Remue.net par Jacques Josse
Assise sur une terrasse, une femme, armée d’un fusil, « fait corps avec son arme ». Elle attend. Elle a tout son temps. Elle le prend d’abord pour revisiter son présent d’avant. Elle le fait débuter en septembre 1977, un mois après la mort d’Elvis, alors qu’elle ne s’appelle pas encore Odessa, a tout juste neuf ans et a choisi le prénom Jo (« pour Joséphine »), ce qui lui permet d’effacer instantanément celui que son père, absent, lui a donné.
Elle habite dans une cité HLM à Saint-Nazaire, avec sa mère, ses deux sœurs et son grand frère, Sasha, dix-huit ans, boxeur éphémère, qui aime le rock, le cinéma, le dessin, les voitures et qu’elle adore, se confiant souvent à lui. Elle circule entre la Soucoupe (la salle des sports de la ville) et les Chantiers Navals. Se sent parfois différente mais sans parvenir à préciser en quoi et pourquoi.
« Elle dit j’entends des voix. Il dit N’en dis rien. À personne. Elle dit qu’elle a toujours entendu des voix. Qu’elle n’a jamais su d’où elles venaient. Elle dit C’est de l’intérieur c’est à l’intérieur ça me parle et c’est tout. Ça rend plus fort ce que je dis. Je ne dis rien à personne sauf. Sauf à Sasha. Et Sasha me croit. Mais Sasha me dit. Ne dis rien. Garde ça pour toi. Tout le monde n’est pas prêt à entendre que tu entends des voix. »
En s’arrêtant sur des séquences précises, de l’enfance à l’adolescence puis à l’âge adulte, et ce sur plusieurs décennies, de la vie d’Odessa (ce prénom s’imposera à elle à l’issue d’un séjour au bord de la Mer noire, (« pour entendre les langues ; pour voir comme tout se mélange »), Sophie G. Lucas compose le portrait émouvant et attachant d’une femme déterminée à ne pas mener une vie qui serait tracée d’avance, et par d’autres.
« Je sais bien que je n’entre pas dans les clous », dit-elle un jour à ses sœurs, non pour se plaindre ou s’excuser mais pour attester d’un état de fait qu’elle accepte et revendique. Le schéma familial habituel, dont les rouages grincent mais qui se perpétue néanmoins (avec mari, enfants, etc ), ce n’est pas pour elle. Ses convictions, qu’elle transforme en actes, la portent ailleurs.
« Odessa devine que ça a à voir avec le vivant. La terre. Le ciel. Les oiseaux. Un truc ancestral. Quelque chose qui se transmet. Elle ne dit pas ça Odessa à ses sœurs. Elle sait que ça peut avoir quelque chose de dingue à entendre et qu’elle est assez dingue pour ses sœurs. Elle ne veut pas se séparer d’elles. »
Il n’y pas de repli sur soi, pas d’individualisme chez elle mais bien au contraire un sens du collectif qui la relie au monde et aux autres, et tout particulièrement à celles et à ceux qui souffrent. Cela passe par un réseau de fils ténus, sensibles. Des liens qui touchent au cœur, au corps, à l’esprit mis en alerte et à l’instinct de solidarité. Elle « a des choses à accomplir. Comme photographier le monde. Comme peindre les gens. Comme créer et recréer. » Quand, quelque part, une catastrophe humanitaire se produit, par exemple l’arrivée dévastatrice d’un ouragan (Katrina) en Louisiane, elle y va, elle s’y frotte. Parce qu’il faut témoigner, rencontrer, aider, documenter toutes les violences – climatiques, politiques, économiques, sociales – que cela implique et qui touchent partout, et la plupart du temps, les mêmes, les déshérités, les laissés-pour-compte, les invisibilisés qu’elle connaît bien et avec lesquels elle partage de solides racines.
La personnalité d’Odessa, entière, active, généreuse, porte haut ce roman qui est rythmé par l’écriture extrêmement dynamique de Sophie G. Lucas. Sa langue, proche parfois du parler usuel, (cherchant ses mots, les reprenant, en ajoutant d’autres, toujours dans une simplicité de vocabulaire, tenant à être précise et comprise, n’hésitant pas à se répéter) procure un tempo syncopé à un ensemble qui se présente sous une forme hybride, puisque s’y mêlent prose, poésie et dessins.
Bientôt, celle qui se tient sur la terrasse en aura fini avec le récit de sa vie. Elle l’aura transmis aux autres et offert aux oiseaux, aux vrais et à ceux qu’elle plie, fabrique, colore, peint sur les routes, colle sur les murs ou lance dans les airs.
« Elle ne saurait dire quand ça a commencé.
Le désastre.
L’accélération du désastre.
Il y avait bien quelques repères.
Des dates.
Des événements.
Les feux. Les inondations. Les suffocations.
Les immersions. Les exodes. Les famines.
Les guerres. »
Que dire de plus ? Si ce n’est inciter à la lecture d’un roman marquant, d’une grande et riche densité, où la vie (dans toute sa complexité) et la mort (ici celle de la mère et du frère) se côtoient, où fiction et réalité se touchent et s’électrisent pour dessiner les contours incandescents d’un monde (d’une humanité) mal en point où des consciences fortes (Odessa en est une) se rassemblent pour alerter.

