Revue de presse

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Version Libre

Un article publié par Françoise Jarrousse sur le blog Version libre le 19 septembre 2022.

Après « Les Quichottes », voyage dans les territoires désertés de la Laponie espagnole, Paco Cerdà revient, toujours à la Contre Allée, avec « Le Pion » (« El Peón »), un livre qui, au vu des ouvrages cités en référence, est le fruit d’un extraordinaire travail d’investigation. Et le résultat est passionnant.

À partir des 77 mouvements de la partie d’échecs qui vit s’affronter en janvier 1962, à Stockholm, deux génies de la discipline, Arturo Pomar « le petit facteur espagnol » et Bobby Fisher, l’américain ambitieux et mégalomane, à partir de cette partie donc, Paco Cerdà tisse une histoire politique et humaine qui nous ramène au temps du franquisme et à celui de la guerre froide.

Arturo Pomar, « Arturito », le petit Arturo, l’enfant prodige de l’après guerre civile, l’icône du NO DO (ces actualités officielles qui passaient dans tous les cinémas en Espagne), abandonné par le régime, joue sa survie. C’est son ultime chance de participer au championnat du monde. Il est face au jeune Bobby Fisher, le chantre des USA de Kennedy.

Deux pions sur le grand échiquier du monde dont, au fil du récit, nous découvrons l’histoire.

Et en même temps apparaissent d’autres pions, des pions qui se sont battus au nom d’un idéal, pour le droit et la liberté, qui se sont sacrifiés face au capitalisme ou à la dictature, en Espagne, aux États-Unis, au Chili ou ailleurs.

Des pions qui souvent ont été oubliés et à qui l’auteur rend hommage :

Julián Grimau, le dernier condamné à mort du franquisme, Marcos Ana, « le doyen de la répression pénitentiaire », James Meredith « le pion le plus noir de toute l’Amérique » qui sera le premier noir « accepté » à l’université du Mississippi, et tant d’autres.

Le récit est précis et rythmé, le style d’une grande fluidité que la traduction épouse parfaitement. Les différents éléments du récit prennent place et s’éclairent les uns les autres, comme sur un échiquier. C’est une belle et grande réussite !

Sans titre

Sans titre

Le Pion de Paco Cerdà, traduit par Marielle Leroy, dans l’émission Paludes de Nikola Delescluse du 16 septembre 2022. À écouter juste en-dessous !

La Bibliothèque de Delphine-Olympe

Une belle chronique de Delphine-Olympe, publié le 14/09/2022, à retrouver ici.

Si vous êtes comme moi, c’est-à-dire si vous ne connaissez des échecs que les règles régissant le mouvement des différentes pièces, peut-être avez-vous une piètre image des pions, qui seraient les éléments les plus insignifiants, ou en tout cas les moins stratégiques du jeu. Les autres, les vrais amateurs, savent sans doute le rôle déterminant qu’ils peuvent jouer. 

Ainsi, en 1962 à Stockholm, lorsque Bobby Fisher avance l’un de ses pions jusqu’à la dernière case de l’échiquier contraint-il Arturo Pomar à opérer un déplacement latéral de son roi qui décidera de la fin d’une partie demeurée historique. 

Quel livre étonnant que celui de Paco Cerda ! Etonnant et ambitieux. Il est d’abord le portrait de deux joueurs hors du commun, l’un qui fut deuxième au championnat des Baléares à l’âge de 10 ans, l’autre qui mit fin en 1972 à vingt-cinq années d’hégémonie soviétique dans le monde des échecs, devenant ainsi une véritable icône américaine. Au-delà de la destinée tragique que tous deux connurent – l’un qui ne parvint jamais tout à fait à se détacher de la figure d’enfant prodige que son pays avait portée aux nues, l’autre qui termina sa vie reclus, proférant à chacune de ses apparitions des propos complotistes et antisémites – c’est aussi une évocation du contexte de la guerre froide à laquelle se livre l’auteur. Car, naturellement, la compétition sportive était – et reste sans doute encore – avant tout un terrain d’expression de la puissance des Etats. Dès lors, les champions qui s’affrontaient devenaient eux-mêmes les pions d’une partie qui dépassait le plateau de 64 cases… jusqu’à ce que ces pions eux-mêmes finissent par vouloir faire échec à ceux qui prétendaient les manipuler.

