Nouveaux espaces latinos

Les Éditions la Contre Allée viennent de publier « Un père étranger », le dernier ouvrage d’Eduardo Berti, traduit par Jean-Marie Saint-Lu. Avec ce nouveau livre, l’écrivain argentin nous offre un véritable voyage à travers le temps, les continents et l’histoire de sa propre famille.

 

Roman complexe, qu’on pourrait aborder à partir du concept de translittérature, dans la mesure où il présente une structure dynamique, qui passe d’un genre à un autre : de la biographie à la fiction en passant par l’autobiographie, le matériel documentaire, les notes personnelles ; d’un siècle à un autre : le XIXe, le XXe, le XXI e ; d’un pays à un autre : l’Argentine, la Roumanie, Le Royaume Uni, la France, l’Espagne… Mais aussi roman familial, roman de la littérature, roman d’écrivains et roman de la lecture. Le lien entre tous ces univers est la langue, ou plutôt les langues, leurs accents et leurs défaillances, les langues oubliées ou traduites, les langues adoptées et les langues maternelles, les langues fantômes dont parle le narrateur, et les voix qui les portent.

 

Nous l’avons dit : c’est un roman complexe, qui agence un dispositif rigoureux de strates composites, et cela avec une telle subtilité et une telle aisance que le lecteur a l’impression de glisser de l’une à l’autre tout naturellement, au rythme scandé des séquences, explorateur ébloui de mondes si divers et néanmoins, par les miracles du montage, si proches. Si au début ces histoires sont racontés de façon différenciée : un chapitre pour chacune, en alternance ; bientôt elles s’entremêlent, interfèrent les unes avec les autres, dialoguent, se rapprochent. Et cela sans que la moindre confusion ne menace, avec une fluidité qui est la preuve –s’il en fallait une- de la maîtrise du métier par Eduardo Berti.

 

Les histoires s’emboîtent les unes dans les autres, et c’est la réflexion du narrateur –qu’il s’exprime à la première ou à la troisième personne– qui les noue, toujours à la recherche de symptômes, de symétries, de correspondances. Il y a le narrateur autobiographique, Eduardo Berti, argentin, identifié par une multitude de références à son parcours historique vérifiable et à sa vie en Europe qui, ayant le projet d’écrire un roman autour du personnage de Joseph Conrad,  entame une sorte de pèlerinage à la recherche de ses traces. Arrivé à Pent Farm, dans le Kent, où l’écrivain polonais a vécu, fiction et biographie se mêlent dans une deuxième histoire, celle de Conrad lui-même.

 

A cela s’ajoute l’histoire du père du narrateur-auteur, immigré roumain fuyant la guerre et arrivé en Argentine ; et celle, à peine ébauchée, du roman que ce « père étranger » écrit à la fin de sa vie et que le fils ne lira qu’après sa mort. Ce sont tous des personnages déracinés, qui portent le sceau de l’extranéité, qui parlent plus d’une langue, qui sont nés dans l’une d’elles et vivent –et souvent écrivent– dans une autre. Le roumain, le polonais, le castillan, le français, l’anglais se télescopent dans leurs imaginaires, et ils choisissent quand et comment ils se serviront de l’une ou de l’autre comme langue de l’oralité, ou de l’écriture, ou de la mémoire.

 

Deux écrivains consacrés et un écrivain amateur ; deux d’entre eux optent pour la langue d’adoption et l’autre garde la langue maternelle. Mais tous se sont trouvés confrontés, à un moment ou à un autre, aux mêmes questions, aux mêmes déchirures. Et aussi bien Conrad que le père étranger reviennent involontairement à la langue maternelle lorsque la souffrance guette.

 

A chaque histoire correspond aussi un roman familial : dans le cadre du récit autobiographique c’est logiquement le regard du fils qui prévaut, et c’est aussi lui qui raconte –reconstruit– l’histoire du père, trouée par tant de silences et d’inconnues. Dans le cas du roman de l’écrivain Conrad, ce regard est plutôt celui de sa femme, qui connaît si peu l’histoire de ce mari toujours insaisissable  (« Joseph serait toujours un abîme insondable pour elle »). La distance imposée par les langues –celle de l’origine, qui ne peut pas se partager avec l’autre proche-, par les vies passées qui n’ont pas été racontées, par les silences qui n’ont pas été comblés, laisse place à la conjecture, la spéculation, la fiction, en somme. Non seulement l’on peut parler de langues fantômes, mais aussi de textes et de lectures fantômes.

 

Et c’est dans ce jeu constant d’une profondeur inouïe : jeu de réverbérations, de reflets, de miroirs inversés, que le roman devient aussi mémoire, méditation généalogique, philosophie des langues et traité de lecture. Dans l’écoulement du temps, tout ne s’en va pas forcément. Il y a des mots, de gestes, des lieux, des histoires qui se répètent, se ressemblent, s’enchaînent, se parlent :

 

« […] je me rends compte que la lecture du roman de mon père occupe, semaine après semaine, jour après jour, une place plus importante que l’écriture de mon propre roman ; je me rends compte que l’auteur d’un roman sur un père étranger est devenu, avant tout, un lecteur d’un roman écrit par son père étranger, au point qu’il en rêve au lieu de rêver du livre qu’il s’obstine à écrire. » D’ailleurs, entre-temps il est devenu, à son tour, un père étranger.

 

Au bout du voyage, Eduardo Berti sait qu’il peut, en toute légitimité et avec beaucoup d’humour, se permettre de circuler dans ce flux de diversités parce que, en dernière instance, le passé –ce qui n’as pas été dit–, les vies des autres –ceux qu’on cherche en vain à connaître–, les langues –celles qu’on délaisse et celles qu’on cultive– sont, finalement, des inconnues à déchiffrer ; « comme si au fond l’écriture était, pour moi du moins, un vaste pays étranger avec sa vaste langue fantôme ».

 

Marián SEMILLA DURÁN

 

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