Revue de presse

← Lettres à Clipperton, une aventure épistolaire

Encres vagabondes

Encres vagabondes

Un article de Marie-Anne Boisson pour Encres vagabondes, de 20/06/2022 :

Comme le sous-titre nous l’indique il s’agit ici de suivre un récit, des impressions, et donc une sorte d’aventure à travers ces lettres écrites chaque jour. 
Le jeu, car l’on peut supposer que cela en est un, consistera à nous faire croire, espérer, ou imaginer, que ces lettres, si elles ne revenaient pas à leur envoyeur, auraient pu trouver leur destinataire, et ce dernier peut-être…
Et n’oublions pas le mystère, l’inconnu, le geste insensé…
Enfin c’est ce que l’on se dit au début, même si ce « jeu » nous laisse d’abord un peu sceptique, et quelque peu dubitatif, ensuite !
Mais allez savoir tout ce que cette lecture peut nous réserver !

L’autrice écrit elle-même sur la couverture turquoise de son livre : « Lorsque l’on s ‘adresse à une île déserte, au fond, les potentialités dans les destinations sont extrêmes. Mais n’intellectualisons pas trop, voulez-vous ? Laissons-nous plutôt aller au bonheur de la rencontre fortuite, à l’improbable destination de la bouteille à la mer. J’ai tant de choses à vous dire. »
Voilà, qui précise, ou embrouille, mais en tout cas, qui va nous intriguer !

Tout commence à Condrieu, le mardi 17 Mai 2017 car l’autrice nous indique qu’elle va écrire et envoyer ses lettres à « Tout résident, 98799 La passion-Clipperton ».
Et puis le roman arrive sous la forme d’un nombre de pages limité par la décroissance du crayon qui va servir à écrire ces fameuses lettres !

Et donc, voici, une île, déserte à présent, au cœur du Pacifique, mais qui aurait été habitée autrefois. L’autrice nous le dit !
Alors, mystère, rêve, mais surtout prétexte à une construction intéressante qui s’anime au fil de ces 134 jours… et qui va se remplir de questions, d’histoires et certainement d’inventions. Car l’autrice, là-aussi qui s’adresse à nous, le précise et comme le « signale Barbara Pompili, secrétaire d’État chargée de la biodiversité : « L’île de 8 kilomètres carrés, dont 2 kilomètres carrés de terres émergées, n’est ni un département ou région ni une collectivité d’outre-mer et ne compte pas de présence humaine ». »
Que faire alors ? Prendre du plaisir, sa propre curiosité en bandoulière, pour se laisser emmener par ce jeu littéraire, cette aventure particulière, dérisoire peut-être ?

Et puis, sans rien dévoiler, à propos de cette île, de ce support à l’imagination, à la création, juste cette phrase « pêchée » ainsi dans une lettre du 5 juillet 2017 : « C’est drôle comme la langue fait bouger les buissons de l’imaginaire. Le gardien ne remue pas les mêmes branches que the caretaker. La garde contre le soin. Voilà une question qui intéresse tout passionné de Clipperton : que fait-on en fait pour le lieu isolé ? Le garde-t-on des Autres ? Le couve-t-on de mille soins ? A qui, à quoi obéissons-nous ainsi ? »
C’est vrai, le mystère est déjà là, et même dense sans avoir besoin d’ajouter cet extrait, pour compliquer les choses, surtout quand on ne veut rien dévoiler !
C’était juste pour donner une idée du ton, de l’écriture…

Car ensuite, et encore pour « embrouiller » davantage les lectrices et les lecteurs, au milieu du livre, on peut lire ceci : « Les rêves que l’on fait sur Clipperton, cette folle série de projections qui ne parlent que de soi, peuvent durer un temps, elles peuvent même convaincre d’autres de la suivre, tant le récit produit a de la force. Mais un jour, quelqu’un, quelque part, dans un bureau, dans une banque, parvient à voir les failles du récit et soudain, comme une baudruche qui éclate, cesse d’y croire. »

Et puis Irma Pelatan, qui signe les lettres de son prénom, s’adressant à son « cher ami » destinataire des lettres, dit aussi ceci « Au fond ce « vous » à qui j ‘écris, oui, vous, cher et magnétique ami, n’êtes-vous pas cela, cette solarisation tropicale qui voudrait tant durer ? »
De quoi faire penser, ou inviter à la réflexion, ou seulement au plaisir de découvrir…

Car et pour en finir : « Que faire lorsque l’île occupe un individu ? Lorsque l’île est désireuse d’occuper tout le domaine d’un individu ? »

France Culture

France Culture

Irma Pelatan était dans La Salle des machines, l’émission de Mathias Énard diffusée sur France Culture, pour parler de son livre Lettres à Clipperton, une aventure épistolaire. Retrouvez ici ce bel entretien en intégralité.

