Revue de presse

← Eliseo Alegre ou le footballeur malgré lui

La viduité

Eduardo Berti poursuit ici sa quête des destins de l’ombre, des glorieux effacés et, en creux, de la manière dont se forme une reconnaissance, la mémoire et son oubli. Toujours dans un jeu rieur entre invention et reconstitution, dans une ironique nostalgie du pays natal, pour son engouement collectif, ici s’esquisse l’histoire d’un magnifique joueur de foot, une légende locale qui intervient comme une revanche locale pour le village argentin égaré, inventé, de Los Pozos. Eliseo Alegre ou le footballeur malgré lui par ses allures de faux documentaire, par ses commentaires assez drôles sur sa fabrication, se révèle un récit malin sur l’illusoire dont on se souvient, sur nos capacités à s’arranger une mémoire collective, à croire dans la vocation, surtout celle risible d’écrivain.


De livre en livre, dans une presque ostensible discrétion, Eduardo Berti joue de l’effacement. On aime la manière dont, après Faster, il semble parler de lui sans que l’on puisse accrocher aucune reconnaissance certaine, sans que l’on puisse assurer qu’il se dépeint dans ses célébrités magnifiques, occultées l’instant d’après. Et l’ombre de l’exil, amusement, un sourire à demi-mots… L’auteur parvient, ce n’est pas un mince exploit à nous intéresser à ce qui nous paraît encore plus incompréhensible que le sport automobile de Faster, à ce foot dont vraiment aucunement on ressent l’attrait, dont on reste atterré que ses magouilles, millions et dominateurs divertissement toujours si massivement séduisent. Passons. « Nous sommes, je me le répète parfois, une poignée de passagers dans une gare qui n’existe pas » La littérature argentine, sans qu’il soit besoin de convoquer Saer, semble faire de la marginalité de son territoire une épreuve de l’inexistence, tant de villes et de villages, oubliés de tous, y fleurissent. Autant d’endroit diablement romanesque. Eduardo Berti en envisage un, Los Pozos, comme un masque qu’il montre du doigt. Au moins, nous n’aurons pas l’auteur se vantant, avec la juste dose d’ironie, de son enquête, de son implication. Une bande de journalistes tente de composer avec le manque de moyen, d’images et les réticences et recompositions des témoins de l’époque. Le récit se fait choral dans un habile montage. Manière de pointer le si peu qu’il a à raconter : humilité. Humour aussi. Le charme gracile, fugace comme son protagoniste, d’Eliseo Alegre tient aussi aux vies minuscules qu’il met en scène, l’existence effacée des témoins. Le quotidien qui se dessine, mélancolique recréation dans ce qui nous semble emprunt aux figures obligées de l’exil. Quelque chose se joue ici, bien sûr. L’éternelle fierté des humiliés, une star sans doute n’est jamais qu’un porte-voix, la délégation des souffrances que l’on y met. Une partie du récit en fait un non-choix, une sorte de rieuse fatalité. « Alegre remet en question cette idée romantique selon laquelle nous vivons dans le but de découvrir quel dont nous est attribué. » Aucun peut-être, juste de la malchance ou de l’arrivisme, de l’art de transformer nos défaites en un talent qui soit reconnu, socialement utile. Miroir trop évident de l’écriture, n’insistons pas. Eliseo ne veut pas jouer au foot, on le contraint, il se révèle miraculeusement doué. Un talent bien encombrant, on aime comment Eduardo Berti reste ainsi à l’extérieur de son héros douteux. On sait si peu de la vie d’un homme, on en recueille seulement d’aléatoires, arrangés, témoignages. Le foot, un instant, offre l’illusion que tout pourrait aller moins mal, « un jeu où on se battait pour gagner et où on n’attendait pas, avec résignation, ce que le sort nous réserve. » Une opposition avec l’autre ville voisine, une promotion endiablée, des histoires de fric déjà. La joie triste du déguisement : « Je pense que le football lui a ouvert une porte : la chance, le plaisir d’être un autre… de faire semblant d’être quelqu’un d’autre. » Ne renoncer jamais à l’existence romanesque. Quand déjà sa part d’ombre gagne. Conjuration. « Eliseo accomplissait nos rêves, mais qui s’occupait de lui ? » L’invisible de toute vie, voilà qui captive Eduardo Berti et qu’il parvient à nous rendre sensible : « C’est un peu comme si, suite à l’incendie d’une bibliothèque, tous les livres d’un même auteur avaient été brûlés et qu’il ne restait qu’une poignée de lecteurs pour s’en souvenir de manière désespérément imprécise… » De nous, il ne reste que cette imprécision, l’oblitération des souvenirs, autant que cela soit souriant… On aime l’allègre, doucereuse, mélancolie d’Eliseo Alegre ou le footballeur malgré lui.

Émission paludes par Nikola Delescluse

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Livres Hebdo par Olivier Mony

La malédiction d’Eliseo. De loin, on voit mieux. C’est peut-être ce qu’il convient de se dire de ce merveilleux écrivain argentin qu’est Eduardo Berti, récipiendaire l’an dernier du prix Roger-Caillois, membre de l’Oulipo, qui, vivant à Bordeaux depuis quelques années, observe mieux qu’aucun autre depuis les rives de la Garonne son pays natal et les mythologies qui le fondent. Souvenons-nous ainsi de Faster (La Contre Allée, 2025), admirable récit de l’amitié de deux adolescents, fous de vitesse et de pop music, sur fond de rencontre avec l’idole argentine, le pilote Juan Manuel Fangio. Voici aujourd’hui Eliseo Alegre ou le footballeur malgré lui. Élu par le journal ABC meilleur roman de l’année 2025 en Espagne, il a été initialement publié en espagnol mais sa version française a été assurée par l’auteur lui-même. C’est d’une autre obsession argentine qu’il est question ici, le football. Qui est-il, cet Eliseo qui porte bien mal son nom, car heureux (traduction française de Alegre) il ne le sera jamais vraiment ? Habitant durant son enfance, dans les années 1950, dans un bourg perdu du pays de Maradona, le garçon est victime d’une sorte de terrible fatalité. Il est doué, excessivement doué, pour un truc qu’il n’aime pas faire… Jouer au ballon. Il lui faudra alors, sa vie durant, porter le poids des attentes et de l’admiration des siens, de ses amis, de son peuple. Peut-être inspiré par une histoire vraie (celle de Tomás Carlovich dit El Trinche, qui se refusa aussi à la gloire), Berti joue en virtuose des attendus de sa fiction spéculative. Se succèdent auprès du souvenir d’Eliseo, comme en un chant choral, autant de supposés témoins… Tous ceux qui furent comptables d’un prodige. Un prodige malgré lui.