Les vers fous de Princesse Inca !

Les vers fous de Princesse Inca,
d’après un article du 27 mars 2011 de Rafael Ruiz.

Traduction Calixthe Tandia & Marielle Leroy

(source :http://elpais.com/diario/2011/03/27/eps/1301210810_850215.html)            

 

Les médecins disent d’elle qu’elle est bipolaire, schizo-affective. Ils disent que la crise dont elle souffre de-puis dix ans et la puissance de son traitement la transforment en zombie. Cristina Martín / Princesse Inca remue les consciences grâce à la radio et, depuis peu, à travers un bouleversant recueil de poésie.

 

Née à Barcelone en 1979, Cristina Martín est jardinière et étudiante en psychologie. Elle participe au programme La ventana de Gemma Nierga sur SER ( station de radio espagnole ) et elle achève l’écriture de La mujer-precipicio (éditions Libros del Silencio). Elle a été diagnostiquée comme bipolaire, ou souffrant d’un trouble de schizophrénie dysthymique – cela dépend du docteur – « Folle » dit-elle d’elle-même.

Les vers fous de Princesse Inca,
d’après un article du 27 mars 2011 de Rafael Ruiz.

Traduction Calixthe Tandia & Marielle Leroy

(source :http://elpais.com/diario/2011/03/27/eps/1301210810_850215.html)            

 

Les médecins disent d’elle qu’elle est bipolaire, schizo-affective. Ils disent que la crise dont elle souffre de-puis dix ans et la puissance de son traitement la transforment en zombie. Cristina Martín / Princesse Inca remue les consciences grâce à la radio et, depuis peu, à travers un bouleversant recueil de poésie.

 

Née à Barcelone en 1979, Cristina Martín est jardinière et étudiante en psychologie. Elle participe au programme La ventana de Gemma Nierga sur SER ( station de radio espagnole ) et elle achève l’écriture de La mujer-precipicio (éditions Libros del Silencio). Elle a été diagnostiquée comme bipolaire, ou souffrant d’un trouble de schizophrénie dysthymique – cela dépend du docteur – « Folle » dit-elle d’elle-même.

« Les maladies mentales continuent d’être taboues. On parle à peine d’elles, ce qui fait qu’on n’en débat pas et que la recherche dans ce domaine est insuffisante. La seule chose que font la société et la santé publique, c’est nous assommer de médicaments pour qu’on les laisse en paix. Pendant ces 10 années où j’ai souffert de crises, le traitement a peu varié. Mon père était ca-mionneur, ma mère, femme au foyer et couturière ; je ne peux pas me payer des psychologues ou des psychiatres privés. Ils te donnent des pilules qui t’anéantissent mais ils ne s’arrêtent pas pour t’écouter et essayer de comprendre ce qui se passe. »

 

« J’ai subi trois grandes crises avec des montées et des descentes violentes : la première, j’avais 20 ans, un vrai mystère. Un jour, tu te lèves et tu es différente. Tu ne sais pas pourquoi. J’étais à l’université, j’étudiais la psychologie. Et tout à coup j’ai senti que j’étais la réincarnation d’une princesse Inca. C’est de là que vient le nom avec lequel je signe. Puis, une autre fois, alors que je travaillais comme jardinière ; c’est vrai que je bossais beaucoup, treize heures par jour. »
Et une autre fois encore, il y a un an et demi, quand son père est soudainement mort d’une atta-que cardiaque. Elle a dû suivre une thérapie à base d’électrochocs. Mais de cela elle préfère ne pas parler. « Cela a été un coup dur. Mon père était une très une bonne personne. Nous étions très unis. C’était trop pour moi. Ils m’ont internée trois mois. J’ai encore été très mal les six mois qui ont suivi. Conséquence de tout cela, je suis devenue agoraphobe. Maintenant, j’ai peur de prendre le métro seule. Je ne sais pas comment l’expliquer. Mais c’est ainsi. Je sais que ce n’est pas rationnel. Les traitements sont très forts. Et quand ils t’internent, tu ne comprends plus rien. Ils t’attachent, t’assujettissent, et tu crois que c’est un complot contre toi, parce que dans les moments d’euphorie, tu es au-dessus de tout, et tu te prends pour une princesse Inca, ou une Janis Joplin, et tu ne comprends rien, pourquoi ils t’enferment, pourquoi ils t’attachent. Comme le dit Panero (l’auteur Leopoldo María Panero) : « dans un hôpital psychiatrique, tu entres en par-lant de la Vierge et tu en ressors muet ».

 


Mais qu’est-ce qu’on ressent ? Une énorme tristesse ?

Plus que de la tristesse, des angoisses. Tout ce qui a trait à l’état mental est très complexe. Par-fois, tu ne peux pas aller de l’avant. J’ai un ami qui, par exemple, entendait des voix le matin. Moi non, je n’ai jamais entendu de voix. Mais lui oui. Et quand on l’en a débarrassé, grâce aux médi-caments, il a ressenti une solitude si profonde qu’il disait que c’était pire que les voix, celles qui l’accompagnaient. On ne doit pas essayer de traiter tout le monde de la même manière. Si ces voix te disent des choses positives, pourquoi s’en débarrasser ? Les enfants les entendent, ils ont des amis invisibles, qui jouent un rôle dans le développement de leur imagination. Et je ne crois pas que ce soit bien de les faire taire. Pourquoi devrions-nous tous être égaux ? Peut-être pour que nous soyons plus malléables. Ils disent que nous sommes fous, mais si tu regardes comment agissent les politiciens, l’Eglise et l’armée : est-ce que ceux-là ne sont pas fous?

