Revue de presse

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Coraline Burre, Comme des baleines échouées

Avec son livre L’engravement (La contre allée, 2022), Eva Kavian nous emmène avec une extrême délicatesse au cœur d’un monde encore trop étranger, celui d’une institution de santé mentale pour jeunes patient·es. Un texte qui bouscule et raconte le désarroi et la solitude des patient·es et de leurs proches. Et qui dévoile le beau qui peut aussi se dégager de la souffrance extrême.

Propos recueillis par Coraline Burre pour Culture & Démocratie.

Votre ouvrage aborde la santé mentale avec délicatesse. D’où est venue l’envie d’écrire sur ce sujet de cette façon ?

J’ai toujours eu de l’intérêt pour la santé mentale. J’ai travaillé dans un hôpital psychiatrique pendant plusieurs années par le passé. Et puis est venu le besoin d’écrire sur une situation personnelle que je vivais avec ma propre fille. J’ai recherché une fenêtre me permettant de parler d’un vécu sans y laisser trop de moi-même et en préservant notre intimité familiale. L’écriture m’offrait cette possibilité. Je voulais montrer le désarroi, déposer au fil des pages le chagrin vécu par les parents. Le mien aussi. Et puis, malgré le côté tragique, il y a dans la souffrance extrême quelque chose de très beau qui se dégage. J’avais envie de raconter cela aussi.

La santé mentale est toujours aussi méconnue et fantasmée aujourd’hui, mais fort heureusement, elle est moins diabolisée que par le passé. On n’interne plus dans le but de cacher celles et ceux qui ne cadreraient pas avec les attendus familiaux et sociaux. Et c’est heureux. L’approche médicale a, elle aussi, évolué. Les soins paramédicaux ont été intégrés. Tout n’est toutefois pas rose au sein des institutions de santé mentale.

Aucune place n’est donnée aux familles. Les proches ne sont pas considéré·es comme des partenaires. Il y a un rapport de défiance de l’institution par rapport à la famille des personnes internées. Or, ces proches ont une expertise à prendre en compte. Et puis il·elles souffrent aussi, dans un profond silence. J’avais envie de peindre cette expérience humaine intense qui est si peu racontée à travers la littérature et les arts en général.

Aucune place n’est donnée aux familles. Les proches ne sont pas considéré·es comme des partenaires. Il y a un rapport de défiance de l’institution par rapport à la famille des personnes internées. Or, ces proches ont une expertise à prendre en compte.

Le titre L’engravement intrigue. Pourquoi avoir choisi la métaphore de l’engravement des baleines pour parler de l’internement des personnes en souffrance psychique ?

Le choix de la métaphore avec les baleines est très terre à terre. Elle est tout d’abord très visuelle. Quand on visite un·e proche dans une institution psychiatrique, qu’y voit-on ? Des corps grossis, gonflés à cause des traitements médicamenteux. Des êtres las, lourds, assommés, comme échoués sur leur fauteuil. Comme des baleines.

Régulièrement, des baleines échouent, s’engravent sur des plages. Une hypothèse suggère que le « bruit » (la technologie) de notre monde moderne peut perturber leur outil de navigation, pousser leur stress à un paroxysme ingérable. Or, c’est ce même monde moderne qui a fragilisé les personnes en souffrance, ces êtres échoués dans les institutions. Beaucoup en sont arrivées là car elles n’ont pas su trouver une place dans notre société vouant un culte à la performance, où l’échec et le tâtonnement ne sont pas permis. Alors, baleines et humain·es perdu·es vont s’engraver. Pareillement.

Votre roman est ancré dans le sensible et la proximité. Cela pourrait être nous et nos proches. Pouvoir s’identifier est-il nécessaire pour comprendre et accepter l’autre et ses particularités ?

