Revue de presse

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France Culture

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Thomas Giraud, écrivain

Artiste conceptuel néerlandais, Bas Jan Ader est fasciné par les chutes et marqué par l’absence de son père, fusillé par les Allemands. Il a mené bon nombre d’expériences et de performances, jusqu’à cette traversée, ultime, de l’Atlantique, à bord d’un bateau trop léger sans doute, au cours de laquelle il disparaît en 1975. Thomas Giraud s’enquiert de son histoire, traverse l’océan à ses côtés et dresse son portrait à travers les âges, de son enfance à sa vie d’adulte.

L’inventoire

« Tu étais seul, tu as toujours été seul. » Et nous savons d’emblée pourquoi.
Thomas Giraud, dans son dernier livre publié à La Contre Allée, nous plonge grâce à son écriture fine et sensible dans les abimes d’une recherche absolue. Nous sommes pris dans les filets d’un langage dont la précision minutieuse se veut au plus près du personnage, l’auteur nous décrit les arcanes de l’intention puis de l’action : saisir l’insaisissable.

Extrait

« Certaines de tes idées passeraient facilement pour saugrenues. Si la pensée ne dépassait pas la réalisation ou même n’avait tout simplement pas besoin de réalisation, ça irait mais, justement, tu ne tiens pas à être un artiste de papier. Alors tu restes torse nu en plein vent l’hiver devant la fenêtre pour décrire le froid et ce que minute après minute il te fait ; tu écris des phrases qui doivent être décisives sur les murs, qu’on les comprenne ou pas, tu t’en moques ; tu imagines te faire filmer en train de pleurer, grave, effondré, ruisselant. C’est assez doloriste, comme s’il fallait faire payer ton corps d’une manière ou d’une autre, alors même qu’avec tes airs de dandy l’ironie et le détachement prévalent. »

Bas Jan a disparu à 33 ans au cours d’une traversée solitaire de l’Atlantique sur un voilier de 3,81 m. Bastiaan, c’était le nom du père, Bas Jan, le nom du fils (même prononciation à une lettre près). Artiste hollandais, il s’essaie à d’improbables performances. Une quête, une recherche qui conduit à la chute. Ou bien la chute a-t-elle imposée la quête ?

Au-delà des mécanismes intellectuels, c’est la pensée en mouvement éprouvée, déconstruite, dans un cheminement simple témoignant de l’expérience. Du conditionnel, des suppositions affirmées avec une assertion déconcertante, Thomas Giraud accompagne discrètement, pudiquement et fraternellement cet artiste au plus juste de ses convictions, de son désir de démonstration. De la représentation conceptuelle à la sensation éprouvée du corps. Et tels les mots soufflés par l’auteur, les bribes de phrases, des bouts de souvenirs font la somme qui fabrique l’histoire.

Une langue propre à nous rendre l’observation, la mesure du geste, la profondeur ou la légèreté, la singularité de l’action mûrie.

Ineptie et raisonnement nous transportent dans un déséquilibre subtilement discerné avec beaucoup d’empathie, d’affection. Une analyse juste et fine suscitant l’émotion.

Nous retrouvons Thomas Giraud dans cette construction de destins hors du commun. Il publie à La Contre Allée. Rappelons ses précédents livres remarqués. Son écriture nous donne à voir l’inventeur de la géographie nouvelle, anarchiste, végétarien, Élisée Reclus, avant les ruisseaux et les montagnes (2016) ; le parcours d’un musicien talentueux, prometteur, qui ne s’est essayé qu’à un seul album, La Ballade de Jackson C. Frank (2018) ; le destin de Victor Considerant, économiste polytechnicien, disciple de Fourier avec le projet de créer une communauté phalanstérienne au Texas, Le Bruit des tuiles (2019).

