La viduité
Odessa des fantômes Sophie G. Lucas
Sauvegarde éperdue du monde, des oiseaux et des fuites face au deuil, défaites, catastrophes dont l’inéluctable nous rattrape : ici s’invente, comme dans des parenthèses d’enchantées divergences, une possibilité poétique et politique de la joie, d’un contact détaché aux vivants, à l’invention et à l’écoute de la pluralité des voix qui nous constituent. Par un précis travail sur la langue, sur l’écoute des voix entendues par son héroïne, différemment nommée au fil du récit, par les sauts et découpages d’une conscience inquiète, à l’écoute, sauvagement libre, par les dessins et poèmes où la disparition (tant celle du frère que celle de l’illustratrice, Géraldine L. Guillot) fragilement se transfigure, par la tristesse d’un enjouement, par ses descriptions voyageuse, de la Soucoupe de Saint-Nazaire à La Nouvelle-Orléans, Odessa des oiseaux se révèle un captivant et nécessaire roman sur nos résistances aux désastres déjà là. Il faut lire la manière dont Sophie G. Lucas poursuit ici sa geste des ordinaires, son exploration d’un imaginaire de nos réticentes impuissances.
On continue à penser que la première chose devant frapper dans un livre est son style, son accès à une étrangeté acclimatée. Ici, il apparaît dans la disjonction d’absence de virgule, de sauts entre personnages et narrateur, de brisure de parenthèses. La deuxième épigraphe d’Odessa des oiseaux en offre une interprétation : pour Deleuze, ici cité par Claire Marin, « Toute vie n’est-elle pas une phrase un peu folle, avec ses changements de direction, ses bifurcations, ses ruptures et ses sauts, ses étirements, ses bourgeonnements, ses parenthèses ? »Sans jamais être véritablement perdu, on est directement happé par l’indistinction de ce flux de conscience où les voix des proches, les incompréhensions, les sentiments, s’amalgament dans une haletante, hâtive, perception de la pluralité du réel. Une fuite et une lutte, l’existence dans le combat. D’abord de boxe dans l’impressionnant incipit où, celle qui finira par elle-même se nommer Odessa, raconte à la fois ce qu’elle ressent, des visions d’Elvis Presley qui n’est pas mort, son frère qui ne parvient pas à se relever, et ses pensées, les raisons de ce choix et simultanément l’esthétique de ce roman : « Je ne laisse rien au hasard rien en friche. Je décolle du sol. Je vais la chercher. Je fais rendre gorge à la vie. Je la dépèce. Je la désosse. Je vais voir ce qu’elle a dans le ventre. Je la fais swinguer pour la voir s’épuiser. » Vous l’entendez, le swing ? Pas seulement un exercice de style, une façon d’être au plus près de ce que l’on veut dire : d’abord un partage fraternel presque indifférencié. Un lien si fort avec Sasha anime Odessa des oiseaux tant l’écoute des voix est, à l’évidence, entente avec ce qui est perdu. La défense aussi, dans une première partie, d’une forme d’humilité populaire, un sentiment de liberté, de communauté dans cette cité de Saint-Nazaire. « Moi aussi j’ai bossé aux Chantiers, ça créait une communauté ». Sans pathos ni misérabilisme, la vie d’une famille dite ordinaire et toujours la fierté, la joie même, de cette enfance à l’écart. Une seule anecdote, celle qui encore se fait appeler Flo, pour Les quatre filles du docteur March, un jour fugue, aucune porte de ne lui est fermée, on l’accueille, on l’accepte « surtout quelle liberté, notre enfance avait été ça, libre et sauvage ». Et, le contrepoint souriant de sans doute ce qui ne se nomme pas schizophrénie. « Elles peuvent se mélanger elle dit mais je sais leur nombre elle parlent jamais fort c’est toujours doux ça ne m’assomme pas ça met des images dans la tête et ça me fait regarder les choses autrement ». Odessa entend des voix, le confie à son frère, ils gardent le secret, le traitent par la douceur, une acceptation de la différence quand elle se partage, quand elle ne prétend ni à l’exemplarité ni à la normalité d’un milieu socio-culturel. Une certaine tradition, sans doute, de l’antipsychiatrie, une tolérance pour ces deux enfants qui continuent à s’accepter, à s’entendre dans leur fuite. On aime la manière discrète dont Sophie G. Lucas suggère celle de Sasha, qui déjà n’est plus là, offre seulement un des gants à sa sœur avant d’arrêter la boxe, de partir sporadiquement de chez lui pour mieux y revenir, pour contempler les arbres et s’y identifier.
On se savait un avec elle. La terre. On pouvait continuer à être. À habiter le temps lentement. C’est ce que nous avons gagné. Le temps.
