La vie des livres etc, Alexandra Oury
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Perrine Le Querrec était à la Chouette librairie de Lille le 3 mars 2026 pour échanger avec la libraire Hélène Woodhouse au sujet de Mutines, son dernier livre paru aux éditions de la Contre allée, qui nous fait entrer dans les murs de l’école de préservation de Clermont de l’Oise. Un établissement pour mineures, public et laïc, à la différence des établissements de l’institution religieuse du Bon-Pasteur qui faisaient office de maisons de redressement pour les « filles de justice » depuis 1829. C’est là que sont enfermées ces mutines magnifiques. Deux cents « mauvaises filles » âgées de 11 à 21 ans, que l’administration pénitentiaire a placées là pour délit de vagabondage, pour un pain ou des sabots volés, pour indiscipline ou parce que leur père en a décidé ainsi. Le droit de correction paternelle qui figure dans le code civil de 1804 est encore en vigueur ; il « permet au père qui s’estimerait outragé d’obtenir du juge l’enfermement de ses enfants, sans devoir en justifier les motifs ».
Leur révolte a laissé peu de traces mais en 1934, ces recluses se soulèvent pendant quelques heures. Elles sortent de leurs cellules, délivrent leurs compagnes au cachot, crient, chantent et montent sur le toit de leur prison. Dans le livre, on entend les voix de Claudine, Berthe et Monelle, mais avec elles il y a toutes les autres : Geneviève, Jeanne, Marthe, Jacquotte, Renée, Marie-Ange, Louise, Jeanine, Léonie, Angèle dite Petits-Sabots, Riri, Pauline, Madeleine, Élise, Vonette, Marie, Marguerite… « donnez-moi le mot LIBRE le mot qui chante qui roule qui roucoule qui explose se prend dans le ciel s’éprend de nous de chacune de nous oh donnez-nous la parole donnez-moi le langage donnez-nous l’hymne la joie la force ».
Perrine Le Querrec a travaillé à partir d’un court article publié dans le journal L’Œuvre du 14 novembre 1934, reproduit dans son livre : Une révolte à la colonie de jeunes filles de Clermont. C’est une archive que l’on trouve dans l’ouvrage de référence sur le sujet : Vagabondes (L’Arachnéen, 2015) de Sophie Mendelsohn qui contient également les photographies du studio Henri Manuel prises dans les années 30 à la demande du ministère de la Justice dans les trois écoles françaises de préservation pour jeunes filles : Clermont, Cadillac et Doullens (lire ICI l’article TRANSGRESSION et le souvenir d’Albertine Sarrazin à la Citadelle de Doullens). « Je me suis emparée de ces trois heures de liberté dans cette école de préservation, dans cette prison, explique Perrine Le Querrec, pour pouvoir raconter le quotidien de ces jeunes filles et cet instant merveilleux où elles ont pu être libres ».
Poète avant tout, c’est par la langue que l’autrice s’est approchée de Claudine, Berthe et Monelle : « je suis très à l’écoute de mes personnages, vraiment très à l’écoute jusqu’à entendre leur voix, cela met du temps. C’est pour cela que l’archive est très importante pour moi, parce qu’elle me permet d’avancer vers mes personnages, de comprendre leur environnement, leurs habitudes, ce qu’elles mangent, comment elles s’habillent, qui elles voient… de les incarner en fait. Jusqu’à ce que leur voix arrive, et à partir de ce moment-là, je peux commencer à écrire. »
Chacune des trois enfermées – le thème de l’enfermement traverse l’œuvre de Perrine Le Querrec – a sa manière de dire. Qui reflète une manière de penser. Mais comment réfléchir entre quatre murs ? Comment élaborer un discours fluide quand on est humilié par les mauvais traitements ? Les mots de Berthe par exemple, sont encadrés par une double barre verticale : « || BERTHE ! || je nous regarde || je tremble || la cuillère tremble sur le bord de l’écuelle || je nous regarde || deux cents bossues deux cents esclaves || ni âge ni || sexe ni signes particuliers ni sexe ? || si || féminin || mauvaise fille n’a pas le chic de mauvais garçon || je rêve|| je marche à mon propre pas || mes propres grands pas de fille || marche et pense ». Pour l’autrice, « c’est un bonheur absolu de pouvoir jouer avec la langue, avec les signes typographiques, avec le blanc de la page, avec les archives… C’est un bonheur sans fin ».
Mutines est le 158e titre publié à La Contre Allée, précieuse maison lilloise qui fête ses 18 ans en 2026. Ni récit, ni roman, ni poème, le texte de Perrine redonne un prénom et une voix à ces muettes, à ces oubliées, à ces révoltées d’un jour dont les jeunesses brisées ont de quoi nous hanter. « Ce qui m’importe avec les archives, c’est de montrer déjà que ça a eu lieu, que tout cela ne vient pas de n’importe où. Et j’ai envie qu’à travers cet éclairage sur le passé, on s’interroge sur le présent. Est-ce que les choses ont changé ? Quel est le statut de l’enfant aujourd’hui, de l’adolescent, de la fille ? Vivre une vie sans jamais s’occuper de ce qui s’est passé pour nos ancêtres, je pense que c’est un grand manque en fait. On a vraiment besoin de se replacer dans une histoire pour pouvoir avancer sans refaire les mêmes erreurs… »