Le jeu sur la forme de l’écrit est volontaire. D’où je me place en tant qu’autrice, je regarde le troupeau, celui des proches qui marchent tête baissée vers ce rendez-vous rituel, la visite avec leur jeune, leur baleine. Le « je » narrateur disparait et cède toute sa place au « vous ». Et puis séparément, la parole est donnée à différents parents à qui le narrateur s’adresse en « tu ». À travers mon livre, j’impose aux lecteur·ices de réaliser des allées et venues sur l’allée à l’instar des parents, des proches de ces malades. Je m’adresse aussi bien aux lecteur·ices qu’aux parents. Ce qui crée une proximité entre ces deux publics que rien a priori ne lie. Sans être particulièrement concerné·e par la situation, on se retrouve en empathie.

J’ai entrecoupé le récit de paroles du corps médical placées en tête de chaque chapitre. Il me tenait à cœur de les placer là. Des paroles glaçantes entendues pour la plupart au sein d’institutions psychiatriques. D’une violence inouïe pour des parents souvent bien seul·es avec leur souffrance.

Dans le monde néo-libéral, hyper-individualiste où nous évoluons, l’entraide et la solidarité se sont terriblement effilochées en l’espace d’à peine un siècle.

La symbolique de l’allée, chemin entre le dehors et le dedans, fait-elle écho à l’internement de l’institution et l’isolement de nos vies individualistes ? L’intime est politique ?

Un hôpital psychiatrique est une micro-société en vase clos. À l’extérieur, il faut paraitre, être comme tout le monde. Les personnes internées sont souvent des personnes qui ne rentrent pas dans ce moule. L’institution est le seul endroit où elles sont libres d’être elles-mêmes. Dehors, elles sont en lutte contre un système qui non seulement ne leur correspond pas et qui plus est ne fait rien pour les intégrer. Dans le monde néo-libéral, hyper-individualiste où nous évoluons, l’entraide et la solidarité se sont terriblement effilochées en l’espace d’à peine un siècle. Avant, nous vivions de façon moins éclatée. Si une personne avait des difficultés, elle était accompagnée, soutenue par la paroisse, la coopérative, la communauté… Aujourd’hui, l’entraide a fait place à l’individualisme.

L’institution offre une réponse aux personnes en souffrance, un espace de liberté. Elle accepte les patient·es comme il·elles sont. Par contre, une fois l’allée traversée rien n’est pensé pour une véritable insertion dans la société. La réponse fournie est toujours institutionnelle.

Il existe bien des prises en charge mobiles, ponctuelles, mais médicalisées. Puis le chemin s’arrête là. Ce qui se passe après, au retour au domicile n’intéresse pas, n’est pas prévu. Une prise en charge plus globale des malades et de leurs proches avant, pendant et après le passage en institution serait nécessaire pour un meilleur parcours de soins. Et c’est un choix politique.

Que ce soient dans vos livres ou dans vos ateliers d’écriture, vous travaillez avec les mots. Sont-ils un outil pour interpeller, accompagner, aider, voire soigner ?

L’écriture, c’est mon média. La publication du livre ne cherchait en aucun cas à dénoncer ni à sensibiliser. Le livre n’est pas un pamphlet. Il est le fruit du besoin de déposer un chagrin. Quand on écrit, on le fait pour soi avant tout. On ne sait pas toujours à quoi un ouvrage va servir. Je suis heureuse de la vie qu’il mène. Depuis deux ans, L’engravement nourrit la réflexion au sein d’institutions psychiatriques, il ouvre la discussion auprès des médecins. J’ai été appelée à plusieurs reprises par des professionel·les. Des proches de patient·es me contactent également. Heureux·ses qu’on parle de leur vécu et qu’on reconnaisse leur souffrance et leur courage.

Si le livre peut aider des personnes, bousculer, mener à des changements, j’en suis très heureuse. Il suffit parfois d’aménagements très simples, mais souvent inexistants, comme mettre à disposition des proches une salle de détente avec une machine à café, demander comment les parents vont. Créer du lien. Quelques associations, comme Profamille1, Similes2 ou la Plateforme3 Bruxelloise Pour la Santé Mentale font un travail d’accompagnement formidable, mais cela reste insuffisant. L’écoute et la prise en compte de la souffrance des proches doit commencer entre les murs, avec les soignant·es.