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Encres Vagabondes

Faut-il connaître Bas Jan Ader pour lire le dernier livre de Thomas Giraud ? Absolument pas. On peut même dire qu’il est souhaitable de ne pas le connaître pour mieux le découvrir grâce à l’auteur qui, lui, évidemment, le connaît sur le bout des doigts.
Le titre est d’ailleurs bien choisi. Avec Bas Jan Ader. C’est bien « avec » en effet que Thomas Giraud passe le clair de ses pages et il a le talent de nous y faire totalement participer. Nous aussi, les lecteurs, allons vivre aux côtés de Bas (on se prend à l’appeler par son prénom, diminutif de Bastiaan, ce qui n’est pas rien on y reviendra). Oui, lisant Thomas Giraud, on est invité à être avec.
Bas était un homme de chutes. Un artiste de performances, un photographe, un cinéaste. C’était surtout un être marqué par un fantôme : son père Bastiaan, Bastiaan comme Bas en plus petit, mort en ayant aidé des Juifs à s’échapper durant la Seconde Guerre mondiale. Bas Jan Ader avait deux ans à sa mort et toute son enfance a été marquée par l’héroïsme de ce père, que sa famille vénérait tant et plus. Comment être à la hauteur d’un héros mort ? Le fils a dû grandir avec cette question, cherchant sa propre place sans la trouver ailleurs semble-t-il que dans la chute.
C’est en tout cas ce que l’on comprend au fil du livre et on ne peut en douter tant Thomas Giraud a une sensible et profonde acuité. Ici, il faut bien sûr parler d’écriture. Car si Bas Jan Ader se met à exister devant nous, c’est parce que l’auteur donne à chacune de ses phrases une parfaite rigueur. On est entre poésie, philosophie, narration existentialiste. On est dans une écriture où chaque mot est délicatement pesé, un peu comme si Thomas Giraud avait voulu créer l’équilibre qui manquait à l’homme de la chute.
Car pourquoi, pourquoi bon sang vouloir chuter ? Pourquoi y consacrer sa vie ? Pourquoi s’embarquer sur un bateau de même pas quatre mètres pour traverser l’Atlantique ? Pourquoi se mettre et se remettre en danger ? Que voulait donc nous dire Bas Jan Ader ?
Il y avait de quoi y consacrer des pages mais il fallait que ces pages aient pour ainsi dire de l’altitude ; qu’elles nous fassent prendre conscience que la chute est peut-être le propre de nos existences, que nous aussi, vivants, nous ne faisons que chuter sans le savoir ou le vouloir. Bas Jan Ader devient alors un peu (de) chacun de nous.
Avec. C’est donc bien avec lui que l’on chemine dans ce texte sublime. On ferme ensuite le livre en voulant voir. Et il faut le faire : aller voir les vidéos de Bas Jan Ader, qui tombe pour nous apprendre peut-être, sans doute, à tenir debout

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En attendant Nadeau

En attendant Nadeau

Au premier abord, Avec Bas Jan Ader peut paraître à l’opposé du roman précédent, et pourtant Sabrina Calvo et Thomas Giraud partagent le même souci d’une écriture vive, au plus près du sujet. Dans le cas du deuxième, cela se traduit par une langue qui, dans la continuité des précédents livres de l’auteur, La ballade silencieuse de Jackson C. Frank et Le bruit des tuiles, tend superbement à l’épure.

Bas Jan Ader fut un artiste conceptuel minimaliste néerlandais dont la figure favorite, répétée dans de nombreuses photos et vidéos, était la chute. Le roman de Thomas Giraud imagine, à partir du peu d’éléments connus, et en s’y limitant strictement, ce qui put l’amener à ce choix. En 1975, à trente-trois ans, Bas Jan Ader entreprit la deuxième étape d’une performance : après une marche de nuit dans Los Angeles, la traversée de l’Atlantique. Pour cela, il choisit un bateau de 3,81 m, qu’il jugeait lui-même « inapproprié pour une telle traversée ». 3,81 m, c’est à peine la longueur d’une petite pièce. Sur les photos avant le départ, l’artiste paraît déborder de son embarcation, prête à se renverser sous lui. Le manque de place ou une autre raison l’ayant empêché d’emporter tout moyen de communication ou d’enregistrement, on ne sait rien de son voyage. Plusieurs mois plus tard, son bateau fut retrouvé au large de l’Irlande, vide, à l’exception d’une boîte contenant ses papiers d’identité.

Avec Bas Jan Ader insiste sur la façon dont la vie et l’œuvre de l’artiste sont marquées par la disparition, l’effacement – il le représente aux Beaux-Arts trouvant sa voie en gommant inlassablement une feuille blanche. Pour cerner un personnage énigmatique, à la biographie si évasive, l’auteur choisit la forme d’un dialogue sans réponse, s’adressant à lui à la deuxième personne, moyen de se tenir au plus près de lui, d’approcher l’intime, puisque c’est ce qui est en jeu : partager l’inexplicable.

Thomas Giraud ne cherche pas à remplir les blancs d’un personnage fuyant, il montre au contraire les creux entre les événements. Il relie l’attrait de Bas Jan pour la chute, l’évanouissement, à la mort de son père, exécuté par les nazis pour avoir caché des juifs, mais il évite la psychologie. Il s’agit de rendre sensibles des fragments, des tendances, des attirances. Comme l’artiste cherchait à capter par la photographie ou le film le « moment où l’on perd pied », le romancier essaie de l’écrire en gommant, en dépouillant jusqu’à atteindre l’essentiel.

