Revue de presse

← Les Enfants d’Ossibova

Remue.net, Jacques Josse

En dédiant son livre « Aux cœurs d’orphelins », Tine Laclos précise d’emblée la place que ceux-ci vont occuper dans son roman. Peu importe le pays où cela se passe. Ce peut être là-bas, ou tout à côté, hier ou aujourd’hui, ou ici même, demain ou après-demain. Une guerre est en cours. Dont on ne saura pas la cause (on n’a aucun mal à l’imaginer) mais dont on mesure les conséquences. On envahit, on annexe, on déporte et on tue. 
Dinko, onze ans, a tout vu. Il a vu, pendant les vacances de Noël, des hommes vêtus de noir venir chercher son père et ordonner aux autres membres de la famille de rassembler leurs affaires pour les suivre.

« Avant le camp, son existence était presque douce, il rentrait à Grad seulement une fois par mois. La plupart du temps son père était en voyage. Retrouver régulièrement ses sœurs et sa mère le comblait de joie, puis il retournait vivre au monastère sa vie de petit haïdouk des forêts. »

Un jour, au camp, aidé par sa mère, de plus en plus décharnée, Dinko réussit à s’enfuir et à traverser la plaine en courant pour atteindre et traverser la rivière qui lui permet de prendre ses distances et d’échapper aux gardiens et aux chiens lancés à sa poursuite. Une voix intérieure lui dicte la conduite à adopter. Se nourrir, rester près de la rivière, s’abriter puis se remettre en marche.

« Guidé par la voix vibrante de chaque yézin qu’il entend chanter au loin, il arrive un soir dans un vieux quartier de la ville de Baalka où il trouve le moyen de pénétrer à l’intérieur de la grande dzhamiya consacrée depuis le quatorzième siècle au culte manski venu d’Istamb. »

Ainsi va Dinko, qui chemine un temps avec un loup, se nourrit comme il peut (dans les champs, sur les marchés), boit aux fontaines, dort dans les cimetières et parvient enfin au bord de la mer, à Ossibova où il rencontre Snyeg, une orpheline qui vit dans une crique et capture des poulpes, des crevettes, des oursins. Elle aussi, elle a tout vu. Elle a vu les hommes emmener son père, lui attacher les mains derrière le dos, mettre le feu et anéantir toute sa famille.

« Il a fallu plonger et nager le plus loin possible. Une fois arrivée au milieu de la crique, je me suis retournée pour apercevoir la pinède alors que les flammes atteignaient les plus hautes branches de mon arbre, et que ma cabane de fortune prenait feu. »

Tous deux vont apprendre à se connaître et à s’entraider pour vivre un temps de complicité enfantine qui s’arrêtera brutalement. Tout autour, la guerre se poursuit. Elle sème la mort, ses victimes sont innombrables. Dont beaucoup d’enfants. Bientôt Snyeg ne pourra y échapper. Elle laissera Dinko seul et désemparé.

Tine Laclos s’attache – dans un premier roman au fil narratif alerte et incisif– à dire la violence du monde vue à travers le regard et le vécu des enfants qui en sont victimes. Il ne lui faut pas plus d’une centaine de pages pour révéler avec un certain tact, exemples à l’appui, que si la sagesse et la tempérance se font rares, surtout par temps de guerre, les orphelins (habitués à parler avec leur cœur, en y ajoutant leurs rêves et leur imaginaire) en sont de très précieux détenteurs.

La viduité

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Enchantée dystopie endeuillée – inventive, émancipée — où la distorsion de la langue et du vocabulaire donne à entendre un sombre univers de camps et de destruction, des sombres, impuissantes et souveraines résistances qui, par rencontres, y naissent. La brièveté ramassée du premier roman de Tine Laclos charme par l’écart, familière étrangeté, aux tristes pulsions de destructions trop, hélas, connues et par ses emprunts à un merveilleux inquiet, à la survie endeuillée, artistique donc, ainsi proposée. Les enfants d’Ossipova se révèle un joli conte sur l’exil, l’imaginaire et ses si fragiles sauvegardes et surtout résistance.


Un récit sans doute tient avant tout à sa langue, l’invention d’un monde parallèle, triste miroir du nôtre, est souvent une question de sémantique, de la différence des dénominations qui le constituent. Tine Laclos parvient à de familiers néologismes, à nous dépayser par les échos insituables qu’ils suscitent. L’autrice travaille les sonorités de ces nombreux termes qui soulignent l’ailleurs de son roman. À son tout début, on a été tenté de prononcer le terme de post-exotisme, ne fût-ce une forme de douceur. On préfère y entendre des frontières qui s’estompent, des zones géographiques qui s’effondrent par la confusion des sonorités parfois de l’est, du Moyen-Orient, de l’Afrique, voire japonaise. Allez savoir. La loudilla, une sorte de mélancolie, la Yandrâska et toutes les sectes religieuses où est éduqué, enfermé, Dinko avant qu’elles ne se déchirent dans d’innommables conflits intestins. « il redoute les humains, êtres sibyllins et étranges, qui peuvent tout à coup déporter leurs semblables dans des lieux indignes. « Ce conte de fée dessine alors les peurs et réalités soigneusement occultées de notre contemporain. Au début, Dinko s’enfuit d’un camp, porté par la voix de sa mère morte, de ses conseils pour survivre, habile manière romanesque de faire avancer l’intrigue, progresser sa fuite éperdue. Tout va vite, dans ce bref roman aussi rapidement que cette existence mouvementée arrache son enfance à Dinko. La solitude d’une fuite, une peur généralisée. Elle ne parviendra à s’exprimer que dans le partage, dans les récits des belles et sombres rencontres, pleines de pertes, qui animent ce roman. L’enfance, peut-être, s’invente en miroir, sans doute dans la conjuration de ses jeux. L’épreuve de la solitude avant d’approcher un loup, la reviviscence des rêves aussi. Apprentissage. Le partage de la souffrance.

