Lire au lit

 

 

 

 

C'est en lisant « Outremonde» de Don DeLillo que Lucie Taïeb, maître de conférences en études germaniques à Rennes, découvre Fresh Kills et s'intéresse à la représentation et la place des déchets dans nos sociétés contemporaines.

 

Fresh Kills, sur l'île de Staten Island à New York, a hébergé la plus grande décharge à ciel ouvert du monde de 1948 à 2001, visible depuis l'espace comme la muraille de Chine : 29 000 tonnes de déchets par jour pendant 50 ans. Une réouverture au moment des attentats du World Trade Center : où mettre les tonnes de gravats et de poussière «auxquelles se mêlent les restes des victimes» sinon, là-bas ?

 

Sur place, l'odeur est insupportable : entre le supermarché et la voiture, les gens courent un mouchoir sur le nez. Le taux d'hydrogène sulfuré dans l'air (vous savez, l'odeur d'oeuf pourri) est tel qu'il pourrait entraîner des maladies ou la mort. Bref, la situation est cauchemardesque et le site ferme donc. Quid des déchets ? Ils déménagent, en Caroline du Sud.

 

Les anciennes déchetteries transformées en parcs sont nombreuses : Central Park, les Buttes-Chaumont et le Parc Montsouris pour Paris, la Colline aux oiseaux pour la ville de Caen et tant d'autres…

 

Autant de cadavres dans le placard…

 

Et pourtant comme l'écrit DeLillo : «Rien n'est plus invisible que ce qui s'offre au regard de tous.» Parce que, oui, bien sûr, ces amoncellements d'ordures ont été joliment recouverts et transformés en parcs où tout est très bien pensé, bien réinvesti, un modèle en matière écologique... 

 

À défaut d'aller voir ce qu'ils ont fait de Fresh Kills (devenu Freshkills Park -ah, le rôle essentiel de la com' !), je suis allée arpenter la Colline aux oiseaux près de chez moi (ce charmant nom très poétique vient du fait que les ordures attiraient les mouettes très voraces…) Au printemps, c'est joli, très fleuri, les gens se promènent, pique-niquent, les enfants jouent. On entend des rires. Tout est propre, bien aménagé… On sent la volonté de se rattraper d'une certaine façon : partout des poubelles à tri, des panneaux qui montrent ce qu'était ce lieu avant, une coupe de terrain où l'on voit ce qui se cache sous les plates-bandes fleuries, une « maison positive » qui est un lieu d'accueil pédagogique. J'ai senti une certaine honnêteté dans tout ça, ici les choses sont dites. Mais comment va-t-on transformer Fresh Kills, à quoi va ressembler le plus grand parc new-yorkais à son ouverture en 2036 ? Oublie-t-on le passé ? Comment vit-on en sachant ce qu'il y a eu avant, ce qu'il y a au-dessous, caché, soustrait à la vue, invibilisé ? Est-il possible de faire comme si on ne savait pas ? Présence en profondeur, absence en surface. Ne vit-on qu'en surface ? Comment ça se passe dans nos têtes quand on fait en sorte de ne vivre qu'en surface ?

 

Quand je pose la question à mes enfants qui ne connaissent Caen que depuis qu'ils sont étudiants, ils ne voient pas le problème. Ils aiment aller marcher, se promener, courir sur la Colline aux oiseaux. Ils disent que je cherche la petite bête, que c'est une belle réhabilitation et que c'est bien là l'essentiel, non ? J'aimerais avoir leur légèreté, leur insouciance, cette capacité qu'ils ont à ne rien voir et qui frôle parfois l'inconscience. Je les fais suer quand je leur exprime mon inquiétude, quand je leur dis que je n'ai pas pu aimer La Colline aux oiseaux, que, malgré les belles plantations et l'abondance de la végétation, je n'y ai vu qu'artifice et camouflage, leurre et illusion. Non, je n'ai pas pu aimer La Colline aux oiseaux et le pire dans tout ça, c'est que cette impression, ce malaise qui s'est emparé de moi tandis que j'arpentais ce parc, eh bien, tout cela s'est comme déversé sur la ville tout entière où je suis allée faire quelques courses ensuite. Pourtant j'aime Caen, mais ce jour-là, je n'ai eu qu'une hâte : repartir dans ma campagne, pour qu'elle me console du faux, de l'illusion, du mensonge. J'avais l'impression, comme le dit l'autrice, de vivre « dans un semblant de monde, dans des villes souillées de sang, de cendres, des villes qui puent la mort sous leurs pelouses artificielles, leurs espaces végétalisés, qui puent la destruction et la souffrance, le double langage et l'aveuglement.»

 

Je ne vous cache pas que ce livre m'a beaucoup touchée et qu'il n'a fait que renforcer l'impression que j'ai que l'on va dans le mur : tout le monde veut profiter (et quand le déconfinement va avoir lieu, je crains le déchaînement des passions qui va forcément se traduire par une consommation excessive.) Les gens vont vouloir oublier et je les comprends. Or, notre planète ne peut plus, au moment même où chacun veut consommer plus de viande, acheter plus de vêtements, voir plus de pays. Il faut être sage pour résister à tout cela. Et nous ne le sommes pas (et peut-être même le sommes-nous de moins en moins…) Et puis, notre économie va avoir besoin d'un vrai coup de fouet, il faut que l'indice de confiance reparte à la hausse, que les gens travaillent et donc que l'on consomme. Cercle infernal. Comment en sortir ? Est-ce possible sans revoir en profondeur nos modes de vie ? Qui est prêt à le faire ?

 

Bon, mes inquiétudes et mes interrogations m'ont un peu éloignée de ce retour de lecture, mais pas tant que ça finalement. Il faut lire ce texte de Lucie Taïeb parce qu'il est porteur d'un message essentiel mais aussi parce qu'il est littérairement beau, puissant, envoûtant. On vit avec, on le porte en soi et pour longtemps, je pense…

 

Je n'aime pas dire « incontournable » mais là je le dis quand même.

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