Revue de presse

← Freshkills

Lire peu ou Proust

Un article publié le 29/07/2022 à retrouver sur : https://lirepeuouproust.wordpress.com/2022/07/29/freshkills-et-loutremonde/?fbclid=IwAR35OasxiDBVz5eNz_vZ5O8hNtRcqBtZMdaxeCSoGsqyzp67M7VJdDuPBGg

Freshkills et L’Outremonde

Freshkills, c’est l’histoire d’une décharge à New-York, sur Staten Island.
C’est une question de lieux et de vieux. Un enfoui qu’on aimerait enfui. Mais il est là, à ciel ouvert, avec sa mémoire plastique.

C’est l’histoire d’un projet lancé en 1948. Un quartier, un village devenus décharge. Streets devenues strates de déchets. L’abimé tombé dans l’abîme.
Un projet qui devait durer quelques années et qui a perduré jusqu’en 2001.
2001, année de décombres à N-Y s’il en est. Alors que la décharge était fermée, elle fut réouverte. World Trash Center.

C’est un livre sur lequel je suis tombé par hasard, dans une contre-allée (c’est le nom de l’éditeur), et qui se trouve recouper un de mes projets de lecture en cours (lire Don DeLillo). En effet, l’autrice a fait la découverte de ce flot de déchets (19 tonnes par jour) dans le roman fleuve de DeLillo, L’Outremonde.

C’est un essai et le récit d’un projet déconcertant qui vise désormais à transformer cette décharge en un parc, à ciel ouvert aussi, à l’horizon 2036. Un rebut qu’on reboote. Le jardin du Mal devenant jardin du Bien.

Servi par une prose rudérale qui poétise, voilà un essai qui questionne les mots (kills, c’est du neerlandais ; monde/immonde…) et notre rapport aux déchets.

Cette lecture et ce problème de l’enfouissement de déchets ont ravivé chez moi le souvenir d’un autre livre : Yucca Mountain, https://lirepeuouproust.wordpress.com/2019/03/27/28-mars-yucca-et-three-miles-island/

Top Nature Bio

C’était une énorme décharge, des montagnes d’ordures. C’est un parc d’attractions sur des collines verdoyantes. Lorsqu’elle arrive sur place, à Staten Island, à New York, Lucie Taïeb n’en croit pas ses yeux: loin de sa projection née d’un roman de l’écrivain américain Don Delillo, la décharge de FreshKills était devenue Freshkills, paradoxalement sans espace. Tas d’ordures recouverts, les déchets n’en sont-ils pas moins des déchets, leur site celui d’une déchéance? Fermer les yeux ne rend-il pas aveugle? L’enclave mentale que nous construisons à coups d’illusions ne produit-elle pas ses propres déchets psychiques? Une atrophie de l’imaginaire, du symbolique, et de la réalité? L’articulation dynamique de ces champs réduite à un enfouissement n’augure rien de fertile dans notre société, et l’auteure invite, par son propre cheminement littéraire, à lever le voile sur ce qui s’apparente à un déni collectif. Œuvre d’écriture poétique et visionnaire, récit sensoriel inattendu tout autant qu’analyse sociologique, le Freshkills de Lucie Taïeb se propose de reconsidérer la perte, d’assumer le risque de la disparition afin de recycler la terre. Le risque est bien là, entre les pages, comme un signe de vie qui n’occulterait pas la mort, entre rêve et cauchemar, passé, présent, et devenir de l’humanité.

Lucie Taieb, la face cachée de Staten Island

Lucie Taieb, la face cachée de Staten Island

par Didier Arnaud

Ecrivaine et chercheuse en littérature, Lucie Taieb a entrepris un travail sur la transformation de la décharge de FreshKills, à New York.

C’est en lisant un livre du romancier américain Don DeLillo, titré Outremonde (Actes Sud), où il est question de la décharge de Freshkills, que Lucie Taieb a eu l’idée de travailler sur les déchets en littérature (1). Freshkills est en effet la plus grande décharge à ciel ouvert du monde, en cours de réhabilitation. Au début, elle accueillait vraiment tout, y compris des déchets industriels, puis à la fin, uniquement des déchets ménagers… Elle a été fermée en 2001, rouverte brièvement pour accueillir les débris du World Trade Center. Elle va devenir un immense parc à ciel ouvert.

