Télénantes

Télénantes, émission Sur Place du 04/04/2018, présentée par Anne-Lyse Thomine

 

Sur place, l’émission qui se déplace au grès de l’actualité, à la rencontre de ceux qui la font. Aujourd’hui je vous propose de rencontrer un jeune auteur nantais. Au civil, il est juge à la Cour administrative d’appel de Nantes. Il vient de publier un deuxième roman, La Ballade silencieuse de Jackson C. Frank. Il y raconte les épisodes de la vie de ce chanteur folk américain des années 60, contemporain de Bob Dylan, et dont l'unique album a été produit par Simon & Garfunkel.

 

A.-L. T. : - Bonjour Thomas. Merci de nous accueillir chez vous. On vient vous voir à l’occasion de la sortie de votre deuxième livre, La Ballade silencieuse de Jackson C. Frank. Alors comme pour le premier livre qui s’appelait Elisée, avant les ruisseaux et les montagnes, les deux sont parus aux éditions La Contre Allée, vous êtes dans un registre qu’on pourrait appeler de la « biographie romancée ou fictionnée » puisque vous racontez la vie de deux personnes qui ont vécu, ou plus exactement vous imaginez ce qu’a pu être leur vie. Comment vous vous êtes orientés vers ce registre-là, ce style-là ?

T.G. : - C’est une très bonne question. En fait, c’est un peu le hasard qui fait que j’ai choisi de faire comme cela, je ne sais pas si je ferai toujours comme ça. Mais c’est peut-être venu de manière négative au sens où, au départ, je savais que je voulais écrire, mais je ne voulais pas écrire sur moi de manière directe, de manière évidente. J’avais envie d’écrire sur des choses qui avaient pu exister mais qui restaient dans les marges, qui restaient un peu inconnues, mystérieuses pour le travail de recherche.  Je crois qu’au fond, cela m’arrangeait assez bien, de m’intéresser à des gens qui avaient existé, dont on ne savait pas grand-chose, et dont je ne cherche pas forcément à boucher les trous mais à imaginer, à partir des événements connus ce qu’eux ont pu ressentir, comment ils ont pu imaginer les choses, comment ils ont pu les penser. Ça n’a pas été quelque chose de très pensé au départ, ça s’est fait plutôt au fur et à mesure on va dire. 

- Est-ce qu’il y’avait aussi une volonté à sortir ces personnages de l’oubli ? Vous l’avez dit, c’est pas forcément des gens très connus. Elisée Reclus, connu dans son domaine, c’était un géographe, et Jackson C. Frank qui était un chateur des années 60. Est-ce que vous aviez envie de les sortir de l’oubli ?

- Oui, je crois qu’ils me plaisaient. Ce n’était pas une volonté délibérée de faire parler d’eux à tout prix, mais je crois qu’on écrit sur des choses qui nous plaisent et eux me plaisaient justement parce qu’ils étaient restés dans l’ombre, parce que finalement ils ne sont pas très très connus, ou alors par des initiés.  Et donc il y avait des choses comme m’attiraient chez eux : l’intelligence chez Elisée Reclus, sa malice ; chez Jackson C. Frank peut-être ce côté plus mélancolique, plus torturé, pourquoi sa vie avait marché ou pas marché comme sa musique. Ce goût pour des gens qui sont dans les marges, un petit peu à côté.

- Ce goût aussi peut-être pour aller chercher les signes de ce qui, dans leur vie, allaient indiquer leur destin. On le voit surtout dans Elisée où vous parlez beaucoup de son enfance. Dans Jackson C. Frank vous allez plus loin dans sa vie. Mais on s’attache à des petits épisodes qui sont déterminants selon vous dans ce qu’ils sont devenus.

- Oui, finalement je m’attache beaucoup aux épisodes qui sont considérés comme historiquement vrais, mais j’essaye de les réinterpréter un peu différemment de la manière dont ils sont présentés habituellement pour essayer de reconstruire leur vie. Elisée, effectivement, c’était très fragmentaire. C’était des bouts de son enfance pour sa construction d’adulte. Et là, Jackson C. Frank, ça prend place tout au long de sa vie. Mais j’avais envie, exactement, avec des petits signes, des événements, qui permettent une compréhension possible de ce qu’ils sont devenus après.

