Les libraires en parlent

← Le Pion

Héloïse de la librairie Albertine (Concarneau)

Tranchez, avec une hache, le long cou de l’histoire. Tranchez-le pile en
l’année 1962 et observez.
Vous y verrez, affleurant nets, une collection rhapsodique d’événements,
les destins bouleversés d’hommes et de femmes dont nous avons pour
beaucoup oublié – ou toujours ignoré – l’existence. De ces vies qui ne
prennent sens qu’au regard d’une toile historique qui les emprisonne et
les dépasse… des vies de pions, sacrifiés volontairement ou non sur
l’autel de la marche de l’Histoire.
Parmi ces événements:  une partie d’échecs, disputée par deux hommes
dont les parcours individuels croisent les intérêts et les conflits des
Nations. Un ancien enfant prodige de l’Espagne franquiste et un jeune et
insaisissable américain, atout et agent rebelle des Etats Unis. Ces
deux-là, nous en suivrons à la fois l’affrontement lors d’un tournoi
international et le parcours biographique : des vies tour à tour portées
et écrasées par la grande Histoire.
Littérature de non-fiction ou journalisme littéraire, peu importe
l’appellation. Il y a là conjugués une immense et réjouissante
créativité artistique et un souci constant de vérité historique, pour
une plongée dans le 20e siècle qui tire des fils inattendus et offre une
mosaïque passionnante.
Troublant aussi, ce récit qui exacerbe en nous deux sentiments très
forts et très contradictoires : la sensation de notre petitesse face à
la Grande Histoire, et la conviction que, même lorsqu’elle est un jouet
entre des mains plus puissantes, chaque vie humaine est un absolu et
mérite d’être contée pour elle-même.
Brillant. Captivant.

Sarah de la librairie Terre des livres (Lyon)

A travers le duel emblématique échiquéen Fischer/Pomar, Paco Cerdà livre un récit singulier à la croisée de l’Histoire, de l’actualité et de l’intime qui expose les mouvements profonds de nos sociétés, raconte une décennie de changements radicaux qui trouve des échos incessants dans le présent.

Il met à jour les interférences politiques dans l’espace intime et interroge le métier de vivre et de s’engager, les luttes collectives, l’éveil politique, le quotidien de l’activisme et les raisons qui peuvent nous mener au combat. Il creuse aussi la question de la violence politique et des idéologies de la supériorité. Comment et pourquoi continuer le combat quand l’adversaire semble trop grand pour être défait ? Quelle rôle le sacrifice individuel joue dans les révoltes collectives ?

Mais ce qui est bluffant, c’est qu’il déjoue avec ingéniosité les codes d’une littérature à thèse dans un roman captivant et immersif, en perpétuel mouvement et qui se lit d’une traite : roman d’espionnage et d’aventures, satire sociale, fragments d’un discours amoureux, compte-rendu journalistique, transcriptions radiophoniques, épopée de perdants magnifiques qui dans la dureté de la solitude arrive au plus profond d’eux-mêmes, réquisitoire contre l’oppression. Le Pion est rigoureusement documenté, mais Paco Cerdà est un raconteur d’histoires hors pair !

Tel un jeu de matriochki, Le Pion est un formidable roman polyphonique aux récits enchâssés, où chaque personnage encapsulé est saisi dans un moment décisif. L’on y rencontre de nombreux pions voués à une cause politique, arrivés là volontairement ou non, qui montrent concrètement comment on vit ses idées. Paco Cerdà ne tombe jamais dans les travers du manichéisme, il ne cesse de montrer à quel point les parcours, les vies et les impressions parties d’un même point peuvent mener à des choix divergents.

Ce texte constitue une singulière geste sur les grand.e.s oublié.e.s de l’Histoire qui donne envie au lecteur de partir à la rencontre des différents pions. Le Pion est aussi un texte captivant sur la fabrique de l’Histoire, sur la manière dont on façonne les récits nationaux et les légendes ; une exploration de l’écart entre ce qui est vécu et ce qui est dit, une mise en abyme captivante qui rappelle que les luttes sont romanesques pour ceux qui ne les ont pas vécues.

La narration est époustouflante, l’écriture circonstanciée, au cordeau et douce-amère, que viennent chahuter des percées poétiques, aériennes et tendres.

En bref, un récit revigorant qui nous renvoie à nos engagements, à nos espoirs insensés, qui nous fait penser aux incertitudes de l’avenir.

Un roman ardent des révolutions politiques, des luttes et des guerres intimes, éclairant notre capacité à laisser une place à d’autres vies potentielles en nous.

