Revue de presse

← Le Pion

Encres Vagabondes

Une chronique de Serge Cabrol, publiée le 23 novembre 2022, sur Encres Vagabondes, à retrouver ici.

À Stockholm en 1962, une partie d’échecs oppose deux champions, l’américain Bobby Fischer et l’espagnol Arturo Pomar. Cet étonnant roman reprend les 77 coups de la partie comme titres des 77 chapitres. Comme titres seulement et c’est l’intérêt du livre. Les passionnés pourront rejouer la partie s’ils en ont envie mais les autres liront un passionnant document qui alterne la biographie des deux champions et le contexte dans lequel ils ont vécu jusque-là, les États-Unis avec Kennedy et l’Espagne de Franco.

Arturo Pomar (1931-2016), longtemps appelé Arturito, est un enfant prodige. « Arturito regarde son père déplacer les pièces blanches et les pièces noires. Il a trois ans. À cinq il apprend les règles. Il joue contre son père, son oncle, son grand-père. Au début, ils lui laissent l’avantage, mais très vite ils se rendent compte de quelque chose d’anormal. Arturito provoque la nulle, il gagne, puis il commence à leur concéder une tour de plus ou même la dame, et même comme ça il continue de les battre, il n’a pas encore six ans. Un jour il entre dans le café Born, siège du club d’échecs de Majorque. […] Arturito s’assied face à l’échiquier et met en déroute tous les participants du tournoi. Il a sept ans. À huit il joue à l’aveugle, sans avoir besoin de regarder le plateau ou les pièces. » Les tournois s’enchaînent et il devient une gloire nationale. En 1946, à quinze ans, il est reçu par Franco. 

Bobby Fischer (1943-2018) est né en hiver dans un hospice de Chicago pour femmes seules et sans ressources. Sa mère, Regina, multiplie les petits boulots et les domiciles. À six ans Bobby a déjà déménagé dix fois. C’est à cet âge-là que sa sœur, Joan, « revient du magasin de bonbons avec un jouet pour son frère. C’est un jeu d’échecs en plastique à un dollar, avec un plateau rouge et noir en carton pliable et des pièces d’à peine trois centimètres. » Joan et Bobby lisent les instructions. La fillette se lasse vite mais son frère continue. « Son esprit ne se repose pas, jamais, non, jamais. Surdoué… mais c’est une étiquette si réductrice. Asperger… mais c’est tellement facile de mettre dans une case ce qui n’est pas diagnostiqué. En quatrième année, il en est déjà à sa sixième école. Son esprit ne s’adapte à aucune. À la solitude, en revanche, oui. »
Alors qu’il joue une partie dans une bibliothèque publique, il est repéré par le président du club d’échecs de Brooklyn qui l’invite au club. Sans frais. Bobby a trouvé sa voie.

Cette partie entre un champion espagnol et un américain en 1962 est l’occasion pour Paco Cerdà, éditeur et journaliste né à Valencia, de confronter l’histoire de l’Espagne franquiste à celle des Etats-Unis en pleine guerre froide avec la Russie. Mais sans discours ou généralités. Ce sont des pions qu’il met en scène. Chaque chapitre, hors ceux consacrés aux deux champions, présente un homme ou une femme pris dans une situation liée à l’histoire du pays. 

Côté espagnol, on accompagne des  républicains qui poursuivent la lutte clandestine, au risque d’être arrêtés, emprisonnés, torturés et exécutés, on suit des opposants dans leur exil, on participe à une grève des mineurs en Asturies, on assiste à la naissance de l’organisation basque ETA, au retournement de certains franquistes contre Franco, à l’isolement de l’Espagne après la défaite de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste alors que la communauté européenne naissante refuse l’entrée de l’Espagne où un dictateur continue à régner par la violence et la terreur. Institutions démocratiques, liberté syndicale, reconnaissance des droits de l’opposition, des courants d’opinion et des partis politiques, le chemin sera long…

Côté américain, on assiste à un échange de prisonniers sur un pont à Berlin qui relie l’Est à l’Ouest, à l’entrée de James Meredith, étudiant noir, à l’université blanche du Mississippi sous la protection de plusieurs centaines de policiers, on suit des hommes et des femmes engagés contre le racisme et la pauvreté, la guerre au Vietnam, les essais nucléaires, le sort des Indiens parqués dans des réserves, toujours en accompagnant une personne (un pion) impliquée personnellement dans chaque situation. 

