Fabrice Schurmans
La Ballade de Lucienne Jourdain, de l’écrivain luxembourgeois Tullio Forgiarini, convoque dès le titre un intertexte fameux et embarque le lecteur sur des routes bien connues. On songera autant à la chanson de Marianne Faithfull qu’au film de Ridley Scott. À soixante-sept ans, Lucienne décide de passer son permis de conduire. Il ne s’agit pas seulement d’une gageure, mais d’une décision qui orientera le reste de son existence. Brisée par le déterminisme social, épouse, mère, elle décide de sortir de la case où le monde l’a rangée et de la coquille où elle s’est recroquevillée. Après une intervention cardiaque – la greffe d’une valve de porc vaut au lecteur un passage réussi sur la présence du cochon en elle –, elle remarque depuis la fenêtre de sa chambre une décapotable que conduit une jeune mère. Cette voiture sportive devient d’un coup le symbole de son aspiration à l’émancipation. Victor, le mari, ne comprendra bien sûr pas ce besoin tardif de route, de liberté, de séparation. Partir, certes, mais comment se débarrasser de Victor, l’époux aussi dédaigneux qu’encombrant ? de manière radicale. « J’ai encore du mal à croire que c’est moi qui ai appuyé sur la détente, ce soir-là. Comprenez-moi bien : je ne veux pas me soustraire à ma responsabilité, ni mouiller Dieu ou le diable dans cette affaire, mais j’ai la conviction intime que le coup est parti tout seul… le premier en tout cas. » L’arme à feu comme moyen de libération rappellera encore le film de Scott. Les protagonistes s’y dégagent de l’emprise de la masculinité toxique et de ses symboles via le semi-automatique. Qu’elles descendent un violeur ou fassent exploser un camion-citerne, les deux amies se libèrent ainsi d’un carcan.
Thelma, Louise et Lucy Jordan nous ont préparés au meilleur, c’est-à-dire à la prise de conscience de ce qu’une certaine éducation, la société patriarcale, les machos font aux femmes. Forgiarini choisit le bref, en l’occurrence la novella, le cinglant et l’humour afin de représenter le voyage initiatique de Lucienne. Certains gestes engagent définitivement celles qui les posent. Dès l’instant où la protagoniste décide de passer le permis de conduire, l’engrenage se met en marche. Elle a beau raconter son histoire après coup – à un auditeur dont nous découvrirons l’identité en fin de parcours –, nous ne doutons pas que la machine, une fois lancée, ne s’arrêtera plus. Les règles de la fiction de la route sont connues – la décapotable d’occasion, le pistolet, les rencontres avec des personnages secondaires plus ou moins perturbés, la quête d’émancipation –, et Forgiarini les connaît assez pour en jouer avec un art évident. Il sait que parmi les caractéristiques génériques, l’une prime sur les autres : le voyage importe plus que la destination. Thelma, Louise et Lucienne partent parce qu’elles le doivent et roulent parce qu’elles ne peuvent plus faire autrement. La femme sédentaire par obligation devient nomade par choix. En l’occurrence, rouler jusqu’au bout – de la route, du rouleau, de l’horizon – donne, enfin, du sens à l’existence de celle qui en possédait si peu. « Mon monde à moi, il est passé en m’effleurant à peine. À l’âge de Virginie [une autostoppeuse de 18 ans], j’étais fiancée et un an plus tard, j’ai épousé Victor. Il m’a épousée, plutôt ! Ou alors, mes parents m’ont mariée à lui. J’ai passé le restant de ma jeunesse à me mentir en me disant que c’était mon choix et que j’étais heureuse comme ça. » La novella de Forgiarini claque comme un coup de feu. Elle claquera d’autant plus fort si on la lit d’une traite, sans relever la tête, sans prendre haleine.