Mare Nostrum

Irma Pelatan est une figure mystérieuse de la littérature contemporaine, qui se plaît à égarer le lecteur par une fausse biographie : elle serait née vers 1875 à Tunis où elle aurait trouvé la mort en 1957. Plus vraisemblablement, il s’agit d’une fille de Pieds Noirs qui déclare « avoir pris corps » dans un hôpital de Vienne en 2017, réincarnation quelque peu étrange pour une écrivaine dont le succès du premier livre semble se confirmer avec ce second opus, Lettres à Clipperton.

Une démarche originale

Comme Maylis de Kerangal, Irma Pelatan se caractérise par l’originalité de ses sujets. Son premier livre, L’odeur du chlore, posait la question du corps effectuant des longueurs dans la piscine construite par Le Corbusier à Firminy. Son second roman, Lettres à Clipperton, reproduit une série de lettres envoyée à un destinataire imaginaire, qui semble peu à peu prendre vie, sur une possession française d’outre-mer, l’îlot inhabité de Clipperton. Le livre se réapproprie le genre épistolaire pour créer un univers aussi fascinant que singulier. La brièveté des lettres en rend la lecture vive et alerte, et nous permet, à l’époque des courriels et des SMS, de renouer avec le charme d’une pratique aujourd’hui vécue comme obsolète. À la fin du roman, diverses photographies, comme celle de l’atoll, du calendrier, du crayon utilisé par l’auteure et d’une pile d’aérogrammes, brouillent les frontières entre réalité et fiction, tout en attestant l’authenticité des envois. Dans une postface, Irma Pelatan explique l’origine de sa démarche, commencée dans l’attente d’une réponse d’un éditeur à son premier envoi. Une lettre lui avait été adressée par Jacques Jouet ; il s’agissait d’un PPP, ou projet poétique planétaire, en l’occurrence d’un unique poème expédié à des inconnus, dont l’auteur avait trouvé l’adresse sur l’annuaire téléphonique.

Puisque les formes oulipiennes s’apparentent à des jeux, je compris que j’étais chat, que c’était mon tour maintenant, et comme à chat on n’a pas le droit de retoucher son père, il allait bien falloir que moi aussi, dans un jeu parallèle, je m’invente un lecteur. 

C’est donc la dimension ludique de son projet qui motive Irma Pelatan. Une réminiscence de l’îlot inaccessible de Clipperton, déserté par les humains mais étrangement doté d’un code postal, lui permet de le concrétiser. Elle le définit comme « une sorte de bouteille à la mer à l’envers, vers l’île déserte », qui reprend les contraintes imposées par Jacques Jouet : écriture quotidienne, renoncement à toute correction une fois le jour écoulé, adresse du texte à une personne choisie, et envoi par la poste. Le destinataire se voit désigné par une apostrophe : « Cher ami ». Un achat sur le Bon Coin d’aérogrammes anciens, de papier Wenzhou, le plus proche du papier pelure, du carbone pour les doubles, des timbres acquis auprès d’amis et un crayon ont constitué les outils de cette entreprise.

L’histoire d’un atoll

Le livre lui-même raconte peu à peu la véritable histoire des habitants de Clipperton. Des colons venus du Mexique, hommes, femmes et enfants, ont peuplé l’île un certain temps, avant que la révolution mexicaine ne les abandonne à leur triste sort. Ils auraient pu repartir en profitant de l’arrivée d’un navire américain, mais leur gouverneur a préféré rester, avant qu’une tempête ne décime les hommes partis en mer, à l’exception du gardien du phare. Ce dernier, demeuré seul avec les femmes, a longuement abusé d’elles avant d’être tué. Un autre navire a finalement rapatrié mères et enfants. L’auteure, en racontant l’histoire de Clipperton, multiplie les occurrences de la forme interrogative, si bien que son texte présente autant, sinon plus, de questions que de réponses.
Cette tragique histoire racontée par Irma Pelatan affleure peu à peu. Elle croise les impressions et les sentiments de l’écrivaine qui signe de son prénom. Les lettres sont datées mais l’absence de numérotation des pages pourrait désorienter le lecteur. La plupart émanent de Condrieu, commune de la région Rhône Alpes où Irma Pelatan était visiblement en résidence, d’autres ont été écrites sur la côte languedocienne, Sète, Marseillan, Palavas les flots, ou provençale.