Il reste un important travail à faire pour une société vraiment inclusive qui permettrait à chaque personne d’exister avec ses qualités, ses spécificités, ses imperfections. Une société moins lisse, plus vivante. Dans les ateliers d’écriture que j’organise, tout le monde vient comme il·elle est. Et cela m’a déjà valu des remarques de certain·es participant·es. Cela ne m’arrête pas, que du contraire. Chacun·e a sa place et peut la prendre.

READ, Recommandation littéraire

/ RECO LITTERAIRE #1 /

L’engravement de Eva Kavian est un livre qui parle du cheminement de celleux dont les proches decompensent un jour, alors que rien ne les prédestine à devenir ´fous ´.

Décompenser c’est lorsque la structure psychologique, jusque là en équilibre, se déséquilibre.

En lisant ce recueil, le.a lecteur.ice découvre le monde psychiatrique, mais pas par le prisme de celleux enfermé.e.s, par celui de celleux qui rendent visite

C’est un texte qui parle de celleux dont on ne parle jamais. Des celleux qui restent à l’extérieur.
Du désemparement et de la solitude face à ce qui arrive.
Dans une société où la maladie psychiatrique est un tabou, comment faire pour continuer à vivre normalement lorsqu’un.e proche est touché.e ?

Engrave c’est graver en anglais.
Les personnages se croisent dans l’allée qui mène à l’hôpital. comme des troupeaux de baleines.
le temps s’arrête dans ce monde et le changement se grave dans les chairs.
Car à partir du moment où l’on rentre dans l’hôpital psychiatrique plein rien ne sera pareil.

Eva Kavian arrive à parler de cet écroulement sans tomber dans le pathos et le lyrique, avec beaucoup de pudeur.
Chaque chapitre est une histoire privée sous forme de pensées, sur ce chemin qui mène à l’hôpital.
Pas de première personne parce que la pudeur c’est de créer un espace.
Parce qu’on parle des secondes personnes de ceux dont on ne parle jamais.
Du tu, du vous, du eux.
C’est un texte triste, dur mais incroyablement beau.

Alors oui lire l’engravement en vacances c’est peut être pas le moment le plus joyeux mais c’est beau, c’est court (174 p.) et ça remue quelque chose.
Parler des invisibles, parler des différents c’est nécessaire et peut être qu’être touché en vacances ça permet d’y réfléchir, d’en parler à l’apéro, de le digérer sans directement enchaîner avec la vie rythmée, la vie des visibles.

Université de Liège, par Caroline Lamarche

Avec L’Engravement, titre qui évoque l’échouage d’embarcations ou de baleines – ici d’adolescents abîmés par leur effondrement psychique et les traitements aux neuroleptiques – Éva Kavian donne un livre grave (en effet) dont la beauté tient à l’oralité de la langue, économe par pudeur, précise par instinct de survie, émouvante par amour et par sidération. Qu’est-il arrivé à ton enfant ? Qui a fait ça ? Il est devenu qui ? Le tutoiement, loin d’être intrusif, reflète les questions lancinantes qui surgissent dans la file étirée le long de l’allée menant vers l’institut psychiatrique. Frontalement mais délicatement, le « tu », parfois le « vous », s’adresse aux parents qui, aux heures de visite, vont vers ces échoués que sont devenus leurs enfants. Au fil du temps passé entre eux dans l’attente, se dit l’histoire de l’un, de l’autre – ce jeune-ci, cette famille-là. Un chœur où chaque voix est convoquée avec empathie et fermeté, lucidité et compassion. Et celle qui leur parle – qui nous parle, qui se parle – est familière elle aussi du chagrin et de la patience. Elle sait. Elle dévoile. Elle résiste. Elle espère. Oui, tout est terriblement réel, ici. Et tout est littérature.

