Livres Hebdo par Olivier Mony

La malédiction d’Eliseo. De loin, on voit mieux. C’est peut-être ce qu’il convient de se dire de ce merveilleux écrivain argentin qu’est Eduardo Berti, récipiendaire l’an dernier du prix Roger-Caillois, membre de l’Oulipo, qui, vivant à Bordeaux depuis quelques années, observe mieux qu’aucun autre depuis les rives de la Garonne son pays natal et les mythologies qui le fondent. Souvenons-nous ainsi de Faster (La Contre Allée, 2025), admirable récit de l’amitié de deux adolescents, fous de vitesse et de pop music, sur fond de rencontre avec l’idole argentine, le pilote Juan Manuel Fangio. Voici aujourd’hui Eliseo Alegre ou le footballeur malgré lui. Élu par le journal ABC meilleur roman de l’année 2025 en Espagne, il a été initialement publié en espagnol mais sa version française a été assurée par l’auteur lui-même. C’est d’une autre obsession argentine qu’il est question ici, le football. Qui est-il, cet Eliseo qui porte bien mal son nom, car heureux (traduction française de Alegre) il ne le sera jamais vraiment ? Habitant durant son enfance, dans les années 1950, dans un bourg perdu du pays de Maradona, le garçon est victime d’une sorte de terrible fatalité. Il est doué, excessivement doué, pour un truc qu’il n’aime pas faire… Jouer au ballon. Il lui faudra alors, sa vie durant, porter le poids des attentes et de l’admiration des siens, de ses amis, de son peuple. Peut-être inspiré par une histoire vraie (celle de Tomás Carlovich dit El Trinche, qui se refusa aussi à la gloire), Berti joue en virtuose des attendus de sa fiction spéculative. Se succèdent auprès du souvenir d’Eliseo, comme en un chant choral, autant de supposés témoins… Tous ceux qui furent comptables d’un prodige. Un prodige malgré lui.

