Revue de presse

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L’Humanité : « 2066, l’année où il faudra évacuer l’espagne » par Alain Nicolas

Pour le supplément littéraire du « Tageblatt » : Reus, 2066

[Je reproduis ici, passé un certain délai, mes articles consacrés à des livres relevant des littératures de l’imaginaire pour le supplément Livres-Bücher du Tageblatt luxembourgeois. Limités en signes, ces articles sont formatés pour un journal imprimé, mais celui-ci ne les publie pas en ligne.]

La mémoire de l’avenir
Pablo Martín Sánchez en cabochard autofictif

Avec ce roman qui se projette dans un avenir pas si lointain, Pablo Martín Sánchez utilise la forme du journal pour anticiper ce que nous réservent les présents hoquets de la société. Une fable postapocalyptique classique, mais qui déploie une belle virtuosité littéraire.

Comme l’auteur, dont il partage le nom, le narrateur a 89 ans en 2066. Laissons-le se présenter : « je ne suis qu’un vieux radoteur qui vomit ses frustrations sur les feuilles blanches des livres oubliés d’une bibliothèque disparue d’un ancien asile d’aliénés d’une ville déserte d’un ancien pays dévasté ». De fait, Reus est maintenant quasi abandonnée. Le pacte transatlantique de la Honte a prévu l’évacuation complète de la péninsule Ibérique, afin d’en faire une « base militaire pour protéger l’Occident des barbares du Sud et de l’Orient ». À quelques semaines de la fin du moratoire qui permet aux rares récalcitrants de vivre encore au pays, le Pablo Martín Sánchez de 2066 entame donc un journal, confiné avec une douzaine de personnes dans l’ex-établissement hospitalier Pere Mata. Aura-t-il des lecteurs ?

En tout cas, ces pages griffonnées sur les feuilles glanées dans des ouvrages caducs invitent à vivre par procuration la deuxième partie du XXIe siècle dans le sud de la Catalogne. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’atmosphère n’y est pas à la fête. À la militarisation démesurée de l’Occident fait écho la violence des rares habitants restés dans la ville. Sans électricité ni communications — la Grande Panne est passée par là —, avec un stock de vivres et de médicaments limité, chacun fait de son mieux pour assurer sa survie. La petite communauté retranchée dans le Pere Mata représente ainsi une exception solidaire, quoique les jalousies ou les crises de folie ne tardent pas à en ébrécher l’harmonie. Le monde décrit par le narrateur (ou l’auteur, ou les deux, allez savoir) se rapproche des classiques fictions postapocalyptiques survivalistes, avec une opposition marquée entre les puissants et les petites gens, entre les citoyens du monde et celles et ceux qui restent attachés à leur coin de terre.

L’oulipien Sánchez apporte au genre une écriture foisonnante, où s’invitent des contraintes, des listes, des rêves. Dans un journal, rédige-t-il, « il suffit de se laisser porter par le courant irréfrénable de la vie quotidienne, même si les circonstances sont exceptionnelles ». C’est ainsi que la capture d’un lapin lui permet d’insérer une recette de cuisine en bonne et due forme, ou que la fabrication d’un xylophone appelle à lire une partition bancale, bientôt corrigée par une pensionnaire du Pere Mata. On trouvera aussi la reproduction d’une nouvelle de l’auteur publiée à la fin des années 2020. La littérature tient évidemment une place, de Durkheim à Borges en passant par Montale… ou le Catalan Gabriel Ferrater, Sánchez convoquant en filigrane les figures nées à Reus, tout comme lui. Autofiction anticipée, références multiples, humour teinté d’autodérision, le livre oppose à une société sclérosée et ultraviolente la culture humaniste de son narrateur presque nonagénaire.

Oulipo oblige, Reus, 2066 flirte aussi avec les mathématiques : un autre fil rouge du journal est le poème mnémotechnique que Pablo Martín Sánchez compose pour évoquer les décimales du nombre pi. La longue énumération apaise les souvenirs des malheurs qui ont frappé sa famille, car même si la vie quotidienne au Pere Mata n’est pas dénuée de tendresse, le vieux cabochard est parfois rattrapé par le passé. Cabochard ? C’est qu’il est bien décidé à rester jusqu’au bout dans sa cité natale. Malgré les survols de plus en plus fréquents d’héliautos, qui lâchent des tracts incitant à se rendre sur les derniers navires d’évacuation. Cet entêtement permet aux générations futures — et surtout présentes — de lire sa chronique, celle de l’advenue d’une société militarisée de la méfiance. Pablo Martín Sánchez, grâce à un traitement littéraire à la fois érudit et accessible, nous met en garde avec maestria.

Pablo Martín Sánchez, Reus, 2066, traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu, éditions Zulma & La Contre Allée, 2024, 368 p., 23 €