Évidemment la vie de Ficher et Pomar ne s’arrête pas en 1962 et l’auteur nous raconte la suite de leurs existences jusqu’à leur mort. Arturo, faute de moyens et de soutien, est devenu employé à la Poste. Bobby a continué les tournois avec des comportements et des exigences outranciers jusqu’en 1972 (devenant champion du monde contre Boris Spassky), puis il a disparu pendant vingt ans (vivant anonymement dans des chambres miteuses) avant de réapparaître, toujours aussi incontrôlable, insultant et antisémite, ne pouvant rentrer aux États-Unis sans échapper à la prison et terminant sa vie en Islande où il est enterré. Deux parcours étonnants dans des contextes historiques tout aussi complexes et passionnants.

Chaque chapitre a demandé de nombreuses et profondes recherches à l’auteur qui les évoque dans une annexe titrée Sources où il précise : « Ce livre est né avec pour principe que pas un seul mot attribué à ses protagonistes ni le moindre détail des histoires racontées n’a été le produit de l’imagination de l’auteur ou d’une recréation romanesque. »
Cette alternance entre la partie de Stockholm et le vécu de dizaines de personnes aux Etats-Unis et en Espagne constitue un ensemble très riche, vivant et passionnant. On passe d’un personnage à un autre sans jamais ressentir le moindre ennui mais au contraire avec beaucoup de curiosité et d’émotion. Une belle réussite !

France Bleu

France Bleu

Une chronique du Pion de Paco Cerdà, traduit par Marielle Leroy, dans l’émission Vous lisez quoi, de France Bleu Nord.

Écoutez ici ce qu’on en dit !

Que tal Paris ?

Le Pion de Paco Cerdà : Un échec et mat littéraire

Combien de pion l’Histoire a-t-elle sacrifié ? Combien d’hommes et de femmes ont-ils été broyés pour un idéal, un bien commun, la sécurité d’une nation ou tout simplement la soif du pouvoir ? L’écrivain espagnol Paco Cerdà nous propose avec Le Pion, son dernier livre paru récemment aux éditions de La Contre Allée, de parcourir l’année 1962 à la recherche de ces individus, ces têtes de turcs qui par, les aléas du destin, ont servi à la cause, parfois même sans s’en rendre compte, allant pour certains jusqu’à en perdre la vie.  

« Un pion n’est jamais seulement un pion. Confiné sur un échiquier et limité dans ses mouvements par sa condition grégaire, il intègre un camp, il sert un roi, il obéit à une main. »

Écrit tel un jeu d’échec où chaque chapitre porte le nom d’un mouvement, Le pion s’ouvre sur une partie mythique jouée à l’interzonal de Estocolmo en 1962. Sur place, les deux joueurs les plus réputés du moment, l’américain Bobby Fischer et l’espagnol Arturo Pomar, s’affrontent. Tous deux, à leur façon, sont des pions de leurs pays respectifs, Pomar, l’enfant prodige injustement oublié, instrumentalisé par le régime Franquiste, et Bobby Fischer, génie fou des échecs, par les États-Unis.

Paco Cerdà tisse le portrait touchant de ces deux joueurs, têtes de gondole de leurs pays respectifs sur le grand échiquier mondial, en même temps qu’il parcourt la vie de personnages qui ont marqué la petite et la grande Histoire de la Guerre Froide : Marilyn MonroeMartin Luther King, le communiste Julian Grimau, l’espion américain attrapé par l’URSS Francis Gary Powers ou encore Robert F. Williams, tenant du black power et du droit à la légitime défense des afro-américains. Voici un roman fascinant qui, comme un jeu d’échecs, se déploie petit à petit avec intelligence au fil des pages.

« Roi, dame, tour cavalier et fou. Chacun peut revenir sur ses déplacements : rebrousser chemin, retourner à la source, rectifier. Seul le pion est condamné à la marche en avant et c’est irrésistible. Seul le pion ne peut faire machine arrière » 

Crédits photos : mkp Mikel Ponce (Portrait Paco Cerdà)

Le nouveau blog littéraire de Pierre Ahnne

Ce n’est pas un roman, et l’auteur espagnol le dit sans détour en ouverture d’une longue liste de « sources » citées à la fin du volume : « Ce livre est né avec pour principe que pas un seul mot attribué à ses protagonistes ni le moindre détail des histoires racontées n’a été le produit de l’imagination de l’auteur ».