La langue de Tine Laclos mime admirablement le merveilleux pour décrire la rencontre avec Snyeg. Une gamine qui joue, ramasse des coquillages pour en faire des diamants, pêche des poulpes et garde sa crique comme on conserve les souvenirs quand tout de sa vie d’avant à brûler, calciné par les hommes-tremblement-de terre. On aime la manière dont Les enfants d’Ossibova, par l’obscurité de son langage, jamais ne simplifie l’accès au mythe. Les mots peuvent aussi être d’hermétiques protections, ne pas préciser dans quel horrible charnier les parents et frères de Snyeg ont disparu. Tine Laclos joue alors le poétique, de jolis jeux de lumière sur la mer, les enfants « vivent au rythme enchanté des heures primitives. Comme celle de l’épée du soleil qui, chaque soir, par son reflet courant en ligne droite jusqu’au rivage, adoube la mer, ou encore celle du rendez-vous voltigeant des hirondelles virtuoses. » Avant de parvenir à partager son histoire, Snyeg joue, se réfugie dans un imaginaire compensatoire, s’imagine infirmière d’une grande guerre. Le roman déploie alors, sans explication, on l’a dit une belle mythologie, une réappropriation enfantine. On en conservera le souvenir de ses Reines de Sel qui peuvent déclarer : « Nous existons dans les interstices des océans psychiques,/Nous combattons pour l’équilibre du monde,/Nous refusons de prendre la parole. » On retrouve ici un imaginaire très contemporain qui réactive celle romantique d’une incorporation à la Nature. On en entend ici la part de mort. Aujourd’hui, il convient sans doute de la montrer comme une manière, comme le dirait Ariel Kyroud’inventer d’autres imaginaires pour demain. L’autrice le dit très bien : « au lieu de quoi, elle devenait algue, elle devenait eau, elle devenait sel… Elle avait inventé une modalité de résistance nouvelle. […] Tour à tour, combattante et embrassant sa propre folie, parce que cette lourdilla-qui-faisait-mal était le prix de la résistance. Petite, fragile, seule, elle résistait. » Irréductible puissance de ceux qui n’ont aucun pouvoir, persévèrent à proposer des contre-narrations. Mais tout ceci, à l’évidence, reste sans consolation, court même à sa destruction. Prémonitoire volition de voler. On note le précipité flottement de cette perte de Snyeg : attachement d’enfantine incompréhension. Une autre reconstruction va suturer les blessures de Dinko, le fera dans le partage de la souffrance. Un couple endeuillé le retrouve sur la tombe de leur enfant mort, adoption sans substitution. L’obstination du chagrin comme résistance et, un peu plus convenue, voie d’accès à une conjuration artistique sans réelle compensation. Dinko va construire une arche, veut la détruire, trouve peut-être ainsi un accès « vers les lieux préservés du monde ». À moins que sa seule rédemption, son transitoire bonheur dans un monde tourmenté, soit de regagner son enfance, de recommencer à jouer, à mettre en scène ses traumas pour en tenter sinon un exorcisme d’une moins une libératrice expression. On aime la manière dont les éditions de La contre-Allée continuent à affirmer la nécessité d’une résistance politique par la transfiguration d’imaginaires divergents.

@nos_lectures_hors_champ

« En sortant de sa cachette il court aussi vite que ses jambes lui en donnent la force »…
Dans ce pays en guerre, « il », c’est Dinko, onze ans, qui s’échappe d’un camp de prisonniers….
Ne pas se retourner et repenser à tous les conseils de sa mère ; faire fi de son chagrin extrême, de la fatigue, de la faim, de la peur…
Les chemins de l’exil le feront passer par l’île d’Ossibova – le temps d’une amitié éphémère avec La petite Snyeg, orpheline de cinq ans traumatisée par la guerre – avant d’être recueilli et d’accepter l’idée « d’une nouvelle vie ».

Un premier roman d’une grande force et sensibilité ; Tine Laclos nous emmène dans les pas de Dinko, dans la tête de Snyeg, avec une prose qui mêle le réalisme et la violence du vécu, à l’onirisme des légendes, à la finesse des sentiments.
Un livre bouleversant qui dit l’horreur de la guerre, tout spécialement à hauteur d’enfance…

Edelweiss