A un rythme rapide, l’auteur alterne les chapitres relatifs aux champions et à la technique de jeu avec des épisodes de l’histoire des Etats-Unis – entre ségrégation raciale et lutte anti-communiste – et de celle de l’Espagne aux prises avec la dictature franquiste, en jouant constamment sur la métaphore du jeu. Le pion constitue ainsi l’élément clé du récit, qu’il s’agisse de celui que les joueurs poussent sur l’échiquier ou de tel individu pris dans l’Histoire. Tantôt, il est un petit rouage qui contribue à faire fonctionner le monde auquel il appartient, tantôt il est le grain de sable qui va venir gripper la machine. C’est brillant, étourdissant parfois, mais sacrément impressionnant et singulièrement jubilatoire ! Et, je vous rassure, nul n’est besoin d’être un expert des échecs pour apprécier ce livre. En revanche, je suis prête à parier qu’après la lecture de ce roman vous ne les regarderez plus jamais de la même manière !

Le Pèlerin

Le Pèlerin

Un article de Muriel Fauriat, publié le 15 septembre 2022 :

Des « Pions » sur l’échiquier mondial

Un pion, aux échecs, ne pouvant reculer, est souvent sacrifié. Dans ce roman à tiroirs, le journaliste espagnol Paco Cerdà a choisi comme fil rouge deux joueurs d’échecs célèbres, chacun « pion » d’un système politique qui l’utilisait : Bobby Fischer, « pion » des États-Unis contre les Soviétiques (qui, durant la guerre froide, monopolisaient les compétitions) et l’Espagnol Arturito Pomar, enfant prodige du franquisme. L’auteur décrit le parcours d’autres « pions » de l’année 1962. Au service d’un gouvernement, d’une idéologie (communiste, franquiste…), où d’un combat pout l’égalité (les Noirs américains), ils ont été sacrifiés. Ce livre documenté questionnant l’engagement, l’abnégation et la folie, passionnera les fans de géopolitique.

Addict Culture

Un article de Cécile D. sur Addict Culture

Un proverbe italien, rapporté par Paco Cerdà dans son brillant livre, Le pion, qui parait en cette rentrée littéraire à La Contre Allée, rappelle qu’« à la fin de la partie, le roi et le pion retournent dans la même boîte ». Cette égalité de traitement, on pourrait dire de position, qui devrait amener l’ensemble des pièces de l’échiquier à plus de modestie et de tempérance n’est effectivement pas ce qui se joue au cours des difficiles parties de nos existences. Prenant comme fil rouge la narration du parcours de deux grands joueurs d’échecs, Arturo Pomar et Robert James Fischer, Paco Cerdà transforme une simple ouverture en une incroyable fresque politique et une réflexion originale sur notre humaine condition.

« Un pion n’est jamais seulement un pion. Confiné sur un échiquier et limité dans ses mouvements par sa condition grégaire, il intègre un camp, il sert un roi, il obéit à une main ».

Appelons les désormais Arturito et Bobby. Le premier est l’enfant prodige majorquin des échecs, l’attraction des actualités cinématographiques No-Do (NOticiarios y DOcumentales) et celui qui sera le plus jeune champion d’Espagne de la discipline; il devra pourtant se contenter, dans l’Espagne franquiste, d’une carrière de simple postier dont la précocité de petit « pousseur de bois » sombrera vite dans l’oubli. L’autre est le gamin pauvre de Brooklyn entré par effraction dans le clan très fermé des maîtres soviétiques des échecs et dont la tendance mégalomaniaque et délirante orchestrera une fin assez pathétique. Considérant son talent et sa vie comme une œuvre d’art, Fischer aura en effet tendance à se draper dans un costume de Diva et à ne plus trop maitriser ses ambitions et ses caprices.  Cerdà raconte avec une acuité toute sociologique tous les épisodes de vie qui vont conduire et rendre possible, le croisement de ces deux destinées. Ce sera notamment en 1962 à Stockholm de part et d’autre d’une incroyable partie d’échecs au cours de laquelle Fischer devra concéder après neuf heures de jeu « la nulle » à Pomar, tout en sachant pertinemment que ce statu quo n’aura évidemment pas les mêmes conséquences pour le petit facteur ou l’insolent joueur américain.