Soixante-dix-sept chapitres, comme les soixante-dix-sept coups de la partie d’échecs ayant opposé, en 1962, à Stockholm, l’Espagnol Arturo Pomar et l’Américain Bobby Fischer, dont le récit constitue la colonne vertébrale du livre. Autour, en alternance, le passé et l’avenir des deux joueurs : Arturito Pomar, enfant prodige, coqueluche des médias ibériques, reçu par Franco lui-même en son palais, puis tombé dans l’oubli et abandonné par le régime ; Fischer, né dans la misère, devenu, dit-on, un des plus grands joueurs de tous les temps avant de sombrer dans la paranoïa antisémite et de mourir en exil, loin des États-Unis qu’il hait et qui le lui rendent bien.

Des vies dans l’Histoire

Mais leurs deux vies ne sont pas les seules à nourrir ce récit de presque 400 pages. S’y succèdent aussi de nombreux autres personnages appartenant à cette époque de la guerre froide et du franquisme triomphant : communiste espagnol en mission arrêté et exécuté ; aviateur-espion américain tombé du ciel en Union soviétique ; militant afro-américain animant une émission de radio depuis Cuba ; phalangistes déçus et rebelles ; Indiens d’Amérique révoltés… Tant d’autres, tirés de l’oubli par l’auteur, et dont la vie se résume à chaque fois en quelques pages saisissantes.

Non, ce n’est pas un roman… si le roman est un ouvrage d’imagination. Seulement, comme on sait, il est de moins en moins évident que ce soit le cas. Il est des romans, quel que soit le nom qu’on leur donne, autobiographiques, mais aussi, et plus encore, biographiques. Ici, je n’ai pas compté, mais à vue de nez ce sont des dizaines de biographies accélérées qui viennent s’ajouter à la double biographie majuscule des joueurs prodiges. Il est, surtout, des romans qui, sans être historiques, choisissent de traiter l’Histoire avec les moyens du roman : grossissement du point de vue individuel et plongée introspective (Vuillard)(1), fausse fictionnalisation et distance ironique (Videlier) (2).

Sur l’échiquier

L’Histoire, en l’occurrence, c’est celle du franquisme et, plus largement, celle de la Guerre froide, déployée en une mosaïque de destins individuels dont la juxtaposition fait sens. Quel sens ? Une figure court d’un bout à l’autre de cet ouvrage, le deuxième (3) de Paco Cerdà, éditeur et journaliste, et lui donne son titre : le pion. Chaque personnage en est un : « Un pion. Seulement un pion (…). Le sacrifice est pour toi la devise imposée (…), le récit du bien commun ourdi par la hiérarchie a besoin de toi », lit-on quelque part. Et, même si l’auteur affirme aussi qu’« un pion n’est jamais seulement un pion », on se dit que cette conception de l’Histoire et de la responsabilité individuelle s’inscrirait assez facilement dans un certain nihilisme contemporain. Ailleurs, découvrant l’histoire d’Herbert Stallings, agent du FBI chargé de diffuser dans le Parti communiste américain de faux textes dissidents, et imaginant cet invisible, « au service du camp qui le paie », en train de jouer les « Dieu[x] caché[s] », on se prend à penser que, si tout le monde est le pion de quelqu’un, il n’y a plus vraiment de pions. Mais, songe-t-on aussi, en relevant, plus loin, une citation de Borges, dans le monde ibérique, baroque, inversions et jeux de miroirs sont de rigueur. Ce qui n’empêche pas qu’on se demande, tout en admettant que Fischer a été le pion des États-Unis et Pomar celui de Franco, si ce face-à-face était le mieux choisi pour illustrer l’époque de l’affrontement entre les blocs.

Disons-le, cette histoire de pions n’est pas ce qu’il y a de plus convaincant dans ce qu’il faut décidément appeler le roman de Paco Cerdà. Ce qui l’est, c’est, d’abord, cette formidable galerie de personnages, qui aurait pu se passer de la métaphore comme elle se passe de la fiction. C’est l’image de ce grand échiquier, où se jouent des existences et s’échangent des coups. Ombre et lumière, violence et passion, art du récit, le romanesque est là. Il est dans le jeu d’échecs, toute allégorie mise à part. Qu’est-ce qui en fait, de Zweig à Nabokov, un aussi puissant moteur fictionnel ? L’écrivain espagnol nous invite aussi à méditer cette question-là. 