Lucie Taïeb s’est penchée sur les récits autour de cette décharge et sa «transformation miraculeuse». Car on peut métamorphoser une décharge en parc et retrouver quelque chose de la nature d’origine, autour d’un écosystème fragile qui a été complètement détruit. «A son pic de production, on comptabilisait 29 000 tonnes de déchets par jour, sur un terrain de 890 hectares. Les déchets restent, c’est au-dessus de cette quasi-montagne que va être bâti le parc. Le site a connu une certaine toxicité, il y a eu des procès autour de cette question. Dans l’ingénierie mise en place, il va y avoir un système de recueil du méthane pour chauffer les foyers alentour», explique Lucie Taïeb.

Zone sacrifiée

L’autrice dit «essayer de comprendre comment se construit ce récit de transformation, de quelle façon prendre au sérieux l’histoire de cette réparation, pourquoi elle s’inscrit dans cette thématique en vogue de réparer la terre et le monde». Et de préciser son propos : «Il y a eu des décennies de nuisances, et ces déchets produits à New York ne disparaissent pas pour autant, ils vont aller en Caroline du Sud.» Transparente, elle explique aussi «qu’il y a des associations environnementales qui essaient de faire reconnaître que le lieu est toxique, et trouvent en face d’elles la direction du parc qui plaide le contraire».

Elle s’est rendue sur place, a visité les lieux, essayé de décortiquer la communication qui était faite autour de la décharge. «La nature est là, poursuit-elle. Les oiseaux sont revenus, il y a une forme de retour assez troublant à l’espace naturel.» Et au-delà de ce constat, cette question essentielle : «Qu’est-ce que c’est que la nature ?»

Elle dit ne pas regarder «seulement la réhabilitation de cette décharge mais aussi les usages des citoyens», celle d’une «ville propre occidentale», «la manière dont on peut se débarrasser de nos déchets sans se soucier de l’endroit où ils vont atterrir, même s’il y a un discours qui porte sur le recyclage, qui est une industrie. J’essaie d’interroger cela. Ce que cela coûte à d’autres, l’envers de la société de consommation, la destruction des environnements et le rôle de la justice environnementale a N.Y.». Staten Island fait en effet partie de ces zones sacrifiées, les plus toxiques et polluées, où les gens vivent dans la misère et le chômage, et où l’on compte un pourcentage important d’immigrés, face à l’opulent Manhattan…

«Que peut faire la littérature face à la destruction ?»

Parallèlement, se pose la question de savoir quel rôle donner au consommateur. «Il y a une forme de responsabilisation et de culpabilisation, souligne l’écrivaine. Car ce qui réglerait le problème, serait un changement des modes de production et de consommation, au sein duquel la décroissance ne serait qu’une étape.»

Lucie Taïeb insiste. Elle n’est pas sociologue, a juste rencontré la personne qui faisait cette visite, elle-même fille d’un éboueur qui avait une vision optimiste. Des entretiens ont été réalisés par des anthropologues avec des personnes en lien avec cette histoire. On y croise notamment cette femme, qui a connu les lieux avant que ce ne soit une décharge. «Pour elle, et quoiqu’on fasse, ce sera toujours la décharge.» L’écrivaine a tenté de construire un récit, nourri de recherches, «qui essaie de comprendre nos rapports aux déchets, qui traduise ce rapport complexe à leur transformation». Au final, il s’agit de répondre à cette question : «Que peut faire la littérature face à la destruction en cours, accompagnée d’un mépris des humains, et particulièrement des catégories sociales les plus défavorisées ? Ce sont des champs qu’on peut tout à fait explorer pour donner une vision, penser avec le sensible et l’imaginaire.»

À lire sur le site de Libé

Lire au lit

C’est en lisant « Outremonde» de Don DeLillo que Lucie Taïeb, maître de conférences en études germaniques à Rennes, découvre Fresh Kills et s’intéresse à la représentation et la place des déchets dans nos sociétés contemporaines.

Fresh Kills, sur l’île de Staten Island à New York, a hébergé la plus grande décharge à ciel ouvert du monde de 1948 à 2001, visible depuis l’espace comme la muraille de Chine : 29 000 tonnes de déchets par jour pendant 50 ans. Une réouverture au moment des attentats du World Trade Center : où mettre les tonnes de gravats et de poussière «auxquelles se mêlent les restes des victimes» sinon, là-bas ?

Sur place, l’odeur est insupportable : entre le supermarché et la voiture, les gens courent un mouchoir sur le nez. Le taux d’hydrogène sulfuré dans l’air (vous savez, l’odeur d’oeuf pourri) est tel qu’il pourrait entraîner des maladies ou la mort. Bref, la situation est cauchemardesque et le site ferme donc. Quid des déchets ? Ils déménagent, en Caroline du Sud.

