L'humanité

Dans Tea Rooms, l’écrivaine et journaliste communiste observe les inégalités et la montée de la colère sociale dans le Madrid des années 1930.

C’est un roman documentaire d’une étonnante modernité, le récit d’une prise de conscience individuelle et de l’émancipation collective des femmes espagnoles dans les années 1930. À Madrid, la jeune Matilde se présente sans grand espoir à un test pour décrocher un poste de mécanographe. Dehors, se presse une cohorte de femmes de tous âges, attirées par la même petite annonce. En rentrant dans le logement qu’elle partage avec sa mère et ses frères et sœurs, Matilde s’offusque de la lettre d’un soi-disant employeur qui lui réclame une photographie, pensant profiter de sa crédulité et de sa détresse. « Tu ne vois pas que ce M. F. international cherche une fille pour tout ? » rétorque-t-elle à sa mère, qui l’encourage à accepter. Après des recherches infructueuses, elle trouvera un emploi dans un salon de thé-pâtisserie, une ruche où s’affairent de nombreuses employées sous le regard sévère de la responsable, gardienne de la division des tâches et d’une stricte hiérarchie.

Un étonnant roman-reportage

Depuis cet observatoire privilégié, Matilde détaille le ballet des clients alléchés par les beignets et les tartelettes, écoute les conversations de ses collègues, aiguise son regard critique sur les inégalités sociales. « La vendeuse, dans son uniforme, n’est rien de plus qu’un appendice du salon, un appendice humain très utile », relève Matilde, esquissant de brefs portraits des employées. Il y a Esperanza, 50 ans, la femme de ménage « sale, bourrue et grossière », veuve d’un militaire qui s’est pendu ; Laurita, la filleule du patron, dont les formes rondes cachent un drame ; Marta, petite souris maigre qui vole des brioches qu’elle mange en cachette dans les toilettes et finira par être mise à la porte pour avoir caché une peseta dans sa culotte. Cet univers feutré, où les clients viennent autant pour se montrer que pour le réconfort procuré par la crème et du sucre, n’est pourtant pas à l’abri des bruits du dehors. Alors que gronde la révolte des ouvriers et syndicalistes, des voix de femmes s’élèvent pour réclamer l’égalité, l’accès à l’éducation, le droit d’avoir un autre avenir que le mariage ou la prostitution.

Écrit entre 1932 et 1933, Tea Rooms (femmes ouvrières) est le livre le plus connu de Luisa Carnés, romancière et journaliste autodidacte, membre du Parti communiste espagnol. Née en 1905, elle a été ouvrière dès l’âge de 11 ans et a travaillé dans un salon de thé qui lui a donné la matière de cet étonnant roman-reportage. En raison de ses engagements politiques pendant la guerre civile, elle a dû s’exiler au Mexique, où elle est morte en 1964. Invisibilisée par la censure franquiste, elle est aujourd’hui reconnue comme une voix qui compte dans l’histoire littéraire espagnole. Grâce aux éditions la Contre Allée, les lecteurs français découvrent aujourd’hui son talent, ses combats et sa saine colère.

Téléchargement