« Fischer pense, la pendule avance. Bobby saisit le pion qui vient de tuer le cavalier noir » ; « Dix-septième mouvement, le jeune homme renonce à protéger sa dame et recule de deux cases son fou (…). Personne ne comprend ce qui se passe »… Pourquoi, sans même être au fait de la mécanique du jeu, se sent-on immédiatement saisi et embarqué ? L’hermétisme même, le rituel ? Le souffle ineffable du génie ? Le monde clos et ultra-structuré ? La disproportion entre les forces intellectuelles mises en œuvre et la gratuité de l’enjeu ? Pomar « compens[e] avec une intuition brillante le manque de préparation théorique ». Et Fischer, cité par Cerdà, déclare : « Il faut voir dans mon jeu le mouvement, mais aussi une forme d’art ». Le mot est lâché. Le jeu d’échecs : non pas une image de l’art, mais, sans doute, un Art par excellence.

P. A.

(1) Voir ici

(2) Voir ici

(3) La Contre Allée a déjà publié en 2021 Les Quichottes, même traductrice.

Babelio

Le Pion de Paco Cerdà, traduit de l’espagnol par Marielle Leroy, est dans la sélection des livres de la semaine de Babelio :

Allez, cette semaine côté littérature étrangère on prend la contre-allée avec ce livre paru chez l’éditeur du même nom. Entre la non-fiction et le roman, Le Pion revient sur une partie d’échecs aux implications hautement politiques. D’un côté, Arturo Pomar, prodige espagnol ; de l’autre, Bobby Fischer, chien fou américain passé à la postérité. Ces deux-là s’affrontent en 1962 à Stockholm, mais à travers eux c’est la confrontation entre le régime franquiste et les US de JFK qui se joue. Paco Cerdà nous raconte ici, au gré des 77 mouvements de cette partie, toutes les implications d’un jeu qui est souvent beaucoup plus que ça.

Un livre qui a mis La_bibliotheque_de_jujue échec et mat : « J’ai tout adoré ! La forme, le fond, l’écriture, les histoires des différents pions de l’Histoire, la vie de ces deux champions d’échecs… C’est passionnant ! Riche, documenté ! Un grand grand coup de cœur. »

lelitteraire.com

Un article de Serge Perraud, publié le 06 octobre 2022 sur lelitteraire.com

Un livre original 

Ce 10 février 1962, dans une salle du res­tau­rant Tre Kro­nor, com­mence le neu­vième tour du tour­noi inter­na­tio­nal de Stock­holm, tour­noi éli­mi­na­toire pour le cham­pion­nat du monde des échecs. Der­rière les pions blancs, Fischer, un jeune homme de dix-huit ans, arro­gant, génial, impré­vi­sible, obses­sion­nel, excen­trique, ambi­tieux. Der­rière les pions noirs, Pomar, âgé de trente-deux ans, avec l’attitude indo­lente qu’il affiche tou­jours, la même qu’il a quand il trie le cour­rier dans les bureaux de Ciem­po­zue­los. Deux hommes, deux mondes, …deux pions.
Uti­li­sant les 77 mou­ve­ments de cette par­tie his­to­rique, le roman­cier dépasse cette confron­ta­tion et livre, en écho, des réflexions sur l’engagement per­son­nel, et plus lar­ge­ment sur la mani­pu­la­tion dont les hommes sont l’objet.

Outre les por­traits des deux joueurs, Paco Cerdà anime de nom­breux per­son­nages en butte à des épi­sodes de l’Histoire des États-Unis triom­phant sous Ken­nedy et de celle de l’Espagne fran­quiste. Entre ségré­ga­tion raciale, lutte anti-communiste, Guerre froide, dic­ta­ture, les situa­tions sont nom­breuses où les pions sont ins­tru­men­ta­li­sés à l’image, d’ailleurs, des deux joueurs hors du com­mun, pro­mis à un triste des­tin.
Arturo Pomar a dix ans quand il ter­mine second du cham­pion­nat des Baléares. Il devient l’enfant pro­dige porté aux nues par son pays. Bobby Fischer, qui met­tra fin à vingt-cinq ans d’hégémonie sovié­tique dans le monde des échecs, ter­mine sa vie reclus, pro­fé­rant à chaque sor­tie des pro­pos complotistes.

Avec un rythme très sou­tenu, l’auteur alterne les cha­pitres où les cham­pions activent leurs tech­niques de jeu et l’histoire d’individus pris dans la tour­mente de la grande His­toire. C’est ainsi qu’il rend hom­mage, entre autres, au der­nier condamné à mort du fran­quisme, au doyen de la répres­sion péni­ten­tiaire, au pre­mier Noir entrant à l’université du Mis­sis­sippi…
Paco Cerdà pro­pose un ouvrage au contenu dense, brillant, un étour­dis­sant jeu de com­pa­rai­sons entre le pion mani­pulé par un joueur et celui bal­loté par évé­ne­ments historiques.