Les anciennes déchetteries transformées en parcs sont nombreuses : Central Park, les Buttes-Chaumont et le Parc Montsouris pour Paris, la Colline aux oiseaux pour la ville de Caen et tant d’autres…

Autant de cadavres dans le placard…

Et pourtant comme l’écrit DeLillo : «Rien n’est plus invisible que ce qui s’offre au regard de tous.» Parce que, oui, bien sûr, ces amoncellements d’ordures ont été joliment recouverts et transformés en parcs où tout est très bien pensé, bien réinvesti, un modèle en matière écologique…

À défaut d’aller voir ce qu’ils ont fait de Fresh Kills (devenu Freshkills Park -ah, le rôle essentiel de la com’ !), je suis allée arpenter la Colline aux oiseaux près de chez moi (ce charmant nom très poétique vient du fait que les ordures attiraient les mouettes très voraces…) Au printemps, c’est joli, très fleuri, les gens se promènent, pique-niquent, les enfants jouent. On entend des rires. Tout est propre, bien aménagé… On sent la volonté de se rattraper d’une certaine façon : partout des poubelles à tri, des panneaux qui montrent ce qu’était ce lieu avant, une coupe de terrain où l’on voit ce qui se cache sous les plates-bandes fleuries, une « maison positive » qui est un lieu d’accueil pédagogique. J’ai senti une certaine honnêteté dans tout ça, ici les choses sont dites. Mais comment va-t-on transformer Fresh Kills, à quoi va ressembler le plus grand parc new-yorkais à son ouverture en 2036 ? Oublie-t-on le passé ? Comment vit-on en sachant ce qu’il y a eu avant, ce qu’il y a au-dessous, caché, soustrait à la vue, invibilisé ? Est-il possible de faire comme si on ne savait pas ? Présence en profondeur, absence en surface. Ne vit-on qu’en surface ? Comment ça se passe dans nos têtes quand on fait en sorte de ne vivre qu’en surface ?

Quand je pose la question à mes enfants qui ne connaissent Caen que depuis qu’ils sont étudiants, ils ne voient pas le problème. Ils aiment aller marcher, se promener, courir sur la Colline aux oiseaux. Ils disent que je cherche la petite bête, que c’est une belle réhabilitation et que c’est bien là l’essentiel, non ? J’aimerais avoir leur légèreté, leur insouciance, cette capacité qu’ils ont à ne rien voir et qui frôle parfois l’inconscience. Je les fais suer quand je leur exprime mon inquiétude, quand je leur dis que je n’ai pas pu aimer La Colline aux oiseaux, que, malgré les belles plantations et l’abondance de la végétation, je n’y ai vu qu’artifice et camouflage, leurre et illusion. Non, je n’ai pas pu aimer La Colline aux oiseaux et le pire dans tout ça, c’est que cette impression, ce malaise qui s’est emparé de moi tandis que j’arpentais ce parc, eh bien, tout cela s’est comme déversé sur la ville tout entière où je suis allée faire quelques courses ensuite. Pourtant j’aime Caen, mais ce jour-là, je n’ai eu qu’une hâte : repartir dans ma campagne, pour qu’elle me console du faux, de l’illusion, du mensonge. J’avais l’impression, comme le dit l’autrice, de vivre « dans un semblant de monde, dans des villes souillées de sang, de cendres, des villes qui puent la mort sous leurs pelouses artificielles, leurs espaces végétalisés, qui puent la destruction et la souffrance, le double langage et l’aveuglement.»

Je ne vous cache pas que ce livre m’a beaucoup touchée et qu’il n’a fait que renforcer l’impression que j’ai que l’on va dans le mur : tout le monde veut profiter (et quand le déconfinement va avoir lieu, je crains le déchaînement des passions qui va forcément se traduire par une consommation excessive.) Les gens vont vouloir oublier et je les comprends. Or, notre planète ne peut plus, au moment même où chacun veut consommer plus de viande, acheter plus de vêtements, voir plus de pays. Il faut être sage pour résister à tout cela. Et nous ne le sommes pas (et peut-être même le sommes-nous de moins en moins…) Et puis, notre économie va avoir besoin d’un vrai coup de fouet, il faut que l’indice de confiance reparte à la hausse, que les gens travaillent et donc que l’on consomme. Cercle infernal. Comment en sortir ? Est-ce possible sans revoir en profondeur nos modes de vie ? Qui est prêt à le faire ?