Un splendide manifeste célébrant l’engagement & l’intranquillité comme armes de combat.

Vincent de la Librairie La fontaine (Privas)

Quitter, avec un peu de tristesse, l’ambiance joyeuse et fraternelle d’un petit salon du Livre, fleurant bon l’Espagne et ses combats dans les dernières rencontres (merci Laure Sirieix, merci Paloma León!), et puis y revenir bien vite, en Espagne, dès les premiers pas vers la découverte de la Rentrée littéraire, avec deux textes extraordinaires, promis pour la fin de l’été… Une fête !

Le Pion de Paco Cerda (La Contre Allée, août 2022), premier roman d’un journaliste qui nous avait déjà captivés l’an dernier avec une enquête remarquable, Les Quichottes (editions La Contre Allée), sur l’Espagne du vide, est en 77 chapitres, comme autant de coups dans la partie d’échecs qui opposa en 1962 l’espagnol « Arturito » Pomar à l’américain Bobby Fischer, une exploration de toutes les manières d' »être pions », bons petits soldats sur l’échiquier du monde de jeux ou de guerres qui dépassent leurs acteurs, manipulés et trop souvent perdants…

Boulder d’Eva Baltasar (Verdier, août 2022) évoque, quant à lui, dans un style incisif, le piège de la maternité assistée, dans lequel une grande solitaire, farouchement attachée à sa liberté -comparable à un « boulder », l’une de ces grandes pierres isolées au milieu d’un vaste paysage -, se trouve engluée, le jour où sa compagne lui impose ce choix. Un texte d’une rare puissance poétique, alternant violence et tendresse, empreint d’érotisme lumineux, le second mouvement d’une trilogie romanesque amorcée brillamment avec Permafrost (Verdier, 2020).

Bon, on vous en dira un peu plus dès que possible, on avait juste envie de vous allécher, de nous réjouir avec vous que le changement climatique n’ait pas entièrement asséché l’inspiration littéraire…

Fabien de la Librairie Decitre (Grenoble)

Le Pion est véritablement une histoire de pions, ces hommes et ces femmes qui partent aux premières lignes, volontairement ou poussés par des forces qui les dépassent. De leur propre chef ou sortis de la tête des grands chefs, chair à canon sacrifiée par des enjeux idéologiques et géopolitiques, leurs mouvements se font dans les remuements de l’histoire.

Une lecture vive, foisonnante, intelligente, impliquée dans le concert de voix des mouvements sociaux, des luttes populaires, des fièvres de la guerre, des combats collectifs. On se laisse étourdir à tour de pages tant la construction est éblouissante. C’est un bal, que dis-je : un gala !, où se croisent pêle-mêle Franco et ses phalangistes, des républicains révolutionnaires, des McCartistes et des communistes, des grands maîtres d’échec et des petits maîtres imbus de leur pouvoir. On y croise dans les corridors parallèles Tom Hayden et Montalban, Malcolm X et Luther King, Kroutchev et Kennedy.

Magistralement orchestré. Mythologique, métaphorique, la vie et la mort de Pomar et Fischer. Fischer vs Pomar : une partie d’échecs, et le récit déroule ses circonvolutions. 64 cases. 77 mouvements. Mille histoires. Un des grands livres de cette rentrée à venir.

Rémi de la Librairie La Fabrique (Bar-le-duc)

L’Espagnol Arturito Pomar et l’Américain Bobby Fischer ont ceci en commun d’être des enfants prodiges. D’ailleurs, ils traîneront toute leur vie leurs petits sobriquets au lieu de leurs prénoms respectifs… 

Dans le petit monde des échecs comme ailleurs, les enfants prodiges fascinent… Toutefois, les adultes qu’ils deviennent déçoivent bien souvent.

Dans le cas précis de Pomar et Fischer, ils portent sur leurs épaules, en plus de leur ambition, les espoirs de leurs pays en quête de prestige. Ils doivent composer avec une pression et un enjeu qui dépassent de très loin ce petit jeu subtil auquel les enfants et les vieillards jouent dans les parcs….

Au travers d’une partie jouée à Stockholm en 1962, Paco Cerda convoque (accrochez-vous) : les destins des deux joueurs, l’Espagne franquiste et les cadavres qu’elle traîne, l’espionnage de la CIA, celui du KGB, Boris Spassky, le déclin de l’empire américain, les soubresauts de l’église catholique…
Autant d’épisodes, formant un patchwork étonnant, où l’Histoire a broyé, a contraint, et a transformé des destins ordinaires en rois, dames, tours, cavaliers ou – le plus souvent – en simple pions.

Un roman fascinant de bout en bout.