« La rencontre s’achève. Les joueurs quittent la table et Bobby a pour Arturo cette phrase légendaire, mille fois répétée, échafaudage soutenant la face la plus tragique du mythe Pomar. Une phrase qui résume une partie, un tournoi, une carrière, une vie : Pauvre petit facteur espagnol. Toi qui joues si bien, tu devras retourner coller des timbres après le tournoi ».

Car lorsqu’un jour de 1972 le téléphone de Fischer sonne c’est Kissinger en personne qui est au bout de la ligne pour le supplier de se présenter au tournoi de Reykjavik face à Spassky. « Les États-Unis veulent que tu ailles battre les russes » l’aurait exhorté le Président étoilé, concentrant dans cette petite phrase toute la puissance que les rois du monde investissent sur leurs pions et avec laquelle ils réduisent à peu de choses la résistance individuelle et les convictions. Car outre la passionnante reconstitution du duel Pomar- Fischer c’est à la dénonciation de cette lutte inégale des puissants et des petits que le talent de Paco Cerdà s’attache. Pendant que l’espagnol et l’américain poursuivent leur affrontement, sur un autre échiquier ou plutôt sur une multitude d’échiquiers, Cerdà fait se lever pour nous une armée de figures dont la condition de petit pion n’altère en rien la noblesse et la majesté. Parmi ces pions dont la tête émerge et qui se jettent à corps perdu dans la bataille, qui quittent les marges de l’échiquier où ils étaient couchés pour se mettre debout et à proprement parler résister (de stare se tenir debout), ce sont des méconnus de l’histoire ou des personnalités plus familières auxquelles Cerdà redonne vie.

Se présentent alors au fil des chapitres, ouverts par la position respective des blancs et des noirs de la partie mythique de 1962, quelques figures sacrificielles qui trouvent ici un vibrant hommage grâce au méticuleux travail de recherche de l’auteur. Voici donc Robert F.Williams leader américain des droits civiques ; Voici aussi les sept d’Asturie, Francisco, Anìbal, Eugenio,Jovino, Eladio, Abelardo et José qui firent se lever les travailleurs et bousculèrent le régime espagnol comme il ne l’avait jamais été depuis la fin de la guerre civile. C’est encore Blanche Posner qui montre le poing avec les femmes du WSP, Women Strike for Peace, et qui défilera aux cotés de cinquante mille femmes américaines pour dénoncer les essais nucléaires américains au cœur de la guerre froide. C’est enfin et parmi d’autres un jeune homme pas encore connu, un certain Manuel Vasquez Montalbán enfermé à la prison de Lleida, petit pion estudiantin sautant à pieds joints sur les cases noires et blanches du terrain de jeu d’un certain Franco. On saute d’une vie à l’autre, en diagonale comme des fous ou en changeant de direction comme des cavaliers, mais on retombe toujours les invariants de la condition de pion, se sacrifier pour son camp, être une victime, tenter de changer de roi pour s’en sortir.

« Un pion. Seulement un pion. Avec le regard de ton roi sur ta nuque. Avec ce dédain souterrain de l’aristocratie de ton camp. L’insignifiance d’une babiole, une bagatelle, inscrite dans les gènes. Avec le vertige de l’abîme à tes pieds et un environnement hostile ; tu n’es pas né avec des filets et des parapets. Conscient que le besogneux- allez, creuse une tranchée, aplanis le terrain, ouvre un passage, sois un pionnier- est le premier à tomber dans les marges de l’histoire.  Sachant que les cinq ou six pas nécessaires pour te défaire de ton pesant destin sont tout un monde quand l’échiquier n’est pas fait à la mesure de tes forces, quand les règles te condamnent au rang de pion, quand les dangers sont à l’affût démultipliés par les inégalités d’une origine viciée. »