Bon, mes inquiétudes et mes interrogations m’ont un peu éloignée de ce retour de lecture, mais pas tant que ça finalement. Il faut lire ce texte de Lucie Taïeb parce qu’il est porteur d’un message essentiel mais aussi parce qu’il est littérairement beau, puissant, envoûtant. On vit avec, on le porte en soi et pour longtemps, je pense…

Je n’aime pas dire « incontournable » mais là je le dis quand même.

À lire sur le blog

France Culture

France Culture

Croissance verte, un dangereux oxymore

Au prétexte de combattre le réchauffement climatique, le capitalisme financier n’a de cesse de se réinventer en exploitant de manière toujours plus sophistiquée ce qu’il s’obstine à penser comme extérieur à l’espèce humaine : la nature, avec l’économiste Hélène Tordjman et l’écrivaine Lucie Taïeb.

Désormais passée dans le langage courant, l’expression « green washing » a attiré notre attention sur ces stratégies de communication de plus en plus nombreuses utilisées par les marques pour apparaître plus vertes que vertes. Elle pourrait toutefois nous faire passer à côté de l’essentiel car ce à quoi nous assistons dans l’économie mondiale depuis une trentaine d’année ne relève en rien d’un simple ripolinage marketing mais d’une transformation profonde, d’une extension infinie du domaine du capitalisme. C’est désormais au nom de la nature, et pour la préserver, et donc la sauver que ce système économique mutant s’en empare pour créer des marchandises fictives et l’exploiter sans doute plus cyniquement que jamais dans l’histoire de l’humanité. C’est ce qu’établit l’économiste Hélène Tordjman avec « La Croissance verte contre la nature » (La Découverte), une impressionnante enquête au sein d’univers scientifico-technocratico-financiers particulièrement opaques et soustraits au débat démocratique. Elle est rejointe en seconde partie par l’écrivaine Lucie Taiëb, qui vient de faire paraître « Freshkills » (La Contre-Allée)

Article source et podcast ici

Analyse Opinion Critique

Analyse Opinion Critique

Que faire de nos tas d’ordures ? Les déchets et leur recyclage sont prompts à emporter nos imaginaires dans les tréfonds de l’immondice : la puissance évocatrice de le boue transformée en or, le pur et l’impur, le propre et le sale. Une façon pour Lucie Taïeb de continuer d’interroger dans Freshkills. Recycler la terre le rejet (des hommes comme des choses) et les manières dont les sociétés se débarrassent de ceux ou de ce qu’elles ne veulent plus voir.

Les éditions La Contre Allée rééditent un court livre de Lucie Taïeb d’abord paru en 2019 au Québec, au titre énigmatique : Freshkills. Recycler la terre. La couverture ne dit pas s’il s’agit d’un roman, d’un récit ou d’un essai, mais pour indiquer ce dont il s’agit, les premiers mots du livre situent le début de « cette histoire » à Berlin, où la narratrice travaille au sein d’une commission qui recherche, dans les archives, les dossiers de demande d’indemnisation de descendants de victimes juives de spoliation pendant la deuxième guerre mondiale.

On comprend vite que l’étudiante attelée à cette tâche est Lucie Taïeb elle-même et que « cette histoire » commence comme un fragment autobiographique. Pourtant, les pages qui suivent obliquent d’une curieuse manière : l’autobiographie se poursuit, mais sous couvert d’enquête, reportage ou, selon l’expression qui s’impose aujourd’hui, littérature de terrain. Berlin s’efface, la jeune femme part à New York.

Elle va voir le lieu le moins visité, le moins touristique de la ville, et d’ailleurs, quand elle arrive, il est fermé au public. C’est la décharge de Fresh Kills, sur Staten Island, qui a été la plus grande décharge du monde. Elle en a découvert l’existence dans un roman et depuis, dit-elle, la décharge l’obsède. Elle doit la voir, elle doit écrire dessus. Le livre raconte cette enquête et, en filigrane, ce qui la rattache à l’épisode berlinois initial. En reliant les deux, il raconte aussi comment l’étudiante est devenue écrivain.

C’est dans un roman qu’elle a découvert Fresh Kills : dans Outremonde, Don DeLillo la décrit comme une décharge « impressionnante et démoralisante » qui empuantit l’air à « des kilomètres à la ronde ». Or ce qui lui apparaît à cette lecture, comme une épiphanie, c’est « un continent immense, tentaculaire et jusque-là invisible ». Les déchets ne la lâchent plus, elle dévore les livres qui en traitent et n’a plus qu’un désir : voir Fresh Kills de ses propres yeux.