Entre humour et poésie

Le livre fascine par la justesse et l’élégance du style, qui n’hésite pas à s’emparer de termes scientifiques, comme emboles ou marisondes, en leur conférant une résonance presque poétique. La retranscription des débats parlementaires, qui ont réellement eu lieu, ne manque pas d’humour. Irma Pelatan se moque de l’absurdité des arguments et de certaines décisions politiques. On sent que l’auteure s’amuse, comme elle le faisait avec sa biographie fictive et la réinvention d’un jeu d’écriture dans l’esprit oulipien. Son entreprise relève d’une forme d’utopie, même si l’île existe réellement. Le fait qu’elle s’avère désertée de ses habitants lui fait jouer le rôle que revêtait la lande chez Barbey d’Aurevilly : un espace vide permet le déploiement de l’imaginaire. Irma Pelatan joue sur l’image du cercle, cycle, cyclone, atoll en forme d’ovule. Mais la bibliothèque devient aussi pour elle une métaphore de l’île :

Ma bibliothèque est enfin triée. Je suis épuisée comme après la tempête. De mon île, j’ai expulsé la pression de l’autorité, les représentations de classe, les lacunes de repentirs. Cette vidange, je le sens, m’a rendu l’usage de mon lagon intérieur. Je peux désormais y étendre ma brasse, profiter de mes longues coulées dans l’eau intérieure.

La natation évoquée dans son premier livre revêt ici une signification métaphorique. Clipperton constitue aussi une « synecdoque de la mère patrie ». Mais elle renvoie également à l’image d’une boîte de Petri, un lieu où se multiplient les bactéries ou les micro-organismes. Toute une série de métaphores intervient pour signifier l’isolement, l’abandon et les risques provoqués par cette situation. Après l’image de l’ascenseur spatial, le roman convoque également celle de la station spatiale :

C’est qu’on n’avait pas pensé l’île pour qu’elle soit autosuffisante. Personne ne l’avait rêvée comme ça, comme une station spatiale et peut-être était-ce impossible. Que peut un potager face à un cyclone ? 

Rêves, fantasmes, cauchemars

Pour Irma Pelatan, l’île emblématise l’échec de Porfirio Diaz, une utopie, un rêve inabouti. Car le rêve appartient d’abord à l’enfance, pour l’écrivaine, qui évoque ses jeux dans une île du Rhône : « Vous ai-je déjà parlé du gyre ? Et vous ai-je déjà dit qu’autrefois, ma famille possédait une île ?
C’était une petite île sur le Rhône, fertile au plus haut point, où tout ce qu’on plantait poussait à merveille. Et sur cette île, où les enfants jouaient, libres, des jours entiers, sans croiser les adultes, il y avait la plage.
Les enfants l’avaient baptisée la plage aux bouchons car le fleuve y amenait chaque jour des bouchons, des trésors, des rêves de messages cachés dans des bouteilles. Chaque jour, la nouvelle livraison du fleuve initiait des jeux, des plans, des espoirs qu’ils passaient le jour à épuiser. La nuit, dans leurs rêves, au milieu des draps frais, ils cherchaient à deviner, à capter l’attention généreuse du fleuve, ses amples volutes.
« Et le courant, sans cesse, leur répondait, relançait le jeu. »
C’est sans doute le désir de « relancer le jeu » et d’envoyer sa propre bouteille à la mer, qui a conduit l’écrivaine à concevoir ses Lettres à Clipperton. Espace édénique, où paraît s’originer l’écriture, l’île d’Irma Pelatan constitue un fantasme enfantin, aux antipodes de la colonisation tragique de celle des antipodes, coupée du monde et des échanges maritimes. En effet, le roman met en évidence l’omniprésence du rêve, ou de la rêverie autour de l’île, une Babel en miniature où l’on parlait des langues différentes. La survie à long terme s’y avère impossible. Le roman multiplie les références à Shining, de Stephen King, adapté par Stanley Kubrick au cinéma, l’île offrant la même capacité d’isolement qui mène à la folie et à la mort, que l’hôtel Overlook. L’un est construit sur l’emplacement d’un cimetière indien, l’autre d’un cimetière mexicain. Le motif du pot au noir est fréquemment réitéré, tout comme l’image obsessionnelle des crabes orange, qui hantent Clipperton et finissent par dévorer la dépouille du gardien du phare, le contraignant lui-même, au terme d’une métamorphose, à devenir crabe.