https://www.campus.uliege.be/cms/c_19638495/fr/eva-kavian-l-engravement

Le Soir

Le Soir

Dans le cadre du Prix Victor Rossel de littérature 2022, Enrico Vaccari, membre du jury, nous présente L’Engravement d’Eva Kavian

Le Soir

Le Soir

Un article de Daniel Couvreur, pour Le Soir, qui présente les cinq finalistes du prix Victor-Rossel 2022, dont fait partie L’Engravement, d’Eva Kavian

Gestions Hospitalières

Dans les pages Lectures du numéro 618 – août/septembre 2022 de gestions hospitalières, une chronique de L’Engravement d’Eva Kavian, par Jean-Yves Copin :

L’Obs

Un article de L’Obs publié le 9 septembre 2022, à propos de la sélection du Prix Wepler – Fondation La Poste dans laquelle se trouve L’Engravement :

En se réveillant un matin après des rêves agités, le critique littéraire se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux amnésique. Car, s’il avait consciencieusement pris note des premières sélections des grands prix littéraires d’automne comme le Goncourtle Renaudot ou le Femina, il en avait complètement oublié une récompense plus originale, remise chaque année à « une œuvre littéraire contemporaine inclassable ». Ce prix, c’est le prix Wepler-Fondation La Poste, créé en 1998 par la fameuse libraire des Abbesses Marie-Rose Guarniéri et soutenu, comme son nom l’indique, par la Fondation La Poste et la brasserie Wepler. C’est donc ce vendredi 9 septembre, presque à l’aube, que la liste des douze romans susceptibles d’être distingués pour leur « audace » et leur « singularité » a été dévoilée.

La sélection tient ses promesses, avec pas moins de cinq primo-romanciers, dont Polina Panassenko, également en lice pour le Femina, Anthony Passeron, qui a loupé de peu le prix Fnac mais concourt toujours au Décembre, Guillaume Perilhou, Kinga Wyrzykowska et Laurence Potte-Bonneville, d’ores et déjà lauréate du prix Stanislas 2022. Le prix Wepler fait aussi la part belle aux maisons d’édition indépendantes. Ainsi y trouve-t-on « Un Noël avec Winston », un portrait intime et stylisé de Winston Churchill par Corinne Desarzens publié chez l’éditeur suisse romand La Baconnière ; « L’engravement », va-et-vient devant un hôpital psychiatrique imaginé par Eva Kavian et paru chez la lilloise La Contre Allée ; « Tropicale tristesse », la fuite d’une jeune femme en Amazonie par Jean-Baptiste Maudet au Passage, ou « Jean-Luc et Jean-Claude », texte sur l’amitié et le handicap de Laurence Potte-Bonneville, chez Verdier.

Même pour les grandes éditeurs représentés, il s’agit de textes ébouriffants, comme « le Cœur ne cède pas » (Flammarion), enquête et digression loufoque de 900 pages sur une dame ayant cessé de s’alimenter, par Grégoire Bouillier, également en compétition pour le Goncourt et le Renaudot. Ou « GPS » (P. O. L.) de Lucie Rico  (par ailleurs sacrée prix du roman d’écologie 2021 en partenariat avec « l’Obs » pour « Le Chant du poulet sous vide »), déboussolant téléguidage qui se retrouve aussi sur la liste du Femina.

L’annonce du lauréat ou de la lauréate aura lieu lundi 14 novembre. On saura à ce moment-là qui succédera à Antoine Wauters pour son très beau « Mahmoud ou la montée des eaux »  (Verdier) et Laura Vazquez pour « La Semaine perpétuelle » (éd. du Sous-Sol) et remportera la dotation de 10 000 euros ou 3 000 euros pour la mention spéciale.

