Revue de presse

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L’autre quotidien

Un article sur Ces histoires qui arrivent de Roberto Ferrucci dans L’autre quotidien, le 7 juillet 2018. (lire l’article directement sur le site)

Cinq ans après la mort d’Antonio Tabucchi, marcher à l’ombre d’un géant

« Il y a des années, j’avais recopié ces mots de lui : Les histoires ne commencent pas et ne finissent pas, elles arrivent. Je suis sûr de les avoir recopiés pendant que j’écrivais mon mémoire de maîtrise, de les avoir soulignés, appris par coeur. Je dois même les avoir empruntés pour une lettre d’amour – je crois, ou de rupture, je ne sais pas -, parce qu’à vingt ans, les lecteurs, c’est bien connu, sont de vrais pillards. Dès que j’ai pensé au titre que je pourrais donner au livre que j’étais en train d’écrire – que vous êtes en train de lire -, je me suis mis à leur recherche. J’étais convaincu qu’ils étaient dans les premières pages du Fil de l’horizon, mais non. Je les ai cherchés dans tous ses autres livres, toujours rien. Alors j’ai exploré Google de long en large, avec toutes les combinaisons possibles : histoire au singulier et au pluriel, choses ou événements à la place d’histoire, se produisent à la place d’arrivent, débutent à la place de commencent, se terminent à la place de finissent. Pas la moindre trace, à part celle qu’il y a dans ma mémoire, mais c’est lui qui m’a dit, un jour – ou alors, je l’ai entendu dire quelque part – que la mémoire est pleine de trous, elle est faite de décombres, et alors qui sait de combien de trous et de combien de décombres sera fait ce livre que je viens de commencer à écrire, même si je vais essayer de raconter uniquement ce qui me paraît clair, et là où je trouverai un trou, je le signalerai, personne ne se fera de mal s’il met le pied dedans. Qui sait alors où elle est, cette phrase, l’un d’entre vous l’a peut-être conservée avec plus de soin que je ne l’ai fait, il connaît sa demeure, même si j’ai demandé à des amis dispersés dans toute l’Europe, qui le connaissaient et qui auraient pu savoir, j’ai demandé à sa femme et à ses traducteurs, rien non plus de leur côté, mais ils ont tous ajouté que oui, ça pourrait bien être une phrase d’Antonio Tabucchi, et ça m’a redonné du courage. Parce que l’histoire de notre amitié est arrivée, elle n’a pas simplement commencé et elle est encore moins finie. »

Il n’est certainement pas facile de rendre compte – et de donner à penser et à ressentir en s’y appuyant – l’amitié qui peut lier à un géant, au fil des années. C’est pourtant à ce singulier défi que s’est attelé ici Roberto Ferrucci, à nouveau à La Contre-Allée, en octobre 2017, soit deux ans après le troublant et incisif Venise est lagune. Encore jeune étudiant en littérature, en train de finaliser son mémoire de maîtrise sur Daniele Del Giudice et Antonio Tabucchi, Roberto Ferrucci rencontre les deux auteurs et devient leur ami. À l’occasion d’un pèlerinage sauvage sur la tombe de l’auteur du Fil de l’horizon, à Lisbonne, un mécanisme de dérive presque magique se déclenche, mobilisant la mémoire autour d’anecdotes discrètes, qui ont à voir aussi bien avec le cheminement d’une pensée ou avec la célébration d’une intimité qu’avec la persistance d’une filiation intellectuelle ou la poursuite d’une action littéraire et politique.

« Une jeune serveuse installait des chaises et des tables et elle avait tout à fait l’air de quelqu’un qui répète ces mêmes gestes chaque matin, seule, en recommençant à zéro, des tables et des chaises en plastique vert foncé, un réfrigérateur rouge – Coca Cola, évidemment – avec une porte en verre mais plus petit que d’habitude, deux présentoirs pour les brioches mais sans brioches, sans rien, posés sur une table servant de comptoir et trois ou quatre parasols jaunes encore repliés et appuyés contre le frigo. Un café en devenir qui avait comme unique présence à ce moment-là un petit garçon de deux, trois ans peut-être, qui courait entre les tables qu’elle était en train d’installer. Il les bougeait, elle les redressait, dans une succession de gestes concentriques qui auraient pu continuer à l’infini. Nous nous sommes assis, en silence, en regardant le ballet plein de tendresse de ces deux personnages qui avaient vraiment l’air d’une mère et de son enfant. Tirsa tenait dans sa main les trois cailloux que la femme d’Antonio, la veille au soir, nous avait demandé de mettre dans la chapelle des écrivains portugais. »