Qu’est-ce qui a poussé Bas Jan Ader dans sa folle tentative ? L’espoir d’un miracle, comme le sous-entend l’intitulé de la performance, In search of the miraculous ? Ou la volonté de se perdre ? Celle d’aller au bout de sa démarche en terminant par une chute majuscule, une vraie disparition ? Nous ne pouvons pas le savoir. Thomas Giraud fait la part de l’inconnaissable et pourtant du commun chez l’autre. Grâce à une écriture précise et sensible, une écriture de l’humilité, dépouillée jusqu’au murmure, il parvient à cerner par l’empathie ce que l’expérience a d’universel, à faire de Bas Jan Ader un frère : « celui qui chute et celui qui pleure […] c’est toi et c’est tout le monde en même temps, tous ceux qui tombent, tous ceux qui pleurent ». Rarement un roman aura été aussi minimaliste pour établir un lien inespéré entre l’auteur, le personnage et le lecteur par la délicatesse d’une langue.

Jeremie Brugidou écrit le passage et le changement, Sabrina Calvo l’élan et l’espoir, Thomas Giraud la disparition et l’art conceptuel, mais chacun trouve une écriture et une forme pour les articuler à la circulation, à l’échange, à l’attention aux autres, animaux et plantes, femmes et enfants, ou à un homme solitaire qui pourrait être chacun d’entre nous et qu’il ne faut pas laisser dans le néant de l’incompréhensible.

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Le Temps

Le Temps

Que cherchait Bas Jan Ader, artiste conceptuel disparu en mer en 1975?
Un petit bateau perdu est repéré entre la côte Est des Etats-Unis et l’Irlande, plongeant à la verticale. Le corps du navigateur solitaire ne sera jamais retrouvé. Son nom: Bas Jan Ader. Cette traversée, en 1975, fait partie d’une performance intitulée In Search of the Miraculous. Quel miracle l’artiste conceptuel recherchait-il? Il avait 33 ans. De son œuvre restent des photos et de brèves vidéos. On l’y voit errer de nuit dans les rues de Los Angeles, pleurer ou rire tel un clown triste et surtout, chuter – d’un toit, ou d’un arbre, grand corps dégingandé, comme terrassé, ou encore dans un canal, à vélo.

ÉCHECS FLAMBOYANTS
Le roman précédent de Thomas Giraud, Le bruit des tuiles qui tombent, en 2019, évoquait l’échec de l’utopie américaine du fouriériste Victor Considerant. Le doute, le vacillement, l’effondrement fascinent Giraud, qu’il suive un bluesman sinistré (La Ballade silencieuse de Jackson C. Frank, 2018) ou les hésitations du géographe Elisée Reclus (Elisée, avant les ruisseaux et les montagnes, 2016). En quatre romans, il a développé une approche à la fois documentaire et empathique qui lui permet de cerner la vérité de ses personnages en comblant avec finesse les vides de leurs vies accidentées.
Pourquoi Bas Jan Ader a-t-il choisi de tomber? En exergue, une citation de René Char pourrait l’éclairer: «Nous tombons. Je
vous écris en cours de chute. C’est ainsi que j’éprouve l’état d’être au monde.» Pour approcher le mystère de l’artiste, Thomas Giraud s’adresse directement à lui: «Tu étais seul. Tu as toujours été seul.» Les journées d’isolement sur cet esquif inapproprié alternent avec des flash-back sur l’enfance et les années d’apprentissage. Bas Jan Ader est né en 1942. Il a deux ans quand son père, pasteur et résistant hollandais, est fusillé en héros. De quel poids cet héritage a-t-il pesé sur l’enfant puis sur l’artiste qu’il est devenu?
A partir de bribes enchaînées dans le désordre chronologique, le récit reconstruit à coups de questions le chemin accidenté qui aboutit à ce fétu sur l’océan. Que faisait Bas Jan Ader tout seul sur son esquif, à quoi rêvait-il, a-t-il choisi de disparaître dans cette œuvre ultime? De quoi est constituée une vie qui a toujours cherché à s’effacer tout en se constituant comme sujet principal?

SOUVENIRS DE GUERRE
A l’Ecole des beaux-arts déjà, Bas Jan Ader s’exerçait à gommer ses dessins. Plus tard, avec son épouse Sue qui le suit et le filme, on le voit disparaître dans un bosquet, dans l’eau d’un canal, dans la nuit. Un jour, ce sont tous ses habits qu’il suspend sur le toit, et parmi eux, légère, une robe de Sue. «Il doit y avoir des souvenirs de guerre dans tout ça», suggère Giraud qui se garde toutefois, malgré ses libertés de romancier, de développer une psychologie hasardeuse. Avec Bas Jan Ader dessine la silhouette d’un homme qu’on a mis très jeune dans les habits trop grands d’un père dont il porte le prénom, un artiste de ces années 1970 quand l’art aussi envisage son propre effacement.

Ouest France