Les Amis du Grain des Mots

L’Engravement  d’Eva Kavian est l’un des derniers titres de la Contre Allée, une maison d’édition que j’affectionne particulièrement.                                                                                                          

J’ai beaucoup rêvé sur ce mot, engravement, dont je ne connaissais pas le sens. Alors, j’ai cherché dans mon vieux Littré et j’ai trouvé : « Se dit pour un bateau ensablé, enlisé ».                                         Dans ce livre, ce n’est pas de bateau qu’il s’agit mais d’enfants, d’adolescents, aux vies enlisées, fracassées, d’enfants qui vont mal et qu’il a fallu hospitaliser, de parents qui essaient de faire face du mieux qu’ils peuvent. (« Si la vie de vos enfants ne tient qu’à un fil, vous êtes ce fil » ), de parents qui se retrouvent aux heures de visite dans l’allée qui mène à l’entrée de l’unité psychiatrique : « Il y a ceux qui arrivent plus tôt, ceux qui arrivent plus tard, ceux qui ne sont pas capables de venir, ceux des autres hôpitaux, ceux des autres hôpitaux dans d’autres pays et d’autres allées, combien de parents au total ? Est-ce possible qu’autant de parents vivent ce que tu vis ? Cette chose inhumaine ?»                                                                                                                                                                   Ce livre est un très beau livre sans aucun pathos, un livre certes douloureux mais porté par une écriture d’une délicatesse et d’une justesse infinies. 

F.J

RCF

RCF

Marion de la librairies Les Danaïdes (Aix-les-bains) conseille la lecture de L’Engravement d’Eva Kavian sur RCF. Écoutez son avis sur ce livre qui l’a bouleversée et sa lecture d’un extrait texte juste ici.

Le Matricule des anges

Le Matricule des anges

Article de Anthony Dufraisse à propos de L’Engravement dans le Matricule des anges. A lire juste ici :

Le Soir

Le Soir

Article de P.My dans Le Soir :

Des familles rendent visite à des proches dans un hôpital psychiatrique. La narratrice leur adresse ce qu’elle perçoit de désarroi dans ces êtes échoués là, responsables ou non de la situation. Chaque cas est différent, la voix unique du texte les rapproche en une symphonie douloureuse entrecoupées de brèves réflexions émises par un cours médical pas toujours très rassurant.

Cathulu

Un article du 14/06/2022, sur le site Cathulu.

« Vous êtes trente ou vingt, parfois dix, peu importe, vous rampez sur l’allée, écrasés, vidés, fautifs, égarés sur le chemin que vous connaissez si bien. Pas de chance, aucun échafaud n’est dressé au bout de l’asphalte. Il y a un parking, un arrêt de bus, une rue que personne ne veut habiter, et votre vie, qui continue. La voilà la sentence : Vivez avec. « 

Où se dirige ce troupeau, hétéroclite, mais uni par une même détresse, une même souffrance, un même espoir malmené , vacillant mais entretenu par la proximité des autres ? Il va vers cet endroit où leurs proches sont enfermés parce que leur vie , telle celle des baleines échouées sur les plages, n’a pas su s’adapter au bruit du monde, parce que ce bruit a poussé « leur stress à un paroxysme ingérable »
Ce sont ainsi différents parcours qui se donnent à lire via ce roman choral, entrecoupé par des discours souvent violents, révélant au passage les dysfonctionnements du système de santé. Nous voyons ainsi, par petites touches l’évolution des patients, celle de leurs aidants qui trimballent des sacs puant la pisse ou le sang, mais charriant surtout leurs minuscules victoires et leurs immenses échecs. 
L’émotion  est toujours là, mais sans voyeurisme et c’est tout un pan, souvent caché, de la société qui se donne à voir dans ce roman d’une force inouïe et bouleversante . Un très grand coup de cœur.  

Retrouvez l’article sur le site en cliquant ici.

Les Gardes-Fous

Les Gardes-Fous

Eva Kavian était l’invitée du podcast Les Gardes-Fous, podcast qui « part à la recherche de la folie d’aujourd’hui en rencontrant des fous ordinaires ou extraordinaires », l’occasion pour elle de revenir sur son ouvrage L’Engravement. À écouter juste ici.

