Revue de presse

← Border la bête

La Viduité

Effleurer l’insaisissable, saisir les sons, et sensation, d’une sauvagerie sylvestre, accepter la perte mais surtout le contact à autrui, à sa tendresse et à cet animal qu’un instant, en lui, on peut trouver. Quelque part dans une septentrionale forêt, la narratrice cherche le secours d’un refuge animal, apprend, dans une très jolie lumière ambrée, au seuil de la forêt, à composer avec ses peines, à aimer sans le dire ces deux très belles présences qui recueillent les animaux blessés. Border la bête plonge dans un territoire, nous en fait entendre la langue, les éternels interstices de sens comme on espère un contact retrouvé à soi et au monde, comme on s’inscrit dans une poétique qui redéfinirait notre participation à un environnement qu’il ne s’agit plus de dire nôtre. Lune Vuillemin signe ici un roman d’une belle, fragile, intensité où elle parvient à faire résonner la traversée, éperdue, d’une âpre sagesse contemplative.

Il faut le dire, malgré la surproduction littéraire, en dépit de l’impression de n’avoir pas entièrement le temps pour laisser les textes se développer, on parvient encore à être très agréablement surpris, à nous laisser porter par la découverte d’une sensibilité qui, dès lors, se construirait par et dans une langue. On pourrait, certes, inscrire Lune Vuillemin dans ce qui serait une éco-poétique. Le terme, dans le cas de Border la bête, serait à mon sens trop réducteur, charriant peut-être même une manière de se fondre dans un discours, et ses diktats, strictement contemporain. Il me semble qu’il faille remonter plus haut, ailleurs. Lune Vuillemin, s’il faut absolument l’enferrer dans des références, semble plutôt poursuivre la tradition du nature writing, dans l’écoute de la nature qui ne veut pas uniquement répondre à la légitime angoisse écologique, mais en écouter, en dépit de tout, la beauté dans ce qu’elle a d’inaccessible, de destructeur sans aucun doute. Même si la comparaison est un peu grande, on a pensé parfois à Jim Harrison, par la description de, disons, cette sagesse sauvage, un peu brusque et tacite. Au bord d’un lac, dans une assez impressionnante scène d’ouverture, une originale meurt, prise dans les glaces. On s’ouvre alors à l’évidence du double sens du titre : Border la bête serait s’approcher au plus prêt de ses bords, mais aussi, comme on se couche, tenter de l’endormir pour, qui sait, mieux en entendre les rêves. Ce sera d’ailleurs un des grands attraits de ce roman : sa présence fantastique par-delà l’histoire très incarnée de cette narratrice, en errance, qui trouve refuge, littéralement, chez Arden et Jeff, dans un refuge donc pour animaux où, dans le soin, elle trouvera, dans l’écoute, une place, ou pour mieux dire une absence : « Moi j’ai l’impression de monter sur une scène où se joue une pièce de théâtre, et plus j’y réfléchis, plus ma présence désamorce l’acte en cours. Je cherche toujours un rôle à ma pensée. Qu’est-ce qui se tait quand nous sommes là ? » Par cette excellente question s’ouvre peut-être la possibilité de l’extériorité, de l’écoute. C’est, me semble-t-il, un des charmes de Border la bête : son exploration de cette absence perceptive. Nous avons tenté de le traverser dans L’épreuve de l’individu : une partie de la littérature contemporaine semble habiter par l’envahissante consciente surplombante de l’auteur, par sa volonté de commenter, de s’approprier, de montrer à quel point il se sert de tout ce qu’il vit, son récit. Nous avons dans le roman de Lune Vuillemin un travail de