Serge Per­raud

Le Journal Du Dimanche

Le Journal Du Dimanche

Un article de Laëtitia Favro, publié le 29 septembre 2022, dans Le Journal Du Dimanche, présentant les coups de coeur de Guillaume Le Douarin, de la librairie L’Écume des pages à Paris.

LES LIBRAIRES ONT LA PAROLE – Les amoureux des livres ont désormais rendez-vous chaque semaine dans le JDD avec un libraire qui nous fait partager ses passions. À l’heure où les premières sélections des prix littéraires déchaînent les pronostics, prenons le pouls de cette rentrée à L’Écume des pages, au cœur de la frénésie germanopratine.

Pour les lecteurs insomniaques, elle est un phare dans la nuit parisienne. Ouverte tous les jours de 10 heures à minuit (à l’exception du dimanche où vous trouverez porte close à 22 heures), L’Écume des pages est depuis un demi-siècle l’épicentre littéraire de Saint-­Germain-des-Prés. Voisine du Café de Flore, des Deux Magots et de nombreuses maisons d’édition, la librairie aujourd’hui dirigée par Loïc Ducroquet accueille chaque semaine des auteurs en signature et un mardi par mois les Mardis de l’Écume, sous la forme d’une rencontre autour d’un livre ou d’un thème. Si les dernières pépites en littérature vous accueillent à l’entrée, les connaisseurs vantent la sélection en livres d’art et ouvrages jeunesse… Après vingt-cinq ans de métier, Guillaume Le Douarin anime avec une passion inaltérée le rayon littérature étrangère de cette institution : des lettres venues de loin parmi lesquelles il a sélectionné, pour cette rentrée, des plumes macédonienne, ­espagnole et irlandaise, soulignant la grande qualité de leur traduction – car sans les traducteurs et leur métier trop peu mis en lumière, point d’ailleurs en littérature !

Découverte​ : Le Pion, de Paco Cerdà

Stockholm, 1962, en pleine guerre froide. Deux hommes s’affrontent dans un tournoi d’échecs au sommet. Bobby Fischer est américain ; Arturo Pomar, un enfant de l’Espagne franquiste. Tous deux sont les pions d’une partie bien plus vaste que celle disputée sur l’échiquier, dont le récit suit les 77 mouvements, entrecoupés des portraits d’autres personnages qui, à un moment de leur histoire et de l’histoire mondiale, ont eux aussi été manipulés. Le va-et-vient entre ce face‑à-face sous tension et le bras de fer engagé entre les États-Unis, l’Union soviétique et leurs alliés dessine une structure en étoile parfaitement maîtrisée, accessible même aux lecteurs peu férus d’histoire. Une réflexion brillante sur l’instrumentalisation des hommes par les États qui les ­gouvernent.

Livres Hebdo

Le Pion, de Paco Cerdà, traduit de l’espagnol par Marielle Leroy, figure dans la sélection du Prix du Meilleur Livre Étranger 2022, catégorie non fiction.

Retrouvez ici l’article de Livres Hebdo qui présente ce prix et les autres ouvrages sélectionnés.

Libération

Libération

Un article de Philippe Lançon, publié le 2 octobre 2022 dans Libération :

Prix littéraire des Avignonnais

Le Pion, de Paco Cerdà, traduit de l’espagnol par Marielle Leroy est sélectionné pour la prix littéraire des Avignonnais ! Ce prix récompense un romancier qui a publié un roman appartenant à la rentrée littéraire 2022. Pour élire le ou la lauréat·e, vous pouvez voter. Toutes les informations sur la procédure sont à retrouver ici !

Version Libre

Un article publié par Françoise Jarrousse sur le blog Version libre le 19 septembre 2022.

Après « Les Quichottes », voyage dans les territoires désertés de la Laponie espagnole, Paco Cerdà revient, toujours à la Contre Allée, avec « Le Pion » (« El Peón »), un livre qui, au vu des ouvrages cités en référence, est le fruit d’un extraordinaire travail d’investigation. Et le résultat est passionnant.

À partir des 77 mouvements de la partie d’échecs qui vit s’affronter en janvier 1962, à Stockholm, deux génies de la discipline, Arturo Pomar « le petit facteur espagnol » et Bobby Fisher, l’américain ambitieux et mégalomane, à partir de cette partie donc, Paco Cerdà tisse une histoire politique et humaine qui nous ramène au temps du franquisme et à celui de la guerre froide.

