Convergences révolutionnaires

Tea Rooms a été écrit par une autrice espagnole qui puise son écriture et ses sujets dans sa propre vie. Luisa Carnés (1905-1964) est née dans une famille ouvrière et a commencé à travailler à l’âge de onze ans comme apprentie dans un atelier de chapellerie, elle travailla également dans un salon de thé. Autodidacte, elle s’est passionnée pour la littérature par la lecture (les feuilletons dans la presse populaire puis les romans russes notamment). Elle a commencé à écrire, d’abord dans des journaux.

 

Un roman espagnol de 1932-33, avant-gardiste

Le roman, publié en 1934, a apporté la consécration à son autrice et lui a permis de devenir journaliste à temps plein. Membre du PCE stalinien, elle avait défendu le droit de vote des femmes. Pendant la guerre civile (1936-39), elle se consacre à du théâtre engagé, « de défense » du camp républicain, avec Rafael Alberti, écrivain de la Generación del 27 (Génération de 27), un groupe littéraire de poètes avant-gardistes auquel appartient aussi Garcia Lorca. Lors de la victoire de Franco, elle passe en France avant d’accepter l’offre du président mexicain Cardénas et de s’exiler en 1939 au Mexique, avec d’autres intellectuels espagnols, où elle écrit dans la presse, notamment celle du PCE en exil. Elle meurt en 1964, dans un accident de voiture.

 

Après avoir écrit dix romans, trois pièces de théâtre et des centaines de chroniques, Luisa Carnés est tombée dans l’oubli… à l’image d’autres écrivaines espagnoles de son époque. À cause de la censure de la période franquiste, de l’exil, du fait qu’elle se réclamait du féminisme et du communisme, probablement. Un exemple de l’invisibilité des femmes dans la littérature comme dans les arts. Des maisons d’édition espagnoles s’attachent aujourd’hui à rééditer des œuvres ainsi oubliées. Tea Rooms est paru en 2016 en Espagne et sa traduction française vient de sortir. Un autre de ses romans, Natacha, a été publié en Espagne en 2019.

 

Tea Rooms, une expérience de travail dans un salon de thé

Nous sommes donc à Madrid, au début des années 1930, la République vient d’être mise en place et la crise économique sévit. Matilde, la jeune héroïne du roman, cherche du travail comme dactylo pour faire vivre sa famille qui est dans une grande misère et n’a souvent à manger qu’un vieux morceau de fromage. Les seules propositions émanent de patrons demandant une photo… Elle finit par être embauchée dans un grand salon de thé, qui sent bon ! Elle y côtoie des serveurs, des employées, une femme de ménage, tous travaillant dix heures par jour pour un salaire dérisoire.

 

Il y a Antonia, ancienne dans la maison, gentille et attentionnée, mais résignée à l’exploitation ; Paca, grenouille de bénitier qui passe son temps libre dans un couvent ; Marta, toute jeune fille à la situation familiale difficile et qui a fui un travail où un des vendeurs la poursuivait de ses assiduités ; Laurita, la nièce du patron, « l’ogre » (surnom donné par les employés) ; Faziello, le vendeur de glace italien qui vit au rythme des lettres de son fils, antifasciste régulièrement emprisonné ; la responsable, toujours désignée ainsi, une peau de vache. Et, bien sûr, Matilde, qui observe tout : le contraste entre l’apparence chic et respectable du salon de thé et la réalité des gâteaux « spéciaux » du jour, fabriqués à partir de restes plus ou moins frais. Certains rendez-vous amoureux sont de la prostitution déguisée.

 

Matilde est révoltée et sa conscience politique s’éveille, entre autres grâce à des discussions avec un voisin : « Je veux dire par là que la fin des patrons et de tous les capitalistes est proche ; et que nous, les pauvres, on cessera d’avoir faim et les pieds trempés en hiver […] Déjà, il existe un pays où les ouvriers n’ont plus faim. […] Ce pays s’appelle la Russie. » Certaines formulations ont un parfum de « réalisme socialiste », et rappellent les liens de l’autrice avec le Parti communiste espagnol, stalinien s’il en fut, dont la politique allait contribuer à étouffer la révolution espagnole.

 

Le roman n’en montre pas moins la condition des femmes, source de révolte pour Matilde : « Dans les pays capitalistes, et en particulier en Espagne, il existe un dilemme, un dilemme difficile à résoudre : choisir le foyer, par l’intermédiaire du mariage, ou l’usine, l’atelier et le bureau. L’obligation de contribuer à vie au plaisir de l’autre, ou la soumission absolue au patron ou supérieur immédiat. D’une façon ou d’une autre, l’humiliation, la soumission au mari ou au maitre spoliateur. » La situation sociale est présente aussi, et vient régulièrement perturber le quotidien du salon de thé : heurts entre manifestants et police, grève de serveurs et d’employés de café qui tentent de débaucher les travailleurs du salon de thé.

 

La chronique sociale est juste et intéressante, les personnages attachants et complexes. Le bouillonnement politique de l’Espagne du début des années 1930 est sous nos yeux, comme le poids de la religion, l’hypocrisie qu’elle fait régner, et l’éveil de bien des consciences.

 

Liliane Lafargue