Hugues, Librairie Charybde (Paris)
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Au cœur d’une forêt canadienne, un récit discret et immense d’amitié et d’amour, d’empathie animale et de chocs en retour. Une langue somptueuse et minutieuse, du très grand art.
Quand le vent reprend son souffle, l’air se fige au-dessus du lac Petit. La glace soliloque sous le ciel blanc, parfois elle grince des dents, se met à rire et sa mâchoire claque. Sa peau blanche gercée de bleu semble forte et prête à recevoir les baisers ardents du printemps. Il y a d’abord une expiration de brume sur les sapins baumiers, puis le froid bondit d’un bout à l’autre du lac à la manière des chevreuils en fuite. Le chant de la glace rencontre le rire de la sittelle. Les trembles nus se tendent la main, si blancs et lourds d’une neige glacée. Dans la forêt, le pas silencieux des biches alertes, le ventre rond d’une mésange sur une branche tordue, une petite martre baille, dents minuscules et poils hérissés par une couverture de neige fondue tombée d’en haut. Le matin pointe le long de la rivière Babine. Elle vient du nord de la vallée et rejoint le lac Petit, séparé du lac Grand par une forêt dense qui fait ricocher les bruissements d’ailes, les fracas de la neige et les silences éphémères. Un corbeau sur une souche blanche, le bec enneigé, espiègle, regarde un peu alentour, surveille le lac Petit. Il neige, doucement et silencieusement, une neige fine et timide. Quelque chose grignote ou dépiaute, ça crépite comme un feu sec. Un groupe de trois mésanges sur une branche gigote, elles font les yeux doux à l’air piquant du matin. L’une d’elles plonge, flocon tacheté de noir, et disparaît. Le corbeau sur sa souche, avec sa moustache de poudreuse, croasse un coup, regarde par là, pense. Haute sur ses pattes, l’orignale avance doucement. Elle traverse le matin blanc, grandes oreilles vers le ciel, narines écartées. Douceur dans le regard. La solitaire a le ventre rond, le poil épais et brun avec un cœur qui cogne en dessous, peut-être même deux. Ses longs doigts agiles évitent les roches et les branches dissimulées par la neige. Des yeux sous les pattes, elle avance confiante vers Lac Petit. La neige s’arrête, si l’on regarde bien. La troisième mésange se pose à nouveau sur la branche. Une chose indicible se déroule entre les trois petits oiseaux à tête noire. Sur la souche, en bas, au pied du sapin, le corbeau n’est plus là. Le lac chuchote sous la glace qui lui met la main sur la bouche. L’animal sur ses longues et fines jambes envisage la robe d’hiver de l’étendue d’eau qu’elle connaît bien. De l’autre côté elle longera la rivière Babine, remontera un peu vers les tourbières qui regorgent de vie, croisera quelques loutres au regard fourbe et rejoindra une autre forêt calme où l’on ne chasse pas. Y croquer les pousses de cèdres et de sapins. Le grand corbeau fend le ciel blanc, fait rebondir un chant de gorge entre les arbres. Derrière le lac, le long de la rivière aux rives recouvertes de névés, enflées comme des lèvres tuméfiées, les jeunes bouleaux ont la peau fragile.
Lune Vuillemin nous avait proprement stupéfiés avec son premier roman (au format novella) de 2019, « Quelque chose de la poussière », qui parvenait en moins de 90 pages à faire pleinement vivre un redoutable noyau familial fait de bric et de broc, de failles et d’humanité, au coeur d’une nature à la sauvagerie intacte et aux domestications incertaines. Avec « Border la bête », publié en 2024 dans la belle collection La Sentinelle des éditions La Contre-Allée, après avoir bénéficié d’une petite bourse de résidence dans le cadre du festival Le murmure du monde, elle propulse les prémices déjà aperçues vers une nouvelle dimension, celle du (très) grand roman.
Au cœur d’une forêt canadienne, une femme de passage, impliquée par hasard dans le sauvetage d’un orignal tombé dans un lac lorsque la glace n’a pas supporté son poids, rencontre Jeff et Arden, qui pilotent à deux un refuge pour animaux sauvages victimes de la simple malchance ou plus souvent de la prédation humaine, intentionnelle ou non. Au contact des arbres et des bêtes, alors que chacune et chacun porte en soi de terribles blessures passées qui ne sont évoquées qu’à grand-peine, une magnifique histoire se développe, d’amitié et d’amour, simultanément tendre et rugueuse, passant par peu de mots et beaucoup d’écoute, au milieu d’une étrange et formidable empathie animale, jusqu’à être rattrapée par la dureté accidentelle et implacable du réel.