Mais il est trop tard : la décharge a été fermée en 2001. Ouverte depuis 1948, malgré l’opposition des riverains à qui on avait promis que c’était pour trois ans seulement, elle recevait à la fin 29 000 tonnes d’ordures par jour et s’étendait sur près de 900 hectares. Les tas d’immondices dépassaient la hauteur de la statue de la Liberté et la légende affirmait qu’elle était visible depuis l’espace. Nuisance majeure, elle devient un problème politique de premier plan à la fin des années 1980, quand les autres décharges de New York ferment et qu’elle reste seule à recevoir les ordures de la ville. Les habitants de Staten Island, qui en souffrent, et les promoteurs immobiliers, qui voient le mètre carré se déprécier, s’allient. En 1996, la ville promet la fermeture, qui est réalisée cinq ans plus tard.

Nom euphémisé, paysage réhabilité : il n’y a plus rien à voir.

Or, que faire des tas d’ordures ? La ville promet un parc. Des pelouses, des arbres, des cours d’eau : ce sera le Central Park du XXIe siècle, trois fois plus grand que l’original. On pourra y emmener les enfants, déjeuner sur l’herbe, faire des balades en canoé. Quand Lucie Taïeb se rend enfin à New York, les travaux ont commencé : une partie de la décharge est déjà transformée. L’ouverture au public n’est pas encore pour demain, mais on ne sent plus rien, il y a déjà des pelouses, des arbres. Des oiseaux se sont installés.

Elle visite un lieu normalisé, propre, contrôlé. Le nom même a été changé : ce n’est plus Fresh Kills (en deux mots, du vieil hollandais kill : source), mais Freshkills (en un mot, ce qui déplace l’accent tonique sur la première syllabe et oblitère la connotation de massacre qu’un anglophone y entend nécessairement). Nom euphémisé, paysage réhabilité : il n’y a plus rien à voir.

À la fin de sa visite, la jeune Française est déçue. Qu’a-t-elle ressenti ? Rien. Le seul mot qui lui vienne à l’esprit est « anesthésie ». Elle n’a rien à dire, rien à écrire. Tout a été camouflé. Les ordures sont recouvertes de revêtements isolants et de plusieurs mètres de terre. Les gaz de fermentation sont captés et revendus. Le silence n’est rompu que par les chants des oiseaux et les questions des enfants qui viennent avec leur maîtresse apprendre les vertus du compostage. L’envers de la ville que décrivait DeLillo a disparu. À la place, il y a un projet de « réhabilitation » qui s’est donné un slogan : Recycle the land. Mais, se demande-t-elle, si on peut recycler des canettes de bière, que devient la terre quand on la recycle ? Elle-même ?

La visiteuse quitte Staten Island sans réponse, laissée sans voix, sans imagination, par la prouesse technologique des entrepreneurs et par l’efficacité de leur communication : Freshkills Park est une « chance », il est « porteur d’espoir et de beauté », la ville en tirera du bon et « ce qui s’accomplit ici pourra servir d’exemple ». Il lui faudra des années, écrit-elle, pour sortir de cette apathie et comprendre ce qu’elle avait vu. DeLillo, la décharge sous les yeux, en faisait une métaphore. Elle avait eu un mensonge sous les pieds et devait le démasquer. « Freshkills n’est pas une métaphore. C’est un épicentre. La grande négativité, le grand vide qui nous submerge, la vacuité, la vanité sans fin de nos existences protégées viennent de Freshkills et se propagent, comme une onde invisible, à l’infini, sur le territoire lisse et policé de la ville normalisée. »

L’épreuve du coronavirus peut-elle changer durablement notre sentiment du pur et de l’impur ?

Le temps de comprendre, c’est le temps de devenir écrivain. Celui de pouvoir écrire sa fascination pour les déchets. Parce que les déchets nous révèlent à nous-mêmes. On en produit toujours et on les repousse toujours plus loin : ceux de New York, depuis 2001, partent en Caroline du Sud. On ne veut pas les voir parce qu’ils portent en eux le savoir que rien ne dure. Ils contreviennent au monde, dont ils menacent l’ordre, les partages, la normalité. Et plus encore, ils ont la séduction des fantômes. Les ordures sont les spectres des marchandises. « Lorsque la marchandise a cessé d’être marchandise, lorsqu’elle a perdu toute valeur, que reste-t-il d’elle ? […] Son éclat, sa nouveauté et le désir qu’elle a su faire naître en nous abîmés subsistent […]. Là où tout s’achève rôdent encore les fantômes de la convoitise et de la jouissance, ceux d’une consommation insouciante et effrénée, et s’exhibe la vanité de ce qui eut de la valeur et s’en trouve désormais dépourvu ». Regarder le monde, écrire sa vérité, ce n’est pas recycler la terre, c’est faire les poubelles.