L’Imprimerie nocturne

L’Imprimerie nocturne

Un article de Karine Baudot pour L’Imprimerie Nocturne, le 20 mai 2022.

Eva Kavian : Le requiem des baleines

L’Engravement d’Eva Kavian est la dernière partition de la sentinelle des éditions La Contre Allée. La partition requiem des baleines bleues. Le requiem des baleines et leurs proches enfermées dans la chambre froide des maladies mentales. L’Engravement est un chant de mort écrit au rasoir. Un coup de cœur. Un coup au cœur. Un trou dans le cœur. L’Engravement est un cœur bleu au sang noir. Gravement poignant.

L’Engravement d’Eva Kavian est un chant de silence de maladie et de deuil. Le chant funèbre des baleines échouées dans les couloirs d’un hôpital psychiatrique. Les baleines s’appellent Mira, Claudy, Jonas, Loreen, Elise, Tom, Lucie. Les baleines ne veulent plus entendre le bruit du monde. Le trop plein de bruit du monde qui conduit les baleines à s’engraver. À ne jamais se réveiller. À ne plus souffrir. Le bruit de la souffrance aspire absorbe isole le cerveau fragile des baleines. Déficience mentale. Séquelles neurologiques. Troubles de la personnalité. Les psychiatres de l’hôpital collent des étiquettes sur la peau des baleines.

« Ce moment tous ensemble dans l’allée enneigée, est le premier moment depuis deux mois, où tu ne te sens pas seule, et le noeud dans ton ventre se serre à nouveau. Jamais tu n’as aimé des gens comme tu aimes ceux-là, ils sont toi. Tu es eux. Tu marches à leur vitesse. » (Page 50)

L’Engravement d’Eva Kavian est le chant de lutte de peur d’épuisement de l’entourage des baleines. Qui avance dans l’allée de l’hôpital avec un baleinier dans le ventre. Une avancée circulaire. Tourner en rond entre l’abri de bus au bout de l’allée les couloirs de hôpital le retour chez soi.
Qui ne parle plus de soi depuis que la maladie occupe toute la place.
Qui parle de sacs de linge qui puent la pisse.  De familles décomposées. De l’angoisse collée aux gestes du quotidien.
Qui parle des parents qui en ont fini avec le bonheur.
Qui parle des proches qui ont rendez-vous avec leur drame.
Qui parle de la peur de chuter devant les baleines.
Qui parle des questions qui cherchent des réponses au pourquoi.
Le pourquoi n’appelle pas de réponse.
Le pourquoi ne parle pas.
Les baleines  ne répondent plus.
Neuroleptiques anxiolytiques antidépresseurs
L’escorte chimique barbare.
Zombies. Corps difformes. Regards fixes.
La connexion avec les baleines est rompue.

« C’est dingue comme Elise peut reconstruire le monde à partir d’un mot, d’un signe, d’une chose qui fait tilt, on dirait que son psychisme est un grand lac gelé, et chaque idée croisée  devient un roseau auquel elle tente de s’accrocher, tout en poursuivant sa glissade infernale. » (Page 83)

Eva Kavian écrit pour que les proches des baleines puissent leur dire « je suis là, je t’aime, je tiens à toi ». L’amour c’est le levier. Le pouvoir est là. Eva Kavian compose un ultime chant d’amour bouleversant. Au paroxysme de la douleur des baleines. La maladie tire à vue sur les baleines. Les baleines tirent leur révérence. Les baleines se jettent du pont se pendent au tuyau de douche se coupent les veines. Des veines bleues. A cause des bleus au cerveau. Et de la peau bleue de baleine.