Un ventre lourd s’abîme. Les muscles tendus dans les eaux de griffes, eaux-poignards. Des hommes aux bras fatigués ont extirpé la bête du lac blanc. Nous restons là, à observer le cervidé exténué couché sur son flanc. Les heures tournent comme nos regards perdus, nos sourcils qui se froncent. Sous le ventre gonflé d’angoisse et de vie qui s’affole, passer les sangles robustes. Dans le jour qui se couche, entendre les coyotes au loin et le moteur du débusqueur qui doucement soulève son treuil, sorte de poing fermé prêt à frapper la terre. Une grande femme aux épaules lourdes fait un signe à l’homme qui manœuvre le débusqueur. Il recule d’un coup sec, le moteur cale, l’orignale laisse échapper un râle. Je ne regarde que ses yeux qui cherchent à se fermer. Mes mains s’engourdissent de froid dans les poches de ma veste alors que l’animale est hissée vers un van à chevaux attelé à un pick-up. Elle paraît déjà morte, sa tête semble trop lourde à porter. Le treuil la dépose sur un tapis posé devant le van et les hommes aux bras fatigués aident à tirer la bête à l’intérieur. C’est long, il faut s’y reprendre à deux fois. La grande femme aux épaules lourdes me fait signe d’entrer dans le van avec elle. Elle pose une vieille serviette de bain sur le haut de la tête de l’animale, cache ses yeux, et je l’aide à étendre une couverture sur l’orignale. Je regarde les mains de cette femme, blanches et tordues comme des pattes d’araignées. Elle me parle avec le regard et le menton et je comprends tout, je crois. Son nez est incroyable, une falaise. Elle sort du van, jette un regard sur l’animale, puis sur moi, je hoche la tête. Elle fait basculer la porte arrière comme un pont-levis et je me retrouve dans l’obscurité avec la bête. Je peux voir par un hublot le paysage que nous traversons. Je pétris la poche d’électrolytes avec ce qu’il me reste de force dans les mains. Je n’ai pas dit au revoir au garde forestier qui m’a conduite ici, au bord d’un lac, en lisière d’une vallée que je ne connais pas. Nous partons vers un refuge, un sanctuaire, où cette femme au nez gigantesque accueille des animaux sauvages. Chacun de mes doigts se contracte et brûle mais je continue à pétrir le sac. L’orignale ne bouge plus. Je serre les dents sur ma peur qu’elle meure avant que nous arrivions. Entre nous, le cordon ombilical. Comme ça, sans prévenir, l’hiver a décidé d’ouvrir grand la bouche. Avaler cette mère dans le calme formidable du matin.
Dès ce deuxième roman, Lune Vuillemin démontrer une rare maîtrise des motifs forestiers et naturels contemporains, familiers pour les lectrices et les lecteurs de David Vann ou de Pete Fromm, parmi quelques autres. Mais elle y apporte un soin d’orfèvre de la langue, traquant le mot juste et l’expression surprenante et pourtant parfaitement adaptée, pour se faufiler dans un dédale potentiel d’émotions indicibles et éventuellement contradictoires. Sans utilisation avérée des techniques du thriller, elle parvient néanmoins à être au moins aussi inquiétante qu’une Andrée A. Michaud. Maniant la relation animale avec une méticulosité naturaliste digne d’un Barry Lopez, mais sans jamais s’exposer au risque didactique ou encyclopédique, elle porte haut son écriture rare et spécifique.
Avec sa poésie discrète et inventive, travaillée au cordeau, « Border la bête »est sans doute l’un des plus beaux romans de nature writing (et pas uniquement de nature writing) que j’ai pu lire ces dernières années.
Au matin le froid se glisse sous la couverture, le feu s’est éteint pendant la nuit. J’ai envie d’aller aux toilettes mais je n’ose pas monter à l’étage. J’enfile mon sweat-shirt et le jean propre que j’ai dans mon sac. J’ouvre la gueule du poêle, y jette les mouchoirs écrasés au fond de la poche de mon jean sale, souffle sur les braises, réveille le feu, fourre une bûche entre les lèvres grises. Les braises s’en emparent. Dans le vestibule, je glisse mes pieds dans mes bottes et emprunte l’un des gros blousons suspendus à la patère : trop grand pour moi. Le ciel est rose et gris par-delà les sapins et les épicéas, les couleurs se répandent sur la glace. Le sol craquette comme une dizaine d’allumettes sous mes pieds. Mes mains se terrent dans les manches du blouson. Le froid s’empare de mes joues. Je contourne la maison en glissant parfois, cherchant l’équilibre sur cette terre nouvelle et derrière l’abri à bois je déboutonne mon jean et m’accroupis pour uriner sur la neige gelée. Dans la cuisine, Arden, trop grande, est pliée comme un point d’interrogation au-dessus de la gazinière. Elle prépare une casserole de flocons d’avoine. Je m’assois à la table. Une fois le gruau cuit, elle y ajoute du sirop et du lait. Le mouvement de la cuiller dans la casserole me ramène à l’Ouest. J’intercepte le souvenir. Pas maintenant. Le gruau est beaucoup trop sucré. Je dis merci et j’avale rapidement. Le sucre s’agglomère dans l’œsophage. Une neige épaisse bloque les mots, les questions. De toute façon, Arden n’a pas l’air du matin. Elle prépare un thermos de café, oubliant que je n’aime pas ça, ou n’en tenant pas compte, je ne sais pas. On ne se dit rien. Elle me prête une paire de chaussettes en laine et des crampons à fixer sous mes chaussures. Nous sortons dans le froid, nous passons devant la grange bleu-gris, la contournons. Les crampons font sangloter la couche de glace sur le chemin. Arden me tend le thermos, je n’ose pas le refuser, en prends une gorgée et lui rends. De la neige tombe des branches des sapins et des épinettes noires. Les corbeaux sont déjà là, à palabrer. Ils nous suivent jusqu’à l’orignale. Elle est là, la bête. Les yeux ouverts mais si loin, éteints. Arden fait siffler un juron en anglais et pose le thermos par terre. Je m’accroupis au bord de la carcasse, caresse ses grandes oreilles. Les coyotes ne sont pas venus mais les tiques s’activent encore, par dizaines, par centaines. Je les chasse, je les insulte tout bas, je tâte encore du bout des doigts la peau de l’animale. Je veux être sûre, être sûre qu’on n’aurait rien pu faire de plus. Au diable les tiques, la glace qui se dérobe. Tout me rappelle combien le sol sous nos pieds est fragile.
Il n’y a pas que les orignaux qui meurent au matin.




