Des premières recherches de Lucie Taïeb, il reste la volonté d’interroger le rejet (des hommes comme des choses) : comment font les sociétés pour se débarrasser de ceux ou de ce qu’elles ne veulent plus voir ? Quelles pratiques garantissent l’ignorance de ce que deviennent les exclus et les rebuts ? Quels mots permettent de les oublier ? Comment échapper à la langue qui étaie cet ordre et rend les consciences tranquilles ?

Depuis la parution du livre au Québec, quelque chose a changé. Dans une postface écrite pour l’édition française pendant le confinement de mars-avril 2020, Lucie Taïeb remarque que les Parisiens « déposent, sur leurs bacs à poubelles, des petits mots de remerciements » pour les éboueurs. L’épreuve du coronavirus peut-elle changer durablement notre sentiment du pur et de l’impur ? Dans Où suis-je ?, écrit aussi en 2020, Bruno Latour revisite La Métamorphose et compare les humains confinés à Grégor Samsa quand celui-ci, transformé en insecte géant, enfermé dans sa chambre, exclu de la société des humains, se complaît à se rouler dans les immondices et à manger des fruits pourris. Pour Latour, la nouvelle de Kafka évoque le « devenir termite » des Terriens qui, grâce au confinement, se découvrent Terrestres, jamais séparés du monde, jamais à l’abri, mais vivant toujours au milieu de leurs déchets – et de toutes les puissances d’agir qui les peuplent.

Le coronavirus peut nous aider à apprendre que, contrairement à ce que prétendent le marketing et la technologie, on ne recycle pas la terre. Il nous reste à nous métamorphoser comme Grégor, à traquer les décharges comme Lucie Taïeb ou peut-être à poser le livre fini sur une poubelle pour qu’un autre glaneur vienne y fourrer son nez.

Lucie Taïeb, Freshkills. Recycler la terre, éditions de la Contre-Allée, octobre 2020, 160 p.

Jean-Paul Engélibert

Article source ici

La Voix du Nord

La Voix du Nord

« Dans quel monde vivons-nous, lorsque les déchets sont absents de notre champ de vision, et pourtant omniprésents ? » Lucie Taïeb, écrivaine, traductrice, maîtresse de conférences en études germaniques, l’avouait récemment lors de l’émission La Grande Librairie : elle pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses dans ce livre publié en France (il l’a d’abord été au Canada) par la maison d’édition lilloise La Contre Allée.

Sa quête s’ouvre à Berlin dans un questionnement sur le mémorial de la Shoah, la conduit à New York, en passant par le roman Outremonde de Don DeLillo. À Staten Island, Lucie Taïeb évoque un lieu bucolique devenu une décharge (Fresh Kills, c’est 29 000 tonnes de déchets par jour pendant 50 ans, les débris du World Trate Center en 2001, dont des restes humains), enfin un parc en devenir, rebaptisé Freshkills (sans espace).

Avec la rigueur de la chercheuse et la licence de la poète, Lucie Taïeb s’interroge sur la présence, l’absence, ce que cachent nos villes trop propres. Les ordures ne disparaissent jamais vraiment, ni la mémoire des lieux et des vies.

Lettres québécoises

Poétique du dépotoir

Freshkills est une reflexion fascinante sur le rapport qu’entretiennent les sociétés modernes aux déchets Ce petit livre qui a jusqu’à maintenant reçu tres peu d’attention médiatique, mériterait beaucoup plus de considération.

D’abord ouvert de manière temporaire en 1947 pour pallier le surplus d’ordures de la ville de New York, le depotoit de Fresh Klls, situé sur Staten Island, est rapidement devenu le plus grand site d’enfouissement du monde, De voila qu’aprés des décennies empilage des rejets de la civilisation, Tancien terrain maudit se prête à une experience de revalonsation hors du commun

Lucie Taleb, dans son court essai paru aux édition Varia au printemps 2019, revient sur les enjeux symboliques entourant ce projet. Il faut dire que la tâche est titanesque. Comment tendre à la nature un endroit tout seul naturel ?