- Qu’est-ce qui vous a donné à vous l’envie d’écrire ? Est-ce que c’était un rêve de gosse ou est-ce c’est arrivé un peu par hasard ?

- Je ne sais pas si c’était un rêve de gosse, c’était une activité d’enfant. J’écrivais beaucoup, j’ai toujours écrit, mais des petites choses, des petites notes, de la poésie, comme tout le monde à un certain moment, sauf que souvent les gens s’arrêtent et puis moi je continuais à en écrire, mais dans des carnets, simplement moi, des petits fragments, des choses que je notais, que je remarquais. Et au fur et à mesure, avec le temps, j’ai senti que j’avais une envie, grande, quelque chose qui grandissait, qui était plus important, mais je ne savais pas trop quel chemin prendre pour écrire quelque chose de plus gros, de plus long.

- Quelque chose que vous imagineriez publié ?

- Je ne sais pas si le premier, on l’imagine publié. En tout cas, un roman, un texte, un récit, et donc voilà, je prenais ces notes, et à un moment donné y’a eu un déclic où je me suis dit, en fait je peux oser, je peux essayer de le faire moi aussi.

- Alors aujourd’hui, quelle place prend l’écriture dans votre vie puisque vous avez un métier par ailleurs, vous travaillez à la Cour administrative d’appel de Nantes ? Quelle place ça prend dans votre vie l’écriture, et aussi la promotion des livres puisque La Ballade silencieuse de Jackson C. Frank vient de sortir, vous faites la promo un peu partout en France. Quelle place ça prend ?

- Ça prend du temps, et il faut s’accommoder. En ce moment, j’ai la chance de pouvoir être à mi-temps depuis le mois de septembre, donc ça me permet vraiment d’équilibrer la fin de l’écriture du troisième livre, le début des idées pour le quatrième, les choses qu’on me demande parfois, les articles dans des revues, des textes pour d’autres événements, par exemple avec La Maison de Julien Gracq, et puis la promotion évidemment. 

- A ce que je vois, vous lisez beaucoup. J’ai même lu dans un article que vous lisiez plusieurs livres en même temps.

- Je lis toujours trois livres en même temps. Je ne les débute pas forcément en même temps et je ne les termine pas en même temps, mais j’essaye – enfin les choses se font comme ça – d’avoir toujours un récit, de la poésie, et puis un essai. 

- Vous avez des exemples de lecture qui vous ont marqué ?

- Des livres qui m’ont marqué, et notamment dans l’écriture de La Ballade silencieuse de Jackson C. Frank, il y a ce livre de James Sacré, America Solitude. C’est un poète français que j’aime beaucoup, qui a été le déclencheur de pas mal de choses.   

- Pourquoi il a un lien avec Jackson C. Frank ?

- C’est dans la manière dont il parle des paysages. J’aime beaucoup les paysages, je lis beaucoup d’écrivains des paysages, comme Jean Giono, Julien Gracq. Et lui avait une manière de parler des paysages américains qui me touchait beaucoup.

- Un autre ?

- Alors, celui-là, c’est un quatrième registre. C’est la correspondance. Une correspondance de deux écrivains, Michel Butor et Georges Perros. Je suis tombé amoureux des correspondances il n’y a pas très longtemps, ça fait six ou sept mois, en commençant par la correspondance entre George Perros et Bernard Noël. Et je trouve que ces correspondances, quand on voit les amitiés naître, ces écrivains, ces petits choses évoluer, c’est vraiment fascinant. Michel Butor est très connu, Georges Perros l’est un peu moins, et je trouve que c’est quelqu’un de très sensible, de très délicat, avec un sens de la formule qui est assez rare. C’est vraiment un écrivain que je recommande à tout le monde. Pierre Michon, Rimbaud le fils, c’est le livre qui m’a beaucoup marqué. Je ne relis pas beaucoup, mais celui-là je le relis. Je viens de le relire la semaine dernière, je l’avais lu il y a quatre mois. C’est un livre qui a un souffle incroyable, une manière de dire les choses, de faire avancer un récit, autour de la figure de Rimbaud, mais en disant des choses qui ne sont pas celles qu’on s’attend forcément à trouver, sur Rimbaud. Il y’a évidemment toute la vulgate officielle, mais y’a des tas de choses à côté, je trouve que c’est un livre magnifique.