Dans toutes les langues, la subordination renvoie à la notion de pion. Paco Cerdà s’appuie de manière particulièrement stimulante sur les multiples métaphores que les échecs, et le pion plus spécifiquement, ouvrent dans l’histoire récente de l’humanité, dans celle de l’Espagne particulièrement éprouvée, et dans nos vies dont le contrôle décidément nous échappe. N’utilisant que des matériaux historiques il nous étonne par la richesse de ses analyses et sa capacité à se déplacer entre les lignes, à faire se contaminer trajectoires individuelles et problématiques collectives et historiques. Il accable et désole aussi souvent nos esprits, stupéfaits par l’usage que les rois et les reines font de leur pouvoir, usant des existences de leurs sujets comme on le ferait de choses sans intérêt ni consistance. Comme le pion qui titube de cases blanches en cases noires, n’oublions jamais que nous ne pouvons pas faire marche arrière, que si on parvient parfois à « devenir une dame » on en reste inexorablement pion à vie et qu’il faut beaucoup de courage et de lucidité pour s’engager et faire de notre ultime condition un sacrifice pour le bien des autres, pour la commune humanité, avant que la boîte de rangement brusquement ne se referme.

Garoupe

Un article publié le 20 août 2022 sur le blog Garoupe :

Le pion : si faible et si fort

Le point de départ est d’une simplicité quasi biblique. Il s’agit de l’histoire d’une partie d’échec légendaire parmi les parties d’échec légendaires. Il s’agit de la partie opposant Arturo Pomar, joueur espagnol, et Bobby Fischer, joueur américain. Je ne précise la nationalité de Fischer que parce que la partie a lieu en 1962 à Stockholm et que le point de départ n’est pas tant la partie en elle-même que ce qu’elle représente : une nouvelle partie qui se joue entre deux camps.

Rien n’est donc simple… pas plus cette partie entre hommes et entre états que la structure du récit de Paco Cerda. Cette partie a beau, peut-être, avoir tout déclencher dans l’esprit de Paco Cerda, ce dernier ne s’arrête pas là. Il étend sa narration à l’histoire des échecs et des parties mémorables, à l’histoire des combats éternels des pots de terre contre les pots de fer, à la triste destinée des pions, quel que soit le lieu de leur d’expression, quelle que soit l’époque où se déroule l’action, quel que soit l’objet des affrontements…

Espagne franquiste, guerre froide, ex-Yougoslavie, Italie, oppression des populations noires et indiennes par la population blanche américaine, le pion est l’expression des minorités à travers le temps et l’espace. L’histoire des pions, à l’image des échecs eux-mêmes, est l’histoire des êtres humains : parfois seuls et faibles, ils sont indispensables parce qu’ils sont persévérants, qu’ils ont en eux la foi, l’envie aussi bien que la folie et l’imprévisibilité.

La force du récit de Paco Cerda est de prendre de multiples vies et d’en faire des symboles de la lutte sans fin des oppressés contre les oppresseurs, dans un cadre de luttes qui se jouent à plus grande échelle : celle d’états entre eux. Non seulement Paco Cerda prend-il des vies disséminées dans le temps et l’espace mais en plus les fait-il entrer en résonnance les uns avec les autres. Il le fait avec une rare intelligence narrative, alternant les vies de Pomar et Fischer, qui livraient leurs propres batailles internes avant que d’être des pions, le déroulement de la partie de 1962, les vies plurielles de ces pions que l’Histoire a parfois retenus et souvent oubliés. Paco Cerda rend hommage à tous ces personnages en mettant leurs vies en perspective, en magnifiant leurs combats, justes et honorables.

Le propre du pion est d’être manipulé, limité dans ses capacités (simplifions son mouvement en une simple avancée d’une case vers l’avant quand toutes les autres pièces ont la faculté de revenir en arrière : le pion n’a pas d’autre choix que d’avancer), de croire en un rêve inaccessible (celui dont le chemin le mènerait hypothétiquement à une transformation en reine toute puissante). Un pion est ainsi aussi ce qu’on peut qualifier d’atout dans un jeu de positions. Le pion a une position ambivalente, que ce soit sur l’échiquier ou dans la vie. Il n’est donc pas uniquement le reflet de ses actions (ou de celles qu’on lui accorde), il est aussi une ambition démesurée, inatteignable. C’est ce qui rend son combat plus noble.

