Sitaudis

Une critique d'Elisée par François Huglo, sur le site de poésie contemporaine Sitaudis, daté du 5 octobre :

Savoir que ce livre est un premier roman importe moins que la réhabilitation, qu’il opère allègrement, de la biographie romancée, genre qu’il allège et réduit à la reconstitution de la genèse d’une pensée par confrontations ou comparaisons successives. L’aventure dont il est le récit est celle de la formation simultanée d’un homme et d’un style. « Nous sommes les hommes de notre laborieuse enfance. Nous sommes les hommes de notre laborieuse adolescence », écrivait Péguy. On ne peut dissocier, chez Élisée Reclus, le géographe de l’anarchiste. Tous deux prennent leur source chez Rousseau, bien avant de l’avoir lu. Intimement, d’expérience. Tous deux préfigurent —poétiquement— l’écologie politique.

Le portrait imaginaire, mais solidement documenté, d’Élisée Reclus enfant dans son jus familial, à Sainte-Foy-la-Grande, tient de la dissertation et de la comédie. La thèse serait le père pasteur, l’antithèse le fils, la synthèse peut-être la mère institutrice. Dissertation comique. L’obsession du péché, de la souffrance, du labeur, du remplissage (accumulation ?), de la reproduction et de la répétition plus que de l’évolution, prend la forme d’un discours qui parfois peut rappeler celui du commandant Van der Weyden dans le P’tit Quinquin de Bruno Dumont : « Et puis ce vent que tu transportes avec toutes ces pierres. Oui, ce vent, il est fatigant, on sent ce vent qui sort de toi quand tu vides tes poches. Il n’est pas net, ce vent, Élisée. Ce vent, il nous abrutit tous. D’où vas-tu le chercher ? Ce sont des courants d’air et des maladies que tu nous apportes. Ce sont des mauvaises idées que tu ramènes avec tes pierres. Et où vas-tu prendre toutes ces pierres ? Les pierres sont pour bâtir, elles ne sont pas pour les fainéantises ». Par crainte de s’interrompre, le sermon paternel tourne à l’écholalie, au marabout-bout de ficelle : « Aimer / mes enfants / entendez-vous / vous qui souffrez / fréquemment, il vous arrive de pleurer / régulièrement vous sombrez ». Marcher, dans le langage et sur terre, est une souffrance. « Il avait mal à tous ses pieds, tellement mal, qu’il avait parfois l’impression d’avoir bien plus que deux pieds (et ne savait pas trop s’il fallait remercier Dieu pour cet excès de prodigalité ». Et pourtant il marche, il parle, sans interruption. « Hypnotisé par sa propre logorrhée », il se soucie « comme d’une guigne qu’on le suive ou pas ». C’est évident puisqu’il le dit, ses deux premiers fils seront pasteurs. Or, aucun ne le sera.

Aux phrases paternelles, qui se voudraient poutres et solives mais qu’emporte un torrent de paroles où il « sermonne en apnée », s’opposent les « bouts de pensée » du fils, « regardeur passionné » par « les sinuosités et les remous » des ruisseaux. « Bouts de pensée » critique, opposant au travail productif et à sa rentabilité la connaissance et l’accueil sensoriel : « Que sait-il de la fraîcheur de l’eau ? Que sait-il de l’odeur des raisins mûrs dans les vignes ? Il ne fait que marcher, traverser sans s’arrêter. Il ne sait ni sur nous ni sur les choses ». Ou : « Il ne connaît rien au vide, à l’intérêt du vide. Il ne pense qu’à remplir ». La mère, elle, écoute. Institutrice privée d’une « école qu’elle a inventée », elle improvise son programme au fil de la vie quotidienne, et croise à sa manière « la papillonade fouriériste » avec « le système jésuite d’éducation rationalisé par Claudio Acquaviva » (sans en souffler mot au pasteur !). Elle veut dire « avec des mots simples, les choses savantes aux enfants », et leur donne « du goût pour l’inconnu qu’on apprivoise en apprenant ». Pour Élisée, « cette école a la forme rassurante de sa mère ». Elle chuchote et, en son absence, chez ses grands parents où, entre deux et huit ans, il vit au bord de la Dronne, la rivière chuchote pour elle.

Le chuchotement sera relayé par l’encre des lettres que la mère échangera avec ses deux fils quand ils partiront étudier (et s’ennuyer) en Allemagne, deux ans chez les piétistes moraves. Élisée « ne veut partager l’intime qu’avec sa mère ». Plus tard, de ses vingt ans à sa mort, il « aura sa correspondance particulière avec elle : précise et sensible, entretenue ».

Les détours du retour d’Allemagne ouvrent des chapitres qui pourraient avoir pour titre « Sur la route », ou plutôt « Par des chemins » car Élisée devient chemineau. Rencontrant et observant un groupe de grévistes, il comprend que l’organisation sociale n’est pas naturelle. « Bout de pensée : la nature est une et les hommes sont multiples. Ils peuvent être agencés de manière infinie alors que la nature ne peut qu’être acceptée ». Les notes s’accumulent. Son frère Élie est son premier critique : « C’est indigeste, c’est serré. On dirait que tu es à la recherche de la belle phrase pour la belle phrase et que tu oublies ce que tu voulais dire ». Sur les chemins, le cueilleur végétarien Élisée rencontre Sasso, qui est aussi un peu pêcheur, un peu chasseur. Il apparaît, venu de nulle part, et disparaît après dix jours de marche et d’enseignement. En passant du frère à l’ami, ce frère autre, frère en humanité sans les « postures de rivalité », Élisée passe de l’enfance à l’adolescence. Sasso lui apprend à nommer ce qu’il décrit, l’initie aux nuances à travers la catégorisation. Loin de contrarier son goût pour la multitude et pour l’éparpillement, son refus de hiérarchiser les détails minutieusement observés d’une nature considérée telle quelle, Sasso « autonomise Élisée ».

Pour la première fois, le père insultera son fils, ses « grands airs d’observateur crétin des collines et des pierres », sa « curiosité d’explorateur de pacotille », et le fils se raidira, comme vêtu « pour un défilé militaire, manquant de légèreté avec le ridicule et la force en bandoulière », ne voyant « rien, surtout pas la quantité d’amour caché ».

Autre moment-charnière, autre étape dans la formation, l’écriture de guides substituera à la « compilation iconoclaste » l’écriture « pour être lu », plus technique et précise, obligeant surtout Élisée à « fermer, au moins temporairement, ce qui constitue son monde, son mode de pensée, pour s’ouvrir à celui des autres », et à adopter « un style plus neutre, en essayant de mettre de côté ce lyrisme qui lui chatouille les entrailles ». À travers ces travaux alimentaires, Élisée trouve son écriture : avec « l’agilité d’un conteur », il « raconte la terre et son histoire, pas ses mythes ». Il travaille d’arrache-pied, la « rigueur calviniste » a de beaux restes. Mais contrairement à son père qui marchait pour abolir la distance qu’il franchissait, il s’est fait une « spécialité » de la marche. Il a marché pour écrire des guides de tourisme et des livres de géographie, « pour aller voir des hommes et des femmes ». Il a « marché pour marcher (pour l’hypnose de la marche) ». Le promeneur (pas toujours) solitaire a rêvé de « montrer en taille réelle (ou presque) la géographie du monde », de « montrer ce qui ne l’était pas, les petites choses, le minoritaire, les oubliés des cartes et de l’histoire », pour que la « géographie soit historique », pour que place soit enfin faite « à l’universalité plus qu’à la généralisation, à l’indiscipline, bien plus qu’à l’organisation généralisée d’un savoir ».

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