- On a quitté votre domicile et on est dans le centre de Nantes. On se dirige vers la librairie Coiffard, rue de la fosse. Pourquoi on va là justement ?

- Parce que les libraires, c’est fondamental quand on écrit des livres. C’est vraiment eux qui parlent de nos livres, eux qui font découvrir nos livres aux lecteurs. C’est eux qui s’intéressent, qui sont au bout de la chaîne après l’éditeur. Et la librairie Coiffard en particulier car ils ont beaucoup soutenu le premier livre, Elisée, avant les ruisseaux et les montagnes. Ils l’avaient sélectionné pour un prix l’année dernière en fin d’année et ils ont très bien accueilli le nouveau aussi. On a fait une rencontre avec mon éditeur et une autre auteur chez eux il y’a deux semaines, donc c’est un endroit où on se sent bien accueilli, on s’y sent bien. Et puis il y a des livres partout. C’est très agréable. 

- Un petit mot du livre qui se trouve justement sur les étals de Coiffard, La Ballade silencieuse de Jackson C. Frank, qui a eu le coup de cœur des libraires. Comment vous avez découvert l’existence de ce chanteur-là ?

- En fait, ça fait une quinzaine d’année que j’ai son unique disque à la maison, parce que j’écoute beaucoup de musique folk, j’écoute beaucoup Nick Drake qui avait repris des morceaux de Jackson C. Frank. C’est par ce petit phénomène-là que je l’ai découvert. C’est in disque qui était dans ma vie depuis une quinzaine d’année. 

- En tant que lecteur, on se pose toujours des questions. Est-ce que c’est vrai, est-ce que c’est pas vrai ? On est parfois obligé d’aller vérifier, notamment l’épisode avec Elvis Presley. On se dit, c’est dingue cette histoire, la rencontre à Graceland avec Elvis Presley. Est-ce qu’elle a vraiment existé ? Et bien quand on fouille, et bien oui. 

- Il a vraiment eu une existence faite de très grands malheureux et de très grands hasards un peu miraculeux. Il va à Graceland, il visite la maison et il tombe nez à nez avec Elvis. Ils prennent une photo. Lui, il est un peu malheureux, un peu adolescent mal dans sa peau. Et puis Elvis est fringuant, la plupart des événements que je mentionne sont des choses qui sont déjà arrivés, mais l’interprétation que je fais des ces événements, comment les lier les uns aux autres. C’est vraiment, de temps en temps, j’invente un peu. Mais entre ce qui est un peu vrai, un peu faux, la frontière est ténue. 

- Mais le lecteur va aller faire ses recherches. Ça vous amuse de vous dire que le lecteur va aller faire ses propres recherches ?

- Oui, ça me plaît qu’il puisse faire cela. Et puis d’ailleurs il va trouver assez rapidement tous les éléments un peu importants de la vie de Jackson C. Frank. Après, moi ce qu’il me fait plaisir, c’est quand les gens me disent « Je ne le connaissais pas, je suis allé écouter. » Même les gens qui trouvent qu’il y’a une correspondance entre son disque et l’écriture, alors que ce n’est pas quelque chose qui a été pensé comme ça au départ.

- En tout cas, vous l’aurez compris, on vous recommande chaleureusement la lecture de La Ballade silencieuse de Jackson C. Frank mais aussi le premier livre, Elisée, avant les ruisseaux et les montagnes. Merci beaucoup Thomas Giraud de nous avoir accordé votre temps, et à bientôt pour votre troisième livre ! »

 

Emission présentée par Anne-Lyse Thomine à revoir ici.