Arturo Pomar, « Arturito », le petit Arturo, l’enfant prodige de l’après guerre civile, l’icône du NO DO (ces actualités officielles qui passaient dans tous les cinémas en Espagne), abandonné par le régime, joue sa survie. C’est son ultime chance de participer au championnat du monde. Il est face au jeune Bobby Fisher, le chantre des USA de Kennedy.

Deux pions sur le grand échiquier du monde dont, au fil du récit, nous découvrons l’histoire.

Et en même temps apparaissent d’autres pions, des pions qui se sont battus au nom d’un idéal, pour le droit et la liberté, qui se sont sacrifiés face au capitalisme ou à la dictature, en Espagne, aux États-Unis, au Chili ou ailleurs.

Des pions qui souvent ont été oubliés et à qui l’auteur rend hommage :

Julián Grimau, le dernier condamné à mort du franquisme, Marcos Ana, « le doyen de la répression pénitentiaire », James Meredith « le pion le plus noir de toute l’Amérique » qui sera le premier noir « accepté » à l’université du Mississippi, et tant d’autres.

Le récit est précis et rythmé, le style d’une grande fluidité que la traduction épouse parfaitement. Les différents éléments du récit prennent place et s’éclairent les uns les autres, comme sur un échiquier. C’est une belle et grande réussite !

Sans titre

Sans titre

Le Pion de Paco Cerdà, traduit par Marielle Leroy, dans l’émission Paludes de Nikola Delescluse du 16 septembre 2022. À écouter juste en-dessous !

La Bibliothèque de Delphine-Olympe

Une belle chronique de Delphine-Olympe, publié le 14/09/2022, à retrouver ici.

Si vous êtes comme moi, c’est-à-dire si vous ne connaissez des échecs que les règles régissant le mouvement des différentes pièces, peut-être avez-vous une piètre image des pions, qui seraient les éléments les plus insignifiants, ou en tout cas les moins stratégiques du jeu. Les autres, les vrais amateurs, savent sans doute le rôle déterminant qu’ils peuvent jouer. 

Ainsi, en 1962 à Stockholm, lorsque Bobby Fisher avance l’un de ses pions jusqu’à la dernière case de l’échiquier contraint-il Arturo Pomar à opérer un déplacement latéral de son roi qui décidera de la fin d’une partie demeurée historique. 

Quel livre étonnant que celui de Paco Cerda ! Etonnant et ambitieux. Il est d’abord le portrait de deux joueurs hors du commun, l’un qui fut deuxième au championnat des Baléares à l’âge de 10 ans, l’autre qui mit fin en 1972 à vingt-cinq années d’hégémonie soviétique dans le monde des échecs, devenant ainsi une véritable icône américaine. Au-delà de la destinée tragique que tous deux connurent – l’un qui ne parvint jamais tout à fait à se détacher de la figure d’enfant prodige que son pays avait portée aux nues, l’autre qui termina sa vie reclus, proférant à chacune de ses apparitions des propos complotistes et antisémites – c’est aussi une évocation du contexte de la guerre froide à laquelle se livre l’auteur. Car, naturellement, la compétition sportive était – et reste sans doute encore – avant tout un terrain d’expression de la puissance des Etats. Dès lors, les champions qui s’affrontaient devenaient eux-mêmes les pions d’une partie qui dépassait le plateau de 64 cases… jusqu’à ce que ces pions eux-mêmes finissent par vouloir faire échec à ceux qui prétendaient les manipuler.

A un rythme rapide, l’auteur alterne les chapitres relatifs aux champions et à la technique de jeu avec des épisodes de l’histoire des Etats-Unis – entre ségrégation raciale et lutte anti-communiste – et de celle de l’Espagne aux prises avec la dictature franquiste, en jouant constamment sur la métaphore du jeu. Le pion constitue ainsi l’élément clé du récit, qu’il s’agisse de celui que les joueurs poussent sur l’échiquier ou de tel individu pris dans l’Histoire. Tantôt, il est un petit rouage qui contribue à faire fonctionner le monde auquel il appartient, tantôt il est le grain de sable qui va venir gripper la machine. C’est brillant, étourdissant parfois, mais sacrément impressionnant et singulièrement jubilatoire ! Et, je vous rassure, nul n’est besoin d’être un expert des échecs pour apprécier ce livre. En revanche, je suis prête à parier qu’après la lecture de ce roman vous ne les regarderez plus jamais de la même manière !

Le Pèlerin

Le Pèlerin