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La petite maison d’édition « Pepitas de calabaza » (Graines de courge, un bien joli nom pour une maison d’édition), qui elle aussi emprunte les chemins de traverse, a publié en 2017 Los últimos. Voces de la Laponia española, œuvre d’un jeune journaliste trentenaire originaire de la région de Valencia, Paco Cerdà. La Contre Allée nous fait un bien beau cadeau en en publiant la traduction sous le titre Les Quichottes. Voix de la Laponie espagnole.

 

La Laponie espagnole ou Serranía Ibéríca, c’est un territoire de montagnes aux hivers rigoureux qui s’étend sur les provinces de Guadalajara, Teruel, La Rioja, Burgos, Valencia, Cuenca, Zaragoza, Soria, Segovia et Castelló. Un territoire qui compte 1355 villages mais au total pas plus de 500 000 habitants, soit une densité d’à peine huit habitants au kilomètre carré. Le territoire le moins peuplé d’Europe « cette tache désertée et agonisante qu’on appelle serranía ibérica » (p.50)

 

Paco Cerdà a entrepris un voyage hivernal de 2500 km au cœur de cette Espagne dépeuplée, cette « Tierra de los Pocos », ce « País de los Nadie » (la Terre des Peu Nombreux, le Pays des Personne).

 

Il a parcouru « la route 66 du dépeuplement » dans des conditions souvent difficiles. Il dit :

 

« C’est une incursion humble dans le cœur européen du dépeuplement le plus extrême pour y écouter les voix et démêler les silences de ses habitants. C’est la rencontre d’un monde traîné jusqu’au bord de l’abîme après avoir été inondé par la pluie jaune et inclémente que déversent le passage du temps et l’abandon. » (p.12).

 

Au-delà de Julio Llamazares que nous retrouverons plus tard, on ne peut s’empêcher de penser à Antonio Machado qui, parcourant la province de Soria, écrivait : « Tierras pobres, tierras tristes, tan tristes que tienen alma (Campos de Castilla, Romance La tierra de Alvargonzáles »).

 

C’est cette âme que nous fait découvrir Paco Cerdà et, plus qu’une enquête journalistique, ce livre, c’est une quête humaine, l’histoire d’un monde qui s’éteint, mais aussi l’histoire de ceux qui résistent, qu’on n’entend pas et qui disent : Pourquoi vouloir m’imposer un mode de vie que je ne veux pas ?

 

Parmi les résistants, il y a Matías Lopez, le berger solitaire, seul habitant de Motos.

 

Faustino, seul lui aussi à Tobillos, qui dit que la solitude est pesante mais qu’il est né, a grandi là et y a toujours été heureux.

 

Il y a Marcos, sorte de Che Guevara des Alpujarras de la Rioja, qui organise la résistance à El Collado. Juanito, 77 ans, le seul de trois frères à ne jamais être parti de Sesga. « Moi, ici, j’ai toujours été libre », dit-il.

 

Il y a aussi cette belle rencontre avec Alfons Cervera (quel bonheur !) attaché à la serranía de Valencia qu’il a « indéfiniment parcourue dans tous les sens », et qui n’a jamais vraiment quitté Gestalgar, le Los Yesares de ses romans.

 

Il y a Paco l’instituteur de Aras de los Olmos qui, pour ses élèves, a inventé le jeu de « Je rapporte un mot » afin de fabriquer avec eux un dictionnaire répertoriant les mots liés à leur vie quotidienne, pour que ces mots, on ne les oublie pas.

 

Et il y a enfin parmi bien d’autres, Lucía qui revient à Los Alberedes, village abandonné qui est aujourd’hui « un trou noir géographique » et qui « survit seulement dans la carte sentimentale de qui l’a habité. Et bientôt même cette carte disparaîtra. » (p.250). Et dans ce village choisi par Ken Loach pour y tourner les dernières scènes de « Tierra y libertad », dans ce village fantôme, il ne reste comme témoignage du passé accroché à une patère dans une maison vide que la veste de l’oncle Simon.

 

Tout au long du livre on ne peut s’empêcher de penser au réalisme magique, à Juan Rulfo, car la Laponie espagnole est à la fois « un monde réel, extraordinaire et étrange ». On peut aussi évoquer Kafka et le début du Château. Mais on pense surtout à Julio Llamazares et à « La pluie jaune » (« La lluvia amarilla ») traduit et publié en 1988 par les éditions Verdier. Julio Llamazares que Paco Cerdà évoque longuement et qui écrit à propos des Quichottes: « Hay libros que a uno le gustaría haber escrito y éste es uno de ellos. « Los Ultimos » es un viaje al corazón de las tinieblas, solo que al corazón de las tinieblas de España. » (Il y a des livres qu’on aimerait avoir écrits et celui-ci en est un. « Les Quichottes » est un voyage au cœur des ténèbres, sauf que c’est au cœur des ténèbres de l’Espagne.)

 

Françoise Jarrousse

 

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