Librairie Esperluette (Lyon)
«Tout se tisse même ce qui n’a pas envie d’être tissé»
Natyot revient avec un cinquième livre aux éditions de la Contre-Allée, nous l’avions précédemment remarquée avec un recueil paru en 2021 aux éditions de La Boucherie Littéraire, Ils défaut de langue.
On avance avec Natyot à peu feutrés, par brèches successives, comme on remonterait le fil de sa mémoire. « Filer. Décamper. Et hop. Continuellement je pars ». Une furieuse envie d’avancer plus qu’une fuite en avant. « Faut y aller maintenant, les portes sont ouvertes, on les a enfoncées avec nos cœurs aplatis ».
On traverse des axiomes intimes, des fragments qui longeraient une lente exploration de ses souvenirs qui formeraient plusieurs chemins (« un chemin est toujours suivi d’un autre chemin ») autour de mots comme sang, peau, ordre, inquiétude, ongles, ordre, décisions, respiration… Au plus près des siens, de son père, de sa mère, du frère, comme l’avènement d’une somme de petits souvenirs décalés, de traces laissées (« Les décisions se collent sur les visages »). Natyot s’emploie à conjuguer les formes courtes, incisives, entre l’aphorisme et l’énumération, entre homophonies et miscellanées, à s’amuser des évidences. Le lecteur glisse avec la poétesse sur cette pente de mots, d’expressions, ces scènes à hauteur d’enfance, qui ont tout de la simplicité mais qui, on s’en doute en les lisant, travaillent par association en profondeur. «Les idées s’échappent de la terre et tournent dans l’herbe. Elles tournent carrément vite et longtemps ». La lecture à son tour se fait espièglerie des écarts, de l’absurde proposé. Le réel familial conjugué au langage quotidien devient cet espace de mise en forme à partir duquel se déploie une langue poétique et ludique qui accompagne la convocation de la mémoire.
Le recours entre deux fragments à des mots de liaison comme autant de ponctuations textuelles, -et puis, donc, et aussi, par ailleurs, sinon, cependant, de même- permet de vasculariser un ensemble d’impressions, de détails (« j’observe les vaisseaux sanguins sur les joues, on dirait des fils emmêlés, minuscule vie qui se montre »), la couture de ce qui formerait sinon une somme d’à-côtés. Le fragmentaire ne devient donc plus décousu mais forme une trame, «des fils, des liens, de la matière à tramer ». Comme si par ce travail de juxtaposition l’incohérence apparente s’amenuisait : c’est dans l’assemblage, le montage qui surgit après le démontage, qu’on est pris dans cette «volonté de faire émerger un univers entre chacune » des propositions, d’accueillir de nouvelles connexions. Une poésie qui se matérialise par la conjonction et la coordination continuées du réel et de l’imagination. «Raconte moi une histoire qui ne s’arrête jamais ».
On sort de ce livre avec l’impression d’avoir traversé une écriture tout en déplacement, reprise et inflexion, avec l’emploi de ces mots usuels qui déraillent, qui font « dégonder » la langue, tout juste de quoi ouvrir un nouvel espace. De quoi mettre en « miettes » les souvenirs pour pouvoir ensuite mieux en « faire un pain ». Une manière singulière d’habiter la langue poétique comme on habite une mémoire, au gré de ses vibrations personnelles.
«Il y a des échappatoires qui me tendent les bras »