Pour Paco Cerda, tout est échecs : la vie est échecs, la mort est échecs, les combats sont échecs. Seule la fin d’une partie est incertaine jusqu’au bout : qui peut se targuer de savoir ou de deviner comment ou quand celle-ci s’achèvera ? C’est toute la beauté de ces combats et de ces vies. Ils se livrent et elles se vivent non pas pour leur propre finalité mais pour ce qu’ils et elles représentent.

La Viduité

Les sacrifiés de l’Histoire, ceux qui, pions, sont manipulés dans un jeu qui les dépasse. À partir de l’affrontement — Stockholm 1962 — entre Bobby Fischer et Arturo Pomar, Paco Cerda recrée le monde bipolaire de la guerre froide, celui surtout d’une Espagne franquiste en pleine torturante décomposition idéologique, en pleine coupable ouverture vers le capitalisme. Derrière une structure qui reprend chacun des coups joués lors de cette partie, Le pion donne une vision collective à travers une multitude de destins individuels, de biographies renseignées et fait ainsi défiler une époque dans toute son horreur.

On pourrait commencer par un semblant de réticence, précisément une prise en compte du contexte collectif, celui de l’histoire littéraire, dans lequel s’inscrit Le pion. Ça ne marche pas tout à fait, le rapprochement dans une figure attendue ne doit pas entièrement fonctionner, doit pointer sans cesse ses défaillances comme s’il était impossible de croire en une histoire en dehors du commentaire que l’on en tire. Ce sera, à mon sens, la principale défaillance de ce livre : son caractère un rien insistant qui pointe ce que la métaphore du pion, des échecs peut-être même plus généralement peut avoir de poussif. Rappelons, pour tous ceux qui, comme moi, ne connaissent rien à ce jeu, à son arbitraire réduction du monde à des combinaisons mathématiques en principes prévisibles, que le pion est la pièce la moins mobile, avance tout droit dans son destin que l’on peut alors dire unilatéral, qu’il est aisément sacrifiable, même si, s’il atteint le bout de l’échiquier, il est le seul à pouvoir récupérer une dame perdue. Paco Cerda insiste un rien sur cette possibilité, en donne des incarnations diverses que parfois on peut penser un rien tiré par les cheveux, tenues seulement par la contrainte formelle d’écrire 77 chapitres, autant que de coups joués lors de cette partie. Notons aussi que cela devient alors le point le plus intéressant du livre : in fine, cette partie ne résume pas véritablement l’hapax d’un instant historique, l’illumination qui pourrait en faire un événement. La littérature, peut-être, ne dit que des perceptions défaillantes, des approches peu ou prou ratées de ce qui n’est jamais vécu comme un moment historique. Parfois, avouons-le, on en vient à se demander s’il ne faudrait pas accorder plus de confiance dans nos arrangements. Point de vue parcellaire sur une Histoire sans vérité.

Pourtant, vous l’aurez compris, c’est dans ces défaillances que ce livre touche à l’essentiel, au vide. Nous retrouvons alors la méthode de Paco Cerda, celle qu’il reprend du si intéressant Les quichottes. Il faut toujours s’inventer un genre à soi. Ne certes pas oublier ce qu’il a de commun. On aime l’idée de la non-fiction, de l’amalgame entre un travail de journaliste, d’historien et, disons, d’écrivain. Ici, la portée littéraire est sans doute moins patente que dans Les quichottes. On la lit à travers deux très belles citations. La première est celle de Borgès « Quel dieu derrière Dieu, tisse la trame ? » Qui manipule qui, qui peut vraiment prétendre comprendre tous les enjeux de l’échiquier historique, quel dément démiurge pourrait prétendre les prévoir ? 64 cases, une autre forme de néant. On le sait, on ne raconte une histoire que dans le savoir de sa terminale insignifiance. Pion ou roi, une fois la partie terminée, nous retrouvons le noir anonymat où l’on range l’échiquier. Paco Cerda interroge alors ce que l’on gagne vraiment aux échecs. Comme dans la vie, désolé pour la poussive comparaison, le mieux serait peut-être de concéder une partie nulle. Notons d’abord le prudent travail de renseignement, l’implication de l’auteur dans son sujet. Il parvient, même si on y est peu sensible, à rendre tangible les tensions d’une partie d’échecs, les enjeux, la lassitude. Un milieu bien particulier surtout dans le contexte dont il dresse un portrait révélateur de par sa fragmentation même.