Le paradis perdu

Le nom à la consonance funeste de Fresh Kills nous vient du moyen néerlandais, explique Taleb. Rien à voir pourtant avec le meurtre Reliquat d’une époque o la région de New York etait sous la tutelle des Provinces Unies dans ce qui était alors la Nouvelle Hollande, le nom « Kilis » désignait une source d’eau ou un canal. Près de Fresh Kills, la source tranche, nous rappelle Taleb, se trouve daiteurs aussi Arthur Kills, la source d’Arthur.

Rien pourtant ne laissait présager le devenit ténébreux de la décharge. Hesh Gilles et un leu sauvage, un milieu humide ou s’entrecrolsalent marnis salarts et marais d’eau douce en muurait permis de croie, a repoque, que ce refuge faunique infeste de moustiques ou résidaient reptiles, mammifères, Insectes, poissons et ciseaux se transformerait en un Mordor d’immondices oû régnaient rats et goélands.

C’est pourtant ce qui est arrive et, après cinquante ans d’empilage, la dernière décharge de New York lermerait enfin nes porten Pour un courte durée En effet, les adieux du printemps 2001 furent brefs. Quelques mois plus tard, les autorites ouniralent a nouveau le site pour y deposer les ruines du World Trade Center et trier patiemment, morceau par morceau dans cet amont de gravats, ce qui tenait du déchet et des restes humains.

Refresh Kills

Aprés ce bref passage a histoire, la revitalisation du ste allai prendre forme. Il fallalt d’abord enfout les montagnes de déchets sous une couche de sol, puis de gravier, y poser une bache geotextile pour eviter la percolation du livat (nom terrible de ce qu’on appete communément le jus de poubelle ). puis ajouter encore de la terre pour planter de la vegetation, ramener des especes indigenes pour endiguer la croissance des phragmites autres plantes envahissantes. et méthane qui sera récupére pour alimenter – 0 joie – les loyers de Staten Island Taleb nous accompagne, grâce à une visite guidée, a travers ces formidables travaux qui devraient se terminer au cours des années 2030.

Les publicitaires tenteront tunt bien que mal de faire avaler aux résidents de Staten Island – en y ajoutant le préfixe Re-, Refresh Kills, pour rafraichir, puis en collant les mals Fresh et Cils pour faire moins meurtrier et en y adjoignant le signifiant parc pour la sonorité, Freshkills park – ce nouveau havre de paix pour les badauds et les promeneurs du dimanche. Il faut dire que le lieu a été pour les résidents une malediction, source d’odeurs nauséabondes et de mépris. Comment leur faire digérer lidte de pique-niquer un jour sur ce qu’ils savent être, d’expérience intime, une montagne de pourriture ?

Un grand livre

Il serait facile ici de tomber dans la lecture emerveillée du passage de la décadence au renouveau, mais la force de lucie Taleb est Gêtre une observatrice à la fois brillante et sceptique, qui ne se laisse pas facilement avoir par les stratégies de communication. Ontique à la fois de la consommation effrenée, de notre rapport tordu aux déchets et de la catastrophe écologique qu’est la Civilisation, Freshtis est un essai habile, intelligent et d’une force assez rare, qui s’inscrit dans la lignée des chefs-d’Auve de la nouvelle histoire culturelle des lieux desaltectés.

Qui s’agisse du Tchernobyl de la Prix Nobel Svetlana Aleksievitch au du Berlin-Est de Nicolas Offenstadt, la plume de tulet, une porte dont le travail est trop peu connu de ce cote de l’Atlantique, a nen a envier aux tenors de la nouvelle histoire de terrain Les dindons qui remettent habituellement les prix n’y veront hen evidemment, mais quiconque s’interesse a l’histoire du contemporain et a la poétique des lieu devrait jeter un coup wil du coté de Thieb Ce petit essai aura peut etre eu un accueil timide, mais metais mieux Reste a esperer qu’il saura trouver ses lecteurs.

Retrouvez l’article ici

Et Tuttiquanti

Et Tuttiquanti

La Grande Librairie

La Grande Librairie

L’intervention de Lucie Taïeb est à revoir en ligne

Un énorme merci  à l’équipe de La Grande Librairie, aux invités, et à toutes celles et ceux qui nous accordent leur confiance.