 

Princesse Inca-Cristina écrit depuis qu’elle se souvient. Elle a grandi en écoutant les vers de Lorca que lui lisait sa mère. Il y a dans sa petite chambre une étagère pleine de carnets à élastique contenant ses pensées écrites à la main. « Ce fut mon salut. Je ne sais pas ce qu’il serait advenu de moi sans cela.» Mais elle compose ses vers comme si elle les vomissait, en éjectant tout dehors, en faisant des dégâts, en creusant et farfouillant. Elle ne cherche pas les effets esthéti-ques : « Pour moi ce n’est pas un travail, je ne m’applique/ pas, je ne tombe pas juste, je ne profile pas, je / ne révise pas, je ne perfectionne pas./ Ce sont des cris» ( Ce ne sont pas des mots mais des cris )(1)

 

Reprendrez-vous vos études de psychologie ?

Oui, en septembre. Je veux recommencer, tout doucement, parce que je me fatigue beaucoup. Tu te rends compte, avec les connaissances que j’ai et mon expérience, je peux être utile à ceux qui se sentent comme moi. Je pense en effet que l’un des grands problèmes est le manque de communication. Les maladies mentales affectent surtout les sociétés développées, parce que je crois qu’il y a beaucoup de solitude…

 

Et les réseaux sociaux ?

L’abus du monde virtuel me fait peur. Plus d’odeurs, de regards…

 

Une poétesse qui vous est chère, l’Argentine Alejandra Pizarnik, était accro aux amphétamines. Est-ce que Princesse Inca a été accro à quelque chose ?

Je n’aime pas parler de drogues. Je suis contre leur consommation, elles sont très mauvaises pour la tête, elles t’attrapent et tu dépends d’elles, et tu n’es plus une personne libre. J’en ai déjà assez avec celles qui sont légales. Un de mes rêves est de me lever à sept heures et profiter de la matinée, la goûter, me sentir vivante, et ne pas être dans le brouillard à cause de mon traite-ment.

 

Croyez-vous en Dieu ?


Non, je suis athée. Oui, je crois qu’après la mort il y a quelque chose, que d’une certaine manière, nous continuons dans un paradis personnalisé, correspondant à chacun, qu’il y a quelque chose en toi, une énergie, une âme, des pensées, une conscience qui continue, dans une autre dimension certes, mais qui continue, selon ce que tu as voulu être : je ne crois pas qu’après la mort tout disparaisse, je ne crois pas au néant, mais je ne pense pas qu’il y ait un lieu unique où l’on va tous… « Au lieu de nous faire, Dieu nous a défaits/ et nous voilà nus et désemparés/ à l’abri des trains et des autoroutes,/ seuls au-delà de toute proportion,/ pleins d’un vent d’incertitude / qui nous bouscule et nous renverse,/qui nous laisse paralysés devant le doute/ inexact et étrange / de continuer à vivre. » ( Au lieu de nous faire Dieu nous a défaits )

 

Princesse Inca a des origines gitanes ; sa grand-mère maternelle, Carmen Reyes Cortés, était une gitane de Grenade, plus précisément d’Albaicín. Cristina vit avec sa mère, sa grand-mère de 94 ans, sa grand-tante de 92 et son frère de 23, pour qui elle écrit ces vers : « Je sais que tu re-viendras et j’attends de l’autre côté de la maison »( Dans la nuit j’entends le bruit de ta play ).

 

Depuis maintenant cinq ans, elle participe un jour par semaine aux émissions de la SER. Gemma Nierga l’a découverte lors d’une interview d’un collectif de la Radio Nikosia, dans une émission faite par des malades mentaux sur Radio Contrabanda. Et l’a suivie jusqu’à aujourd’hui. « Elle est si différente des autres, si peu conventionnelle, tu la sens proche et loin à la fois, dans son mon-de », dit Nierga, « si bien qu’avec elle je me sens percée à jour, je sais que face à elle je ne peux m’inventer aucun personnage, qu’elle me voit telle que je suis réellement. Ses poésies sont très dures, douloureuses ; mais j’aime sa capacité à créer des images nouvelles, comme ces vers “ ‘je voulais seulement me coudre les yeux pour ne pas voir…’ »

 

Gonzalo Canedo, son éditeur(2) , qui l’a découverte à la radio – « j’ai aimé ce qu’elle disait, et comment elle le disait, sa voix si grave… »-, raconte que l’élaboration du livre a pris deux ans de plus car, quand ils ont commencé la sélection des vers que Cristina avait déjà écrits, le père de cette dernière est mort et elle en a été si affectée qu’elle a dû être internée… « Quand je suis allé lui rendre visite à la clinique, son regard était étrange, un regard comme je n’en ai jamais vu, comme mort, mais en même temps avec une lumière qui traversait toutes les barrières, comme sortant du plus profond d’elle-même », comme à la fin du poème liminaire du recueil, « à toutes ces pupilles dilatées par tant de chimie qui regardent étourdies et absentes mais dont la lumière est la plus belle. » ( A eux qui sont restés endormis dans le jamais )

 

« C’est un livre que j’ai voulu dédier à des femmes qui menaient une bataille avec elles-mêmes, plus qu’avec le monde, des femmes sur la limite, comme moi. Des femmes comme Sylvia Plath et Alejandra Pizarnik. »

 

 

[1] Les fragments en français sont extraits de La
femme-précipice, ouvrage paru aux Editions la Contre allée en mars 2013 et
traduit par Laurence Breysse-Chanet

[2] Son éditeur espagnol ( Libros del Silencio )