conrad et celle du narrateur se reflètent comme dans un miroir et Eduardo Berti, par ailleurs membre de l’Oulipo, n’hésite pas à en jouer à travers la forme de la narration. Il fait dresser au narrateur de son roman des listes d’éléments à intégrer dans le livre qu’il écrit sur Josef Conrad, et expose les quatre dénouements envisagés.

 

« J’ai essayé de trouver le plus de liberté possible à partir de la forme. Il y a le journal – le carnet de notes – et la possibilité de travailler à partir de plusieurs hypothèses. » On est autant dans le roman que dans le laboratoire du roman.

 

La langue fantôme. Les personnages d’un père étranger sont tous des exilés, et la langue qu’ils parlent n’est pas leur langue maternelle. Josef Conrad est d’origine polonaise et écrit en anglais, le père du narrateur qui a émigré en Argentine à la fin des années trente pour fuir la montée du nazisme est roumain. Eduardo Berti n’a jamais entendu son père parler roumain, à part une dizaine de mots isolés dont il dresse un inventaire dans le roman, mais raconte qu’il la devinait dans son accent.

 

« A l’époque, j’aimais bien la notion selon laquelle la « patrie » d’un écrivain est sa langue natale. Aujourd’hui, avec plus d’ancienneté comme étranger, je préfère l’idée que son véritable pays se trouve dans ses livres. »

 

Josef Conrad et le père d’Eduardo Berti se lancent dans l’écriture d’un roman dans cette autre langue avec, forcément, un rapport assez souple à l’orthographe et à la grammaire. Si l’auteur s’en amuse lorsqu’il lit les six cahiers de son père, Josef Conrad lui bénéficiait de l’appui de son épouse Jessie qui corrigeait ses approximations lorsqu’elle tapait ses manuscrits à la machine. Résonnances.

 

L’identité. C’est la quatorzième note du fascicule L’identité, publié en parallèle à Un père étranger par les éditions de la Contre Allée, à la fois chapitre fantôme et ouvrage sur la fabrique du roman, qui synthétise le mieux l’interrogation d’Eduardo Berti sur cette question.

 

« La formidable autorité des passeports et autres documents réside-t-elle en ceci qu’ils établissent doublement l’identité : sur le plan individuel et sur le plan collectif, dans ce qui différencie et dans ce qui unit ? »

 

Eduardo Berti est allé en Roumanie pour la première fois, après l’écriture d’Un père étranger, et après avoir retrouvé le dossier de naturalisation que son père avait constitué avant sa mort. Pour autant, comme une intuition, il est question de passeport et de la Roumanie dans le roman. Résonnances encore.

 

L’écriture simple et sobre sert le récit. Avec humour, Eduardo Berti promène le lecteur entre les trois récits fortement imbriqués d’Un père étranger. Et même si l’on ne démêlera jamais le vrai du faux, la biographie de la fiction, on se laisse entraîner dans ce roman très structuré aux multiples questionnements.

 

Le travail d’Eduardo Berti mérite qu’on s’y intéresse. Aussi, nous vous conseillons un autre de ses romans Le pays imaginé, son recueil de micro-fictions La vie impossible et l’Inventaire d’inventions (inventées).

 

Interview réalisée dans le cadre de l’inédite édition de l’Escale du Livre 2021.

 

Florence

 

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