Revue de presse

← Mississippi, la Geste des ordinaires

D’une berge à l’autre

Mississippi – Sophie G. Lucas

De 1839 à 2006. D’Impatient Lansard le vigneron à Odessa la photographe. De la Haute-Saône à La Nouvelle Orléans en passant par Paris et New-York. De la Commune à l’ouragan Katrina en passant par la première Guerre Mondiale et la colonisation. Sophie G. Lucas déploie une destinée familiale sur plus de cent soixante ans. D’une période à l’autre, d’un lieu à l’autre, elle parcourt l’arbre généalogique comme on descend un fleuve au cours tumultueux. 

« La Geste des ordinaires ». Ce sous-titre résume à merveille l’enchevêtrement de ces destins individuels dans la grande Histoire collective du monde, un monde où les aspirations à l’émancipation se heurtent, quelles que soient les époques, à d’insurmontables obstacles. Un premier roman culotté. Culotté parce qu’il ne va pas vers la facilité. Les voix qui s’expriment dans chaque chapitre ont toutes un timbre différent, on navigue entre des récits à la première et à la troisième personne, le rythme change sans cesse, déstabilise parfois, l’usage excessif des parenthèses agace souvent mais participe à cette forme d’exigence dans l’écriture qui ne sonne jamais artificiellement. Sophie G. Lucas ne se regarde pas écrire, elle ne donne pas dans l’emphase, dans la démonstration littéraire sans âme. Exigeant mais accessible, son texte est une grande réussite, de celles qui lancent une carrière d’écrivain sur les meilleurs rails possibles.

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Tu vas voir ce que tu vas lire (Bibliothèque publique d’information • Centre Pompidou)

La fresque familiale de Mississippi est une véritable épopée romanesque qui emporte le lecteur à travers près de deux siècles d’Histoire, déployant un souffle narratif fort. Porté par des personnages profondément incarnés, ce récit traverse les lieux et les époques, les drames et les bouleversements sociaux, tissant une généalogie complexe qui entrelace la petite et la grande Histoire. Du XIXe au XXIe siècle, de la France aux États-Unis, de la colonisation à l’ouragan Katrina, en passant par la chasse aux sorcières, la Commune, les deux guerres mondiales, chaque court chapitre dévoile une trame riche et dense.

Sophie G. Lucas interroge avec finesse la violence sociétale et explore la manière dont elle imprègne les familles au fil des générations. L’autrice esquisse le destin d’individus animés par la poursuite de leurs rêves, cherchant à emprunter des chemins de traverse pour s’émanciper. Portées par une écriture de grande qualité, ces vies ordinaires se hissent au rang de mythologie, capturant l’essence même de la nature humaine.

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303 : « Sophie G. Lucas » par Alain Girard Daudon

Sophie G.Lucas. Mississippi /On est les gens. Éditions La Contre Allée.
Sophie G. Lucas, poète, en même temps qu’un nouveau recueil, publie son premier roman : Mississippi, un roman de poète donc, c’est-à-dire porté par une langue neuve, toujours vive et inventive, une langue libérée, comme tentent de se libérer les personnages de ce récit. Il s’agit ici de l’histoire d’une famille qui court sur deux siècles d’histoire. Plutôt qu’une saga, qui suggère trop la littérature facile, on parlera ici de fresque familiale portée par les voix de quelques un(e)s de ses acteurs ou actrices. Pour la bonne orientation du lecteur, une généalogie des personnages est proposée au début de ce livre qui commence en 1839, et s’achève en 2OO6 ! Dès le premier chapitre (Nous désirons le monde) est évoquée cette envie des ailleurs qui saisit l’homme moderne du XIX ème siècle et conduit certains en Louisiane. Le livre se clôt (Nous désirons disparaître) sur l’ouragan Katrina, annonciateur d’autres apocalypses. On l’entend, le fil conducteur, c’est le Mississippi, destination mythique, comme un Eldorado chargé de toutes promesses. « Le Mississippi est une personne, c’est ça se murmure-t-il, et ce qui coule dans mes veines n’est pas le sang de mon père, mais l’eau du Mississippi. Je suis le fils du Mississippi. » Entre Impatient (c’est le joli nom du premier personnage) et Odessa, fille d’aujourd’hui, toute une galerie de portraits raconte ces deux deniers siècles, des gens de peu, vies modestes, existences qu’on oublierait si le chercheur, l’historien ou le poète ne venaient à les révéler, à les relever ! Cependant dans ces vies d’autrefois, tous ne sont pas demeurés inconnus, et apparaissent dans ce roman les Lumière, père et fils, inventeurs de génie, qui, pour de justes raisons, sont restés vivants dans nos mémoires. La geste des ordinaires, le sous-titre, dit assez l’ambition de ce puissant récit. Rendre gloire et dignité aux méprisés de l’Histoire. La démarche est sensiblement la même dans On est les gens, recueil de proses brèves et vers libres, d’une poète résolument à l’écoute des souffrances du monde. Ici encore, en de multiples façons, on fait entendre la voix de ceux qui ne sont rien, ou seulement… des gens !
« On achète un ticket perdant/ au bureau de tabac et les/ programmes télé/ on voudrait bien faire/ autrement mais/ on est les gens »

Alain Girard-Daudon

Présentation par Guénaël Boutouillet

Dans le cadre de Circuit-Court organisé par Mobilis, Guénaël Boutouillet a fait une chronique de Mississippi de Sophie G. Lucas. Le début commence à 6’10 min.