Au fond, on devrait surtout le dire ainsi : Le pion se révèle passionnant par ses écarts. Il ne s’agit pas seulement de dire la guerre froide, l’affrontement bipolaire entre Américains et Soviétiques, la manière de toujours détourner le conflit sur d’autres terrains. On rappelle pourtant ici la suprématie russe dans ce qui paraît un sport national. Instrumentalisé cela va sans dire. Paco Cerda nous offre alors une manière de double exofiction. Une biographie renseignée de Bobby Fischer, le premier pion. Symbole d’une Amérique paranoïaque ; pion qui croit échapper à la manipulation derrière la trame. Les échecs, l’autre nom de l’enfermement mental. Le désir hystérique, régressif, d’un monde organisé, prévisible. Fischer et l’odeur de la pauvreté, le désir d’y échapper, le simple pion devient diva, impose ses caprices monomaniaques : the american way of life précisément quand il dérape. La partie de Stockholm devient intéressante quand elle permet de donner un autre destin à l’antagonisme ambivalent. Après avoir dit son attrait pour ce qui met du temps à disparaître (la désertification dans Les quichottes ou ici les enfants prodiges), Paco Cerda dit les victimes de l’histoire, symbole aussitôt renvoyés à leur obscurité. L’Espagne franquiste au seuil de son effondrement. Pomar est un enfant génial, un adulte dont le génie n’a su être entretenu. On lit à travers lui toute l’indigence de l’Espagne dans ce moment si particulier, moins connu je le crois qu’est le soutien des États-Unis (notamment en échange de pétrole) au régime agonisant (toujours dangereux dans la conscience de sa chute inéluctable) de Franco. Hymne alors à ceux qui résistent et, comme des pions, se font broyer. Les mineurs d’Asturie, les mouvements des femmes, les étudiants. Si on pense d’abord dispensable le rapprochement avec la lutte américaine pour les droits civiques, Marilyn Monroe, on finit par comprendre l’unité historique complexe de cette année 1962. Pomar jamais n’est soutenu, il apprend les échecs dans de pauvres fascicules, reste toute sa vie un pauvre postier, s’accroche, tient à cette puissante et paralysante résignation, celle de l’Espagne franquiste. Les visages de la dictature, répression et inhumanité, mais les pions continuent à avancer.

Un article à retrouver ici, sur le vite de La viduité.

Libération

Libération

Les premières pages du Pion de Paco Cerdà, traduit par Marielle Leroy, sont dans Libération du samedi 23 et dimanche 24 juillet 2022 ! À lire juste en dessous !

One chapter a day

Rentrée littéraire 2022 – Contre Allée

Les éditions de la Contre-Allée, qui inaugurent depuis quelques mois un nouveau site Web, offrent en cette rentrée littéraire 2022 la parution d’un unique ouvrage, celui de l’écrivain et journaliste espagnol Paco Cerdà.

Une rentrée étrangère : Dans son roman simplement intitulé Le Pion, Paco Cerdà, ici traduit par Marielle Leroy, nous conte la partie d’échecs jouée en 1962 par Arturo Pomar et Bobby Fischer. C’est l’occasion pour l’écrivain de décrypter, à travers les pions déplacés sur l’échiquier par les deux hommes, la bataille politique que représente aussi leur rencontre inédite.

Un affrontement : Ainsi, cette rentrée littéraire 2022 des éditions de la Contre-Allée relate, au moyen d’une présumée « simple » partie d’échecs, les affrontements historiques de notabilités politiques du monde.