 

Blog L’Espadon

L’invisible, l’autre nom des déchets, des déclassés. Ou plutôt l’autre nom de ce(ux) que l’on refuse de voir et la reconversion des paysages comme métaphores de lendemains qui chantent (ou pas). Les discours technocrates qui aveuglent et font oublier, qui neutralisent le changement dans un langage cosmétique et propret, « la parole neutre et désincarnée de la bureaucratie urbaine (qui) renomme et classifie, efface l’aura trouble et l’image négative de la décharge en un geste langagier qui signe la disparition de ce tas immense, monstrueux, où pullulent les organismes vivants de toutes sortes et tous types ». Nous serions déjà morts écrit Lucie Taïeb, privés « de toute énergie vitale », à l’image de cette langue professionnelle de la résignation et de l’aveuglement qui trouve dans les injonctions culpabilisantes le moteur de son discours sous-tendu par la logique de rentabilité. Car recycler doit profiter à tous, d’une manière ou d’une autre. Au cadre de vie et au porte-monnaie. Freshkills, une farce ou une chance ?

Comment recycler la Terre, se débarrasser des déchets ? Par la reconversion d’une immense décharge à ciel ouvert située à Staten Island, Freshkills, l’une des plus grandes au monde pendant la seconde moitié du 20e siècle. C’est le lieu où furent stockés les débris du 11 septembre, une montagne de résidus transformée en parc verdoyant, vanté auprès des usagers par des images de synthèse et des sourires hollywoodiens qui ne trompent pas l’autrice. Au fond les déchets nous parlent de la mort, de ce qui se transforme et meurt, de la pollution incertaine et invisible elle aussi, des individus rejetés aux marges de la ville. Cet essai éco-poétique d’un grand intérêt trace la frontière entre l’offre cosmétique de nos vies  paysagères plus vraies que nature et les modalités du rejet et de l’exclusion, autant physiques que symboliques. Pour le dire autrement, on a tous été marqués par ces clochards en train de fouiller dans les poubelles ou trimballant des sacs noirs bourrés d’objets en tous genres. Image choquante et donc symboliquement parfaite pour dire la schizophrénie de nos vies perdues quelque part entre le centre aseptisé et la périphérie dévastée.

Cette colère, pourtant, n’est pas seulement épidermique.  Elle naît d’une conviction : c’est parce que nous sommes inoffensifs que nous sommes dangereux.

Lucie Taïeb tente de dessiner une conscience de la perte pour imaginer un autre rapport au monde, par le langage, des intermèdes poétiques et des réflexions toujours fines, jamais dans le jugement ou l’opinion partisane. Raisons pour lesquelles je lis peu ces essais ou récit-docu sur l’écologie. Ils me déçoivent très souvent. Avec Lucie Taïeb, on en est loin car l’écrivaine a un autre combat, celui des mots et de leur capacité à saisir tous les possibles en train de se jouer ou à venir. Le langage lui-même doit lui se (?)/ être recyclé pour avoir quelque chose à dire de neuf. Car écrire c’est bien sûr réfléchir, faire miroiter le réel et nos spéculations quitte à nous planter. Evoquer la question des déchets, c’est s’interroger sur nos modes de consommation, proposer une autre façon de voir mais laquelle ? D’une façon ou d’une autre, traiter de l’écologie c’est l’affronter sur le mode de l’impasse, « assumer la disparition » mais ensuite ? Le langage crée des séparations, dessine des frontières et conditionne nos manières de voir le monde. Identifier et nommer les marges, les réceptacles de vitalité, c’est pour Lucie Taïeb, me semble-t-il, le moyen d’une façon ou d’une autre de dégager des marges de manoeuvre pour la pensée, une autre pensée pas dupe de ses contradictions, impensés et limites (et si l’optimisme béat américain devait triompher de notre pessimisme idéaliste occidental ?). L’écologie est une question d’économie, de justice socio-spatiale et philosophique en parlant de notre rapport à la disparition et à la mort, aux ressorts de l’invisibilisation des paysages et des individus. Les politiques urbaines du renouveau sont peut-être avant tout des opérations d’effacement des lieux et de la mémoire.

Il y aurait les centres-villes, propres, rutilants même. Et il y aurait, aux marges, les décharges. Hétérotopies, à l’instar du cimetière, lieux d’une vacance, destinés à rien sinon à la relégation de ce qu’on ne veut pas voir ni prendre en considération.

Un essai sur les traces et notre « proximité au rebut », modelées par des formes d’ignorance et d’aveuglement. Quelle présence matérielle et mémorielle allons-nous léguer quand on décide de créer un parc à promeneurs sur une ancienne décharge ? D’une certaine façon, il faudrait se réapproprier le vide, la sueur et la saleté dans nos villes propres et lisses, qu’elles nous rappellent leurs odeurs pour nous ramener à la vie. Un moyen de nous la rappeler, ce serait la littérature et les voix qu’elle insinue dans nos esprits, le seul espace où il est peut-être encore possible de réinventer et fantas