 

Loin de la méthode analytique et ascétique, jouant avec l’exhaustivité, adoptée par Benoît Vincent dans son magnifique GEnove / GE9 pour traquer la trace subtile du Fil de l’horizon à Gênes, Roberto Ferrucci, qui a aussi arpenté les venelles et les traverses de cette ville portuaire-là, la rivale historique de sa ville natale, pour y flairer et analyser la désolation des violences policières d’un certain G8 (Ça change quoi, 2007), parcourt certains décors familiers en se reposant, avec bonheur, sur des chocs de hasard et de sorcellerie pour établir les correspondances nécessaires à cette tentative poétique d’élucidation de certains sentiers de la mémoire, de certaines persistances de la vision hors normes et de certaines complicités vivantes comme posthumes. Un petit livre qui regorge ainsi discrètement de la possibilité de l’amitié littéraire, de tendresse et d’intelligence, et du sentiment vivace des luttes à poursuivre, un peu plus de cinq ans après la mort d’Antonio Tabucchi.

« Piero le Gondolier nous dit au revoir, Antonio dit que nous devons penser au déjeuner et nous prenons la voiture. La façade de la Coop de Vecchiano – criarde – est jaune avec l’inscription in Coop verte et rouge, et Vecchiano en vert. En bas, l’entrée et la sortie ont des portes miroir. Dedans, nous avons acheté du vin rouge, peut-être un Montalcino, du poisson, un dessert mais je me souviens plus quoi. En revanche, je me souviens très bien que dans la voiture, à l’aller, nous avions déjà commencé à parler, pas de Battisti, mais de littérature et tout est parti de sa précieuse et habituelle curiosité : tu es en train d’écrire ? Et quoi ? Mais moi je m’en suis tiré avec Je t’ai apporté mon roman qui vient de sortir, pas d’écriture pour le moment, et aujourd’hui, en y repensant, je regrette d’avoir fait dévier la conversation, ses paroles étaient si précieuses quand on parlait d’écriture, comme ses conseils, sa franchise si tu disais une bêtise, comme cette fois-là sur Battisti, ou s’il n’était pas convaincu par ce que tu étais en train de faire. C’était toujours comme ça avec lui, peu importe le sujet, que ce soit la politique, l’écriture, la littérature, le cinéma ou autre chose : à chaque fois, c’était comme écouter une master class. »

Ces histoires qui arrivent de Roberto Ferrucci, éditions de La Contre Allée

À la librairie Charybde le 17/12/17.

Benzine Mag

Benzine Mag

Bon anniversaire aux éditions La Contre Allée ! par Delphine Blanchard – 13 avril 2018

2008-2018 : dix années de création unique et de défense d’une littérature à part pour la précieuse maison d’édition lilloise La Contre Allée. Inspirée d’une chanson d’Alain Bashung, elle porte son nom comme un étendard pour une littérature qui délaisse les grands axes, défendant les engagements littéraires et les formes nouvelles. Lecture croisée de Débarqué de Jacques Josse et Ces histoires qui arrivent de Roberto Ferrucci. Vive les chemins hors des sentiers battus.

Voici l’une des strophes de la chanson Aucun express d’Alain Bashung sur l’album Fantaisie militaire :

“Délaissant les grands axes

J’ai pris la contre-allée

Je me suis emporté

Transporté”

Installée à Lille depuis sa création en 2008, la maison d’édition La Contre Allée nous emporte et nous transporte. À l’instar des noms de leurs collections : La sentinelle ; Les périphéries ; Fictions d’Europe ; Un singulier pluriel : L’inventaire d’inventions… Maison audacieuse entend-on parfois. Maison élégante et précieuse surtout, avec de beaux objets livres. Des ouvrages aux couvertures classieuses, au papier de grammage noble. Un papier où les vergeures et les pontuseaux laissent des marques, aussi indélébiles que les traces qui restent dans nos mémoires, longtemps encore après la lecture. C’est notamment le cas de deux ouvrages parus dernièrement. Deux récits intimes lus à quelques jours d’intervalle, offrant des résonances étonnantes.

