Librairie Esperluette (Lyon)
« Dérangeantes || nous dérangeons || balafre dans le tissu du monde
Dissonantes || nous dissonons || mauvaise note dans le chant patriotique
Troublantes || nous troublons || flou dans l’ordre social »
Perrine Le Querrec revient avec ce nouveau livre sur une mutinerie intervenue en novembre 1934 à Clermont dans une école de préservation (la novlangue avait déjà cours – comprendre redressement), véritable maison d’enfermement et d’écrasement « de chaque côté de l’enfance », lieu de punition et de dressage pour « mauvaises filles », « lieu des laissées ». «Toutes considérées comme coupables || même les innocentes || toutes considérées comme incorrigibles ». Les filles se retrouvent là parfois pour un pain volé, parfois pour vagabondage (délit réprimé) ou parfois en raison du droit de correction paternelle qui « permet au père qui s’s’estimerait outragé d’obtenir du juge l’enfermement de ses enfants, sans devoir en justifier les motifs ».
Matées à coup de sifflets, d’humiliations et de nerfs de bœuf, « matons mater les mutines ».
Mutines raconte comment la rébellion s’est lentement organisée jusqu’à ce que Geneviève, Berthe, Jeanne, Marthe, Jacquotte, Marie-Ange, Gisèle, Monelle, Renée, Colette et toutes les autres (elles étaient deux cents) grimpent, revanchardes, sur le toit de l’école. « Debout plein ciel », une mutinerie « panoramique ».
Histoire méconnue s’il en est qui vient nous saisir, nous rappeler aussi l’épisode de mutinerie, décrit par Sorj Chalandon dans L’enragé. Celui-ci prenait place, quelques mois plus tôt, en août 1934 dans la colonie pénitentiaire de Belle-Île-en-Mer. Mais en cas d’évasion, la récompense n’est pas la même, 20 francs pour les jeunes hommes de Belle-Île, 15 francs pour les jeunes femmes de Clermont.
On retrouve dans Mutines les ingrédients qui sont la marque de fabrique de l’oeuvre de Perrine Le Querrec, un travail autour des archives, et le recours à une écriture organique, d’arrache-pied, qui martèle, d’une grande force poétique. Elle a recours pour toute la seconde partie du texte « Berthe » à l’insert de double barre rapprochée || qui vient emmurer le texte, le tasser, parquer les mots comme « les filles perdues », et rappeler aussi l’étroitesse des cellules et des couloirs, les mots hiéroglyphes écrits tout contre les parois dressées, «||la tête claquée contre les murs||». Une manière de réhabiliter ces mutines, en leur prêtant une langue.
«||filles à mater||violentes et immorales||indisciplinées||simulatrices||filles danger||incorrigibles||d’évidentes émeutières||véritable menace morale||vicieuses en devenir|| ».
L’autrice rend compte de tout ce qui se trame dans cette école, où les « silences se superposent », « le murmure peut être un silence », et où le « temps perpétuel » s’organise entre repas, prière, école, cellule, activités à la buanderie et à la lingerie « les filles-frotte » et les filles-fil », entrecoupées d’attente. L’entreprise de désingularisation des occupantes, troupeau de tabliers à carreaux bleus et de sabots. Mais c’est ignorer ce qu’il advient lorsqu’il n’est plus possible de se tenir à carreaux bleus et de piétiner en sabot, « Vous vouliez nous supprimer le langage. Nous le réinventons dans nos sabots qui claquent ». C’est au cœur de ce sordide que nait un soulèvent-joie trois heures durant. C’est si peu, mais c’est tellement.
Encore un livre puissante et nécessaire sur une histoire somme toute récente. Merci Perrine Le Querrec !
«Les filles seraient donc préservées ? Qui préserve quoi ? Est-ce vous qui êtes préservés de nous par cet enfermement. Vous, dehors. Sommes-nous le danger ? Sommes-nous en danger»