La fin d’une aventure littéraire

C’est pourtant cette île qu’Irma Pelatan s’approprie, non seulement par le biais de la fiction littéraire mais aussi dans la réalité, à travers une forme de métonymie, quand elle en commande des fragments pour 100 euros sur EBay. Des galets, du sable… « Je dors sur l’île ce soir », écrit l’auteure, qui signe son avant-dernière lettre, heureuse de posséder, matériellement, un fragment de Clipperton. L’arrivée de ces objets permet l’arrêt de l’aventure littéraire, passant de l’appropriation symbolique à la matérialité de la possession.

Sous mon oreiller, vingt-cinq dents de requins soyeux croisaient autour du platier, veillant sur mon sommeil, tandis que, depuis la table de nuit, le long bec effilé du fou me fixait de ces orbites vides, si affamé de conversations, d’échanges. J’ai dormi sur le sable et les coquilles, dans l’odeur âcre de l’île, la peau constamment râpée par ses sables aigus, corrosifs, tant que mon lit me semblait plus petit au réveil, comme érodé. Dans mon sommeil, le galet s’est calé au creux de mes jambes, le galet cherchait les entrailles, la chaleur des entrailles. 

Entreprise inédite, entre jeu poétique et fiction littéraire, le roman épistolaire d’Irma Pelatan, une écrivaine à découvrir d’urgence, séduit par la précision, la justesse et l’élégance de son style. Voco ergo es, déclare l’auteure à son correspondant imaginaire. « Je dis donc tu es ». En écrivant, elle fait exister son lecteur. Ces propos sibyllins ne recèlent-ils pas l’exacte définition de la littérature ?

Un article du 27 mai 2022, à retrouver ici.

La Viduité

Lettres à Clipperton, une aventure épistolaire Irma Pelatan

Série de lettres à une île déserte, inhabitable, intermède entre deux livres où se déploie une méditation sur la solitude, la capacité à s’inventer un lieu, un écart, une île et son histoire. Dans ce récit épistolaire Irma Pelatan s’invente des contraintes, une lettre par jour, comme pour masquer l’absence de destinataire, pour se plonger dans la grande incertitude de toute œuvre en chantier. Lettres à Clipperton parvient à se faire récit pudique, dévoilement détourné des hantises de l’autrice.

Juste après L’odeur du chloredans ce curieux intervalle d’expectative, de vide et d’incertitude, entre l’envoi, l’acceptation et la publication, d’un livre, nous sommes ravis de retrouver Irma Pelatan. Toujours une note de concret, un intérêt quasi documentaire, soit pour un bâtiment soit pour une île, qui dans les interstices paraît de se deviner, comprendre se construire autrement : « le bonheur de la rencontre fortuite, à l’improbable destination de la bouteille à la mer. » Irma Pelatan nous livre ici une manière de journal, une parole sur soi qui se cherche un destinataire, un esseulement sans doute aussi qui s’invente une complicité, un miroir. L’autrice à la belle idée de figurer Clipperton comme le pot-au-noir, l’endroit d’encalminement par excellence, zone où converge l’absence de vent, l’immobilité. On peut trouver tout de même qu’Irma Pelatan abuse un rien de la métaphore insulaire, de son enfermement, de son existence uniquement comme forclusion. On y reviendra. Clipperton, territoire à l’identité des plus incertaines, à plus de mille kilomètres de la première côte, peuplés uniquement de crabes et de rats, terre appartenant en principe à la France mais posant d’insolubles problèmes légaux. Un superbe endroit où est envoyé un récit dont on ne sait que faire. On aime la manière dont Pelatan en fait un geste de survie, une joyeuse robinsonnade. Un crayon censé écrire sur tout, un couteau pour le tailler : quand il n’en restera rien cette correspondance, vaine en apparence, s’achèvera. L’autrice en souligne le décalage, l’ubiquité délicieuse qui lui permet de tout savoir de cette île, d’en rencontrer d’autres fanatiques, mais aussi par un jeu de soustraction au temps, le ludique anachronisme de récupérer des enveloppes à envoyé par avion, de retrouver un peu de son adolescence, dit-elle, dans les correspondances amoureuses. Il faut souligner la vraie légèreté de ce dispositif. Un humour feutré, dit-elle.