Commençons par le pudique récit de Jacques Josse, intitulé Débarqué. Débarqué comme le père de l’auteur, rêvant de devenir capitaine au long cours, et obligé de rester à quai à cause de crises d’épilepsie régulières. Jacques Josse débute son récit par ces mots : « Aucune vie n’est simple, banale ou ordinaire. » C’est ce qu’il démontre au fil des 160 pages de ce livre, tour à tour, émouvant, sans complaisance et touchant. L’auteur écrit : « Mon père » tout au long du récit. Pas de prénom. Pas de « papa ». Juste la réhabilitation d’un humain parmi les humains. Pas pire. Pas mieux. Comme les autres qui fera avec les aléas de la vie. La mer n’est pas pour lui. Il sera électricien. Avec, pour principale boussole et bouée de sauvetage, les livres. Si Débarqué est un hommage au père, il est aussi celui de la littérature comme refuge pour un être angoissé, malade dès le plus jeune âge, bourré de frustrations. Un homme taiseux qui, après la mort de sa propre mère, « évacuait sa tristesse en pelletant à tour de bras. »

Jacques Josse écrit avec pudeur la vie de ce père, voyageur ordinaire empêché. Son écriture est fine. Ses mots sont précis et poétiques. Son récit est d’une pureté, d’une simplicité et d’une universalité déconcertante. « Le Métier de vivre, pour reprendre le titre du Journal de l’écrivain Cesare Pavese, existe bel et bien. Pour tout un chacun. » Jacques Josse dissèque des épisodes très personnels. Trouve les failles. Explique le lien filial. Ce qu’il a de déraisonnable et d’amour, justement sans faille. Les souvenirs de ce père, aujourd’hui mort, sont surtout la preuve que le fils était bien plus à l’écoute qu’il pouvait y paraître. Malgré un père « à l’air rude et mélancolique », le dialogue entre ces deux-là était fort et le lien indénouable. Un hommage à la figure du père d’une beauté folle.

L’hommage est aussi au centre du récit Ces histoires qui arrivent de Roberto Ferrucci. Ode au père de cœur. Vibrant hommage à son ami et frère de littérature Antonio Tabucchi. Une escapade à Lisbonne pour un ultime recueillement sur la tombe de l’auteur et c’est le début du voyage intérieur, empli de souvenirs disparates et… de clins d’œil surnaturels ! En exergue, Ferrucci cite Tabucchi : « La littérature est fondamentalement ceci : une vision du monde différente de celle qu’impose la pensée dominante… » Le périple de Roberto Ferrucci sur les traces de son confrère offre, quant à lui, une forme littéraire différente. Entre balade touristique lisboète et réminiscences d’une amitié littéraire et spirituelle sur plusieurs années et dans plusieurs villes. Tantôt Venise, tantôt Paris ou Saint-Nazaire, tantôt Vecchiano. Roberto Ferrucci écrit : « Je me souviens très bien de la sensation que j’éprouve chaque fois qu’apparaît sur l’écran un numéro étranger, l’émotion naïve de quelque chose qui vient de loin, peut-être parce que j’ai commencé à voyager tard et que je pense encore que l’ailleurs est toujours trop loin, presque inaccessible, malgré les vols low cost. »

 

C’est ici le récit d’un compagnonnage érudit et livresque, entre militantisme politique et goût pour l’ailleurs. « Les histoires ne commencent pas et ne finissent pas, elle arrivent. » Cette amitié entre deux auteurs majeurs de la littérature contemporaine nous est contée avec saveur. Loin d’un entre-soi qui aurait pu laisser le lecteur sur le bas-côté. Ces histoires qui arrivent donnent envie de goûter aux mots de Tabucchi, autant que de s’envoler pour un ailleurs riche de découvertes et d’inconnus. Un endroit où tout serait possible. L’ailleurs est parfois à portée de main : il suffit d’ouvrir un bon livre.

Delphine Blanchard

Pour lire l’article directement sur le site (et accéder aux illustrations), c’est par ici.