L’Engravement d’Eva Kavian est un chant des bleus à l’âme écrit au rasoir
Avec des mots au souffle court
Des mots de la réalité
Le bleu des mots à la chair boursoufflée et aux bras recousus
Les mots en phrase terminale
Éteindre la lumière
Le sang bleu des baleines se teinte de noir
Quelque chose noir cogne percute heurte poigne étreint larme les mots bleus d’Eva  Kavian
Quelque chose noir s’engrave sur les plaies bleues
Quelque chose noir grave la nuit des baleines bleues
Le chant funèbre des baleines bleues gravés dans nos ventres
Gravement
Loin du bruit du monde

À toutes les baleines bleues au regard engravé

Karoo

Karoo

L’engravement d’Eva Kavian. Le silence des deuxièmes personnes. Un article de Nicolas Baudoin.

Le dernier roman d’Eva Kavian, paru à La Contre Allée, se concentre sur un espace très limité et auquel on ne pense jamais : le sentier qui sépare le parking de l’hôpital psychiatrique de sa porte d’entrée. Ce chemin, c’est celui que foulent les pas lourds, pressés, rageurs ou découragés des proches venus visiter un enfant, une compagne, un ami. Un patient interné.

Dans L’Engravement, vous lirez à la deuxième personne les pensées qui agitent ce troupeau de visiteurs alors qu’ils vont et viennent. Inlassablement. Ceux-là ont assisté à la transformation parfois soudaine d’un intime, souvent d’un enfant, dont l’état mental a été jugé trop instable pour « la vie normale ». La plupart de ces jeunes ont tenté de mourir. Certains essaient encore.

C’est dans ce moment difficile, dans cette souffrance impartageable, que vous rejoindrez cette foule de parents. Vous marcherez à côté d’eux, parfois proches au point de sentir la moiteur de leur souffle. Il s’agira certes de personnages, mais vous aurez du mal à y croire. Très vite, vous pourrez les sentir se matérialiser. Leur mal-être un peu trop pareil au vôtre, leurs questions creuses, simples, percutantes.

 » L’amour peut-il devenir un devoir ? « 

Il y aura un drame qui se produira à l’intérieur d’un drame plus grand. Vous suivrez les pages comme des rails, les menues variations des destins se répondant, les phrases presque illisibles tellement on y a gratté le superflu. Vous vous ferez vouvoyer, puis tutoyer. Vous lirez le mot « effondrement ». À distance, vous entendrez le corps médical.

 » Cette semaine, tout le monde se pend. Une véritable pandémie. La semaine passée, c’étaient des mutilations. « 

Il y aura avancement. Il n’y aura pas de petites victoires. Loin de s’égarer, le récit se construira au fur et à mesure des très minces chapitres, empruntant différentes voix, mais toujours le même sentier.

 » Vous êtes trente ou vingt, parfois dix, peu importe, vous rampez sur l’allée, écrasés, vidés, fautifs, égarés sur le chemin que vous connaissez si bien. […] Il y a un parking, un arrêt de bus, une rue que personne ne veut habiter, et votre vie qui continue. « 

Les noms reviendront, les lieux même décrits imprécisément deviendront familiers. Vous repenserez aux regards d’un habitué que vous avez évité, à l’histoire de Claudy, à votre belle fille. Vous mettrez le sac plein d’habits souillés que l’infirmière vous a tendu dans le coffre. Vous vous installerez dans la voiture. Et vous aussi, lecteurs et lectrices, vous vous mettrez à chialer sans plus aucune retenue.

Ancienne ergothérapeute en HP et animatrice d’ateliers d’écriture depuis 37 ans, Eva Kavian maîtrise autant son style que son sujet. On sent le labeur pour rendre justice à ces histoires singulières, pour ne pas juste produire une charge facile contre l’institution clinique ou un essai social sur le mal être psychologique. Soutenu par cette exigence qui le traverse, le texte parvient à susciter des moments d’émotion intense, sans jamais renoncer à la justesse du propos.

À retrouver ici.

