Revue de presse

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La viduité

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Spéculative dystopie pour interroger nos représentations, et leurs dominations, genrées, Paysages voraces réfléchit aussi sur nos liens avec une nature ici divinisée, dont la crainte induit une détonante dépendance à une toxique préservation de sa dévoration, et nous invite à penser l’aliénation religieuse, à sa haine des sciences sociales, de tout savoir émancipateur. Dans une prose parfois un rien explicative, démonstrative, mais où la saine colère, la critique presque militante, prend grâce à la fiction une forme de questionnement, quasi anthropologique, sans réponse, Guillaume Aubin propose, fragile et réprimée, savante et sceptique, une existence possible seulement dans la contestation, la comparaison, la potentialité de, toujours, rêver un monde autre.


Commençons par une précaution : pour évoquer le moins injustement possible le second roman, après l’intéressant L’arbre de la colère, de Guillaume Aubin, on sera contraint d’en dire un peu trop, d’évoquer l’intéressant retournement de situation qui résout le problème de la procréation et pose des questions dont l’incertain demeure notre héritage au sens où l’entend Derrida. On sait l’auteur passionné par l’ethnographie, par le décentrement que permet son regard, par cette étrangeté qui révèle l’absurdité de nos mœurs et surtout de nos dichotomies genrées. Dès les premières pages, par un article très didactique sur le cadre théorique un rien envahissant de ce roman, dans un univers où seules les Femmes règnent, on réussit à s’arracher à l’Être, cette nature autant divinisée que diabolisée, dont elle se préserve en rituellement ingérant du jaune, une nauséeuse couche protectrice qui leur permet de vivre dans les apparences de cette société parfaite. Paysages voraces parvient à se faire récit d’aventure, dont la première est celle intellectuelle, cette quête contestataire de la connaissance. Marir Tomé ose contester le récit national de ses Femmes qui se prétendent élues, choisies par l’Être dans une forme de symbiose. Après David Graeber, Guillaume Aubin nous rappelle, nous assène parfois aussi, l’absolue nécessité d’un contre-récit, d’une déconstruction, la possibilité politique d’inventer des alternatives. « Quand je trouve des impensés, des dénis, c’est que je fais bien mon boulot. » Dans une tremblante ressemblance avec nos organisations, cette hypothèse jette un trouble, est combattu par toutes les pensées réactionnaires, dominatrices. Plus que jamais, il semble impossible, parfaitement urgent, de montrer qu’il existe différents modes de vie que celui destructeur dans lequel on nous précipite. Dès lors, à partir de différents cimetières, à partir d’une pensée dont l’auteur retrace la croyance au progrès, Marir Tomé ose émettre l’hypothèse que « le groupe fait don le choix de la précarité plutôt que celui de la sécurité, le choix de la vivacité plutôt que de la longévité. » On le sait, l’option de la sédentarité a donné lieu à beaucoup de refus, de schimogenèse, ou, dans cet intelligent roman, d’imitation. Preuve de la force de l’hypothèse, la répression s’abat. Toute ressemblance avec la pensée « woke » comme fautivement ils disent…Mais, Paysages voraces est toujours malin, il revient, pour en interroger la possibilité, la désinvention, de cette mystique du progrès : « Elles étaient les artisanes de leurs propres réussites, croyaient au libre-arbitre, à l’élasticité du destin, l’émerveillement scientifique était leur forme d’émerveillement mystique. » En en contestant l’universalité, en le déconstruisant, il est temps de réinvestir l’héritage des Lumière, peut-être. La société parfaite est toute d’aliénation, ne parvient pas à envisager que l’on refuse cette perfection vendue. On aime bien l’idée du jaune, de cette drogue qui nous maintient dans l’illusion de la sécurité, dans l’asservissement d’un pacte censé nous protéger. Notons, quand même, que par des formules comme celle-ci, « Je bois mon jaune en quelques gorgées », on a pensé durant tout le livre au pastis, pauvre de nous. On insiste à peine sur ses dommages, sur l’aliénation de cet opium du peuple…Miroir de notre contemporain si souvent vendu dans son absence d’espoir, aliéné à sa résignation au pire que sont non les montées mais les installations du fascisme, Paysages voraces a l’élégance de nous restituer un peu d’espoir. Sombre, bien sûr. Tout ce beau monde ne va pas tarder à se retrouver en prison. Avant cela, on explore les marges, les zones de pauvres relégation qu’en masse produit cette dictature d’un bonheur imposé. Hors des lieux de pouvoirs, du confort de la contestation intellectuelle, Guillaume Aubin raconte la vie des travailleuses qui récolte le jaune sombrent dans la drogue et les gangs, la violence d’une absence d’issue. Nous passons alors dans le destin de Tarpédie, dans une ville minière, dans la détestation de ses mères, dans son refus instinctif. Quelque chose de véritablement plaisant, d’assez captivant dans sa forme de récit d’aventures. Narcissique enfermement de l’adoration divine, « Nous voulons vénérer une puissance qui nous dépasse mais, par manque d’imagination, nous finissons par nous vénérer nous-mêmes. » La face sombre de l’Être si on s’adonnait à un douteux jeux de mots. Tarpédie le regarde, en invente la tentation quand la société la rejette elle se retrouve dans celles des Hommes. Comme dans la société amérindiennes évoquée dans L’arbre de la colère, Guillaume Aubin interroge les liens des sociétés entre elles, la tentation et la circulation. Dans Paysages voraces où le désir est très présent, il laisse tourner lectrice et lecteur derrière un impensé, celui de la procréation. On pense que nous sommes dans une société exclusivement féminine quand il s’agit d’un neutre essentialiste. Tarpédie dans la société des hommes redécouvre la domination genrée, la séparation en genre par le génital. Il pose alors la potentialité que l’indistinction des genres ne soient pas la seule solution. Un cas de figure, existe-t-il une répartition genrée, dans cette société douloureusement idéale, des viols et violences ? Cette société des Hommes vit par imitation, les Hommes pour aller chasser imite les Femmes. Là encore radicale mais fine spéculation sur les imitations du progrès. Au fond, qui doit imiter qui ? Comment reconstruire un dialogue pour inventer d’autre évolution ? Toujours attentif à son suspens, à l’aisance et au plaisir de lecture, Paysages voraces emprunte aussi au récit de prison et se clôt sur une lueur d’espoir : du fond de la répression se reconstruit le fragile espoir de réinventer un monde, encore et toujours.

En attendant Nadeau par Sébastien Omont

La rentrée d’hiver 2026 semble prendre le contre-pied de celle de l’automne. Par rapport aux règles, aux codes, aux normes que semblent actuellement adorer beaucoup de Français – autant que ceux qui promeuvent ces normes à coups d’investissements médiatiques démesurés ou d’opportunisme servile –, cette rentrée, on aurait envie de la qualifier de sauvage. Vive, débridée, inventive, dure pour dire la dureté de la société, lancée vers les espaces où le poids de celle-ci s’allège.

Dans la dystopie de Guillaume Aubin, Paysages voraces (La Contre Allée), les femmes, pour ne pas être dévorées par leur environnement, « l’Être », doivent consommer une substance toxique qui empoisonne aussi leur corps.

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