Le projet prendra fin quand les lettres, au bout d’un an et demi, reviendront à leur expéditeur. Elles auront pourtant touché leur but, parler de ce qui arrive au jour le jour, trouver la force de continuer. Voir jusqu’où peut mener une obsession. Peut-être d’ailleurs ne fait-on jamais autre chose : se raconter ce que l’on sait déjà pour que cela trouve une forme, finisse par s’inscrire dans une histoire collective. Le dispositif me paraît alors fonctionné pleinement. La narratrice prétend vouloir économiser son crayon, s’en tenir au poids d’une lettre standard. Le livre se découpe donc en court chapitre, en missive toujours brève. Lettres à Clipperton devient aventure épistolaire dans sa capacité à s’approprier toutes les tentatives, malheureuses, d’occuper ce point aujourd’hui entouré de plastique. Une horrible histoire de colonisation, de folle et meurtrière persévérance. Un bout de territoire inutile, hostile, réclamé par la concupiscence des hommes, le désir de domination des états. Lettre par lettre, avec un joli sens du suspens presque romanesque, Irma Pelatan raconte avec émotion (oserait-on avancer par une vérification vécue ?) la seule tentative d’habitation durable sur l’île. Jeux d’alliances, guerre et conquête, le Mexique devient maître de cette île. Il y envoie un gouverneur, les aléas historiques laissent Clipperton à l’abandon, à l’hasardeuse survie de ceux qui y vivent. La folie (les crabes y auraient des vertus neurotoxiques), le viol et le meurtre, ici comme ailleurs. Utopie un instant d’un matriarcat, difficile survie déjà guetté par le drame. Irma Pelatan s’empare alors assez habilement des pudeurs et des récits filtrants, des traductions, qui seuls restent de cette histoire. Joli matériau de fiction dont elle nous dévoile l’essentiel, à mots peser, par les ellipses de la correspondance. On aime alors cette douceur par laquelle, par détour, l’autrice aborde son sentiment d’enfermement : des pensées pour le gardien de l’hôtel de Shining lui aussi coincé sur une île hostile que l’on pourrait nommer, dans son fou désir de communication, écriture.

Le petit carré jaune

 » Vous le savez, j’écris au crayon et ne conserve pas de double de lettre à portée de main. Mon texte court donc toujours le risque de l’effacement, de la dissolution. L’écris à chaque fois dans une présent étale, sans autre béquille qu’une mémoire trompeuse et un espoir démesuré. […] Mais au fond je ne sais pas ce je fais. « 

Cher ami,

Inconnu. Résident d’une île,  un atoll perdu. Une lagune de sable.

A peine plus grand qu’un minuscule point.

Une improbable aventure épistolaire tel un mystère, une absence, un temps long, sans réponse, dans l’attente, celle des mots et de ceux qui les écrivent. Le mystère des mots et ce qu’ils disent. Le temps de l’écriture. Le temps d’une longitude et d’une latitude, magnétismes tropicaux perdus au milieu de nulle part, celui du crabe, ou du rat. Nul ne sait.

La force de la mélancolie imaginaire, imaginée, maritime.

Un banc de sable au milieu d’un océan. Aucun habitant à ce qu’il en est dit, écrit, expliquer dans tous les livres de géographie, d’histoire, de sociologie ou de philosophie. Une trace, un point blanc au milieu du Pacifique Nord. Une bouteille à la mer.

Lettres à Clipperton.

Ecrit au crayon de bois bricolage Ecrit sur tout, sur un papier fin, 7 feuillets maximum, 20 grammes, pour éviter le surplus de poids lors de l’envoi postal. 425 enveloppes par avion, une par jour. Un crayon comme un défi. Un crayon de papier, qui au fil des lettres, rétrécit et devient l’objet qui relie, délie, raccorde. La mine est grasse, graphite de charbon, de plomb. Pas de rature ou de relecture. Brut. Et pourtant derrière chaque mot se lit une poésie, un lyrisme, une narration. Celle du mystère. On y revient.

La Passion-Clipperton est un mystère.

Le mystère d’une aventure épistolaire, d’une aventure de mots, d’un cher ami, de celle qui écrit et signe Irma. Des lettres du soir ou du matin. Des lettres, des écritures,  une écriture, un défi pour les gardiens des phares de la poésie. Une lettre comme des devinettes ou des récits, des récifs, des ouragans, des embruns, des voyages, des je pense à vous, des riens ou des tout, des exigences ou des banalités. Des lettres d’une aventure poétique, du voyage mystérieux de l’écriture, d’écrire c’est quoi, écrire c’est qui, écrire c’est où.