Les étés à la ferme, une tradition que personne ne veut reprendre mais qui trace pourtant la naissance du désastre. Une ferme pas une exploitation agricole, un paysan, là encore une modestie qui est sans regret, sans nostalgie. « on ne voulait pas détruire l’héritage, et même s’il y avait personne pour reprendre l’héritage, au moins ce serait propre. C’était aussi une forme d’héritage. » Sophie G. Lucas ne se paye pas de grands mots, elle montre pourtant une résistance morale, dans la douleur qu’elle induit, dépasse parfois. On sent un geste profondément politique, quelque chose qui amplement outrepasse celle de Diva de Martine Delvaux : il ne s’agit pas de s’inventer un destin cru personnel, car exemplaire. Sur les conseils de son frère, Odessa se met à la batucada, aux rythmes collectifs, la manifestation d’une joie protestataire où sous-tend la désillusion, cette impuissance qui reste forme première, mélancolique, de résistance. Une fuite dont ne pas méconnaître le malheur. « Je fais moisson de mon petit monde Et toi ton monde est-il assez grand » Le récit est ponctué de court texte, on comprend qu’Odessa, un fusil, à la main attend la fin. Vois où ça nous mène et si c’était déjà ça. « Que c’est ce qu’elle faisait en fuyant. Arrêter le temps. Et tout ce que les adultes mettent dedans. Des obligations. Des horaires. »
Se taire d’avoir fait partie du Grand Bouleversement./Du massacre. Des extinctions./Ne pas la ramener.
À l’instar de Mississippi, Sophie G. Lucas veut aussi témoigner de ce qui est, de la manière dont y survit, y meurt et de ce qui, malgré tout, subsiste. Un espoir déçu qui profondément résonne avec notre quotidien, avec la défaite collective de cette absence de réaction à ce dérèglement climatique auquel il semble acter qu’il faille s’adapter, sans doute pour mieux gommer les inégalités radicales ainsi reconduites, renforcées. « et c’est de la misère de la pure misère et c’est une catastrophe et je crois que c’est le début de quelque chose ». Pour témoigner, photographie la confusion des visages, Odessa s’en va à La Nouvelle-Orléans après l’ouragan Katrina. De très belles pages sur cet endroit, une façon pour l’autrice de faire ce qui s’apparente à un documentaire poétique, une saisie du réel dans la continuité de celui de Saint-Nazaire, de cette geste des ordinaires, « et La Nouvelle-Orléans et l’horreur et la fierté et la colère et la survie et la beauté et tout ce qui se mélange et le poids des chagrins. » La perte ne saurait être un renoncement à la beauté dans ce qu’elle a, peut-être, de catastrophique. Dans les phrases de Sophie G. Lucas on entend la musique de cette ville, sa reconstruction, son impuissance, le début de quelque chose qui, bien sûr, va en s’aggravant. Odessa des oiseaux devient alors déchirant, notamment dans ses dessins. Les illustrations sylvestres de Géraldine L. Guillot disent en sous-texte ce deuil, elle a disparu en 2024. « et comment on se débrouille de la mort de nos morts. » Dire la douleur de Sascha, le contact avec la réalité qu’elle permet, peut-être. « J’essaie/Comment décoller de soi. De ses angoisses./De ses tourments/Comme si la vie m’avait séché sur place./À nu./Je n’ai plus d’abri. » Pour être ailleurs, il devient dessinateur de procès. On notera d’ailleurs la liberté que suggère Sophie G. Lucas : Sascha annonce qu’il a décidé de baiser avec des hommes, sa sœur jamais ne se sent vraiment femme, aucun ne se laisse réduire à une identité. « Et on ne fera rien pour éviter les catastrophes. Nous y sommes pourtant. » Est-il utile de le rappeler ? Plus profitable paraît alors ce dialogue qui continue, cette écoute de la mort sans laquelle nulle parole littéraire ne saurait advenir. On retient l’ultime écoute, partagée avec son frère, de Kate Bush. La fuite et l’errance d’Odessa, notamment sur la mer noire forcément, continue « Elle course la mort. La traque. En fait une amie. Elle écoute les voix qui disent que. Que Sascha est là et pas là. » Au quatre coins du monde, Odessa s’invente des rituels, des adieux, des présences. « Je me détache mais je n’ai jamais été aussi proche du vivant. » La catastrophe s’accélère, le COVID, les guerres, inondations et incendies « et la joie oui la joie quand tout est en train de s’effondrer » Malgré tout, témoigner de l’extinction, continuer à vivre dans l’horreur de la réalité. Pas totalement une réalité politique, moins encore une naïve sauvegarde artistique, la trace seulement de ce qui ne disparaît pas tout à fait. En dernière extrémité, Odessa, pour mémoire, plie des oiseaux, les disperse, il reste au moins ça. « Sans les oiseaux que reste-t-il de notre humanité. On dit des oiseaux qu’ils sont les émissaires de l’âme après la mort. Est-ce qu’on le mérite. Est-ce qu’on les mérite. » Seulement un geste humble, impuissant en apparence mais inaliénable sombre comme la joie toujours peu ou prou endeuillée. Tout au long d’Odessa des oiseaux on a ressenti une profonde, instinctive, reconnaissance pour la vision de Sophie G. Lucas, que dire de plus ?