Le Carnet et les Instants

Article de Séverine Radoux pour Le Carnet et les Instants :

Le cri des baleines échouées

Dans son nouvel opus, Eva Kavian nous donne à lire des fragments de vie de personnages qui se croisent dans l’allée menant à un asile psychiatrique où leur enfant est admis suite à une tentative de suicide. Nous sommes amenés à palper le quotidien de ces êtres dont la vie s’est arrêtée, ponctuée par les visites et marquée par la fin de la tranquillité. Ces parents désormais obsédés par leur enfant en rupture avec la vie sont traversés par des émotions très fortes : ballotés entre la colère, le chagrin, la honte, la culpabilité et un profond sentiment d’impuissance, ils apprennent les vertus de la patience et de l’espoir ténu. Au bord de l’épuisement, nous les voyons lutter pour « vivre avec ».

« Bonjour mon chéri (c’est bien ou pas bien de dire mon chéri à son fils de vingt-trois ans ?) je suis contente de te voir (je ne suis pas oppressante, là ?) comment vas-tu aujourd’hui (intrusive ?) Papa n’a pas pu venir mais il t’embrasse (c’est vrai qu’ils sentent quand on ment ?) ne t’inquiète pas je n’ai plus mal (ne pas dramatiser, de toute façon « il ne ressent pas les choses comme vous »). Tu hésites. Est-ce un jour où tu peux le toucher ? Vos corps se rapprochent, mais vous n’allez pas l’un vers l’autre. L’autre en toi n’existe plus pour lui. Ça veut dire quoi ? Et l’autre en lui, c’est qui ? Il est devenu qui ? Quoi ? Pourquoi ? Pourquoi lui ? Toi ? Tu l’as porté dans ton ventre, tu as marqué chaque centimètre de sa croissance sur l’embrasure de chêne, tu as raconté les histoires, chanté les comptines et un jour il est devenu fou.« 

Hantés par leurs questions, ces parents aimants tentent d’adopter la distance juste vis-à-vis de leur enfant qui a désormais besoin d’un cadre différent. Tels des automates, ils sont devenus indifférents aux bruits du monde, habités par leur obsession de « bien faire », guidés par leur amour devenu synonyme de devoir. Leur vie quotidienne est déterminée par des séjours aux urgences, des services psychiatriques saturés ou inadaptés, des contraintes administratives insensées, mais aussi le compte des jours sauvés. Dans cette réalité, ne plus quitter son portable, même la nuit, est devenu une nécessité ; bondir à la première sonnerie peut être une question de vie ou de mort. S’effondrer est dorénavant proscrit.

« Un infirmier fouille ton sac à main et le cabas avec les vêtements propres. Il enlève les cordons, les ceintures. Te rend le sac, comme si cette situation ne te défonçait pas les tripes. Tu ne dis rien. Si tu parles tu pleures. Ou tu deviens méchante. Et tu ne veux pas que ça retombe sur Loreen. Tu l’as repérée du coin de l’œil. Elle est couchée sur le sol de la section fermée, elle gratte le film plastique opacifiant posé sur la porte, tu vois son œil, collé à la vitre, sa langue qui pend dans l’effort, qui bave. Elle gratte. Comme un chien. L’infirmier a vingt clés à son trousseau mais il sort la bonne au premier essai, il t’ouvre. Tu as droit à deux heures et tu as envie de disparaître.« 

À travers L’engravement, Eva Kavian donne la parole à une minorité silencieuse : les parents des enfants brouillés avec la vie. Écrits à la deuxième personne, ces morceaux d’histoire entrecoupés de répliques froides de psychiatres confèrent un sentiment d’étrangeté qui nous donne un aperçu de celui que les héros vivent. Avec un style travaillé axé sur la profondeur et l’intensité des émotions, nous sommes amenés à lire la beauté de ces êtres aliénés face à une structure médicale inadaptée qui a tout de même le mérite d’exister. Un récit très sensible sur la solitude des parents qui s’imposent de vivre pour leur enfant, sur la force de l’amour parental qui transcende les souffrances les plus indicibles.

À retrouver ici.