Des lettres, un crayon, une feuille.

Et toute l’écriture d’Irma à ce cher ami.

Ce cher ami de Clipperton.

La Passion-Clipperton se résume à des émotions qu’on ne peut exprimer. L’écriture reste ce mystère perdu au milieu du Pacifique, dans les profondeurs vertigineux d’une mine graphite et d‘une fine feuille de papier, de mots. Une nouvelle carte du tendre. Celle de l’écriture. Cellede la Poésie.

Chère Irma,

 » Je pense si terriblement à vous. « 

Lettres à Clipperton

Irma Pelatan

La Contre Allée

Froggy’s delight

Voilà un ouvrage qui fait preuve d’une grande originalité, édité par une maison d’édition que je découvre au fil des lectures que l’on me propose et je constate qu’elle nous propose des ouvrages toujours très soignés.

Cet ouvrage, c’est le projet un peu fou d’une auteure que je ne connaissais pas, qu’elle décrit par des mots simples. Ce projet, c’est pour elle une sorte de bouteille à la mer à l’envers, vers l’île déserte. Un projet qui reprendrait les contraintes de l’épistolaire : écrire chaque jour, renoncer à corriger le texte une fois le jour écoulé, adressé ledit texte daté et localisé à une personne choisie et enfin le confier à l’efficience des services postaux.

Du 16 mai au 26 septembre 2017, Irma Pelatan a donc écrit et posté quotidiennement une lettre à destination de « tout résident, 98799 La Passion-Clipperton », une île aujourd’hui déserte, néanmoins pourvue d’un code postal. Pendant 134 jours, s’adressant à un Cher ami dont elle ne sait rien, l’auteure va livre au lecteur le feuilleton d’une intrigue romanesque où se mêlent l’histoire saisissante d’une île du Pacifique et l’intime secret d’une mémoire enfouie.

C’est donc un ouvrage surprenant, très agréable à lire, très bien écrit, original dans la forme et dans le contenu. Un ouvrage qui a une histoire aussi que l’auteure nous explique en fin d’ouvrage, lié à un premier manuscrit de livre envoyé qui ne fut pas retenu mais qui fit naitre l’idée de ce projet.

L’ouvrage est aussi accompagné d’un cahier photographique de 11 clichés qui accompagne la postface de l’auteure, portant un regard artistique sur le livre, une interprétation véritablement libre qui met en scène des éléments provenant de l’île ayant servi au travail mené par Irma Pelatan.

Alors évidemment, la qualité du livre tient dans son originalité mais il est aussi intéressant de découvrir un lieu peu connu qui appartient au territoire français, à savoir Clipperton, cet atoll d’un peu moins de 2 kilomètre carré qui possède quand même un code postal. L’objet est très littéraire avec une volonté d’une écriture nostalgique dans laquelle naviguent différents sentiments.

Et puis il y a ce « Cher ami » à qui elle s’adresse, encore une belle idée de l’auteure qui évolue au fil des pages, un être que l’auteure semble découvrir au fil des pages, un peu en même temps que le lecteur. L’ouvrage propose une réflexion sur l’écriture et l’imaginaire vraiment intéressante.

A lire ici sur la page web.

Cultur’elle

« Pourtant, je le sais, je le sais de cette certitude écrasante et sans faille qui parfois vous assaille au mitan de la nuit, je sais que quelque chose, quelqu’un sur Clipperton attend, a besoin, de ces lettres. Au milieu du sommeil le plus étale, cette attente impérieuse soudain m’envahit, me réveille en sursaut, me tiraille. » 

C’est un projet bien étrange que celui de ce roman : après avoir trouvé un paquet d’enveloppes « Par Avion », Irma décide d’écrire une lettre par jour à « tout habitant sur l’île de Clipperton ». Clipperton ? Un atoll inhabité du pacifique. 

Des lettres sans destinataires, donc, mais on se prend très vite au jeu, à la fois des confidences, mais aussi de l’intérêt de l’autrice pour l’île, qui est ici à la fois utopie et support de tous les fantasmes, permettant à l’envi le déploiement de l’imaginaire. 

C’est, finalement, un voyage immobile vers soi, que je vous conseille si vous aimez les curiosités !

Lettres à Clipperton
Irma PELATAN
La Contre-Allée, 2022.

A lire sur le site ici.