Un dernier livre avant la fin du monde, par Marisol

Mississippi est le premier roman de Sophie G.Lucas (l’auteure n’en est pas à son premier livre aux éditions de La Contre Allée), un texte remarquable en tout point, peut-être le départ, espérons le !, d’une œuvre romanesque riche.

Il est remarquable parce qu’il est structuré, mais surtout audacieux et poignant en plus d’être doté d’un style personnel et confirmé. C’est un texte très évocatoire où l’on retrouve des procédés du réalisme magique sans que l’on puisse le rattacher à ce “genre”. Aucune magie ici à part celle de la plume de Sophie G. Lucas qui parvient à retranscrire ce que la vie a d’étrangement bien fait ou de sadique, avec ces tours maudits et ces retournements extraordinaires.

Une fresque familiale ou ce dont chacun hérite selon Sophie G.Lucas

Dans ce superbe premier roman, des voix s’élèvent depuis le passé, dans leur solitude, elles résonnent comme l’eau qui se jette contre la pierre. Elles sont celles de personnages qui ont fait partie de la même famille ou du moins qui ont vécu ensemble par le passé. Elles sont presque anonymes, solitaires, comme des échos elles semblent dériver jusqu’à nous.

Avec ces voix, on traverse un siècle d’histoire française au prisme de la sensibilité de chaque personnage. Il y a celui qui part en Amérique à la fin du 19ème, ceux qui partent à la ville, ceux qui restent à la campagne, celui qui est envoyé à la guerre ou encore celui qui vit dans les colonies etc.

Une traversée d’autant plus intéressante que l’objectif ne semble pas être celui d’informer mais bien de transmettre la “substantifique moelle” de l’histoire avec le petit “h”, soit ce qui aurait pu être le vécu d’un jeune homme songeur et fougueux ou d’une femme abandonnée par son mari.

En effet si Mississippi est une fresque, son sujet est moins l’histoire que la question de l’héritage et de la transmission.

Le roman raconte comment chaque personnage reçoit en héritage toute une mythologie familiale, un lot d’histoires : les rêves brisés, les espoirs échoués, les vies volées de ses parents, de ses frères et sœurs ou de ses grands-parents. L’idée qui en ressort implique que l’on naitrait avec une sorte de mémoire qui ne serait pas la nôtre mais qui la deviendrait au sein du foyer familial _ comme par contagion plus que par déterminisme _ que l’on transmettrait à la génération suivante et qui nous accompagnerait jusqu’à la fin.

Une idée très séduisante, plutôt convaincante et surtout au potentiel immense adroitement exploité par Sophie G.Lucas.

150 ans d’histoire à l’épreuve de la narration

L’image du Mississippi grondant, bouillonnant, sert de fil conducteur au roman. Le texte raconte comment les vies se télescopent et comment chacun se heurte à son époque, s’abîme contre le mouvement du monde en marche. C’est un livre qui raconte comment l’histoire et l’environnement socio-culturel affectent les individus et influent sur leur vie. Sont centraux l’anonymisation et la violence de la « vraie » vie. Inexorablement la vie des personnages crashe, dévie, se perd et s’éteint avant de s’effacer, d’être oubliée.

Sophie G.Lucas fait du fleuve l’allégorie de la vie : il arrache, empêche, noie, fait émerger etc. Et tout au long du texte, le style est au service de cette allégorie : le monde se transformant de plus en plus vite, le rythme de la narration s’accélère et les vies sont emportées avec la modernité et les horreurs du XXe.

Si l’on pousse plus loin il apparaît que le Mississippi sert aussi de fil conducteur au récit que les personnages font de leur vie. Ainsi ce roman s’intéresse aussi à la narration en général, à la façon dont les histoires sont racontées, comment elles prennent un sens et comment elles circulent (ce qui rejoint le point précédent). On mesure alors la fonction d’”exorcisme” de la narration dans ce texte.

Un roman sur le langage

Dans Mississippi, il y a aussi un intérêt évident pour la question du langage et de sa fonction, il semble que ce soit un des aspects les plus intéressants du texte d’un point de vue littéraire notamment.

Ainsi il y a une véritable recherche et une tentative de la part de Sophie G.Lucas de mettre en mots le passage du vécu, de la sensation brute à la formulation d’une pensée par le langage (il a très peu de dialogues). Par exemple, dans la première partie, des parenthèses créent des apartés, des éléments qui demeurent en suspens comme si tout n’était pas encore assimilé ou assimilable par le personnage. On trouve aussi de longues phrases, des répétitions et de nombreux autres procédés qui traduisent cette recherche.

Impatient, déployé dans tous ses sens, jamais n’oubliera, tout blaireau qu’il fut (et ce ne fut pas la mer qui l’impressionna, il en avait même senti l’odeur de mort mais) le fleuve, comme une rencontre avec quelqu’un, le Mississippi est une personne, c’est ça se murmure-t-il, et ce qui coule dans mes veines n’est pas le sang de mon père mais l’eau du Mississippi, je suis le fils de Mississippi, C’est mon nom […]

Pour conclure, dans ce premier roman prometteur, on “écoute” des personnages marquants raconter leur combat pour la vie ou contre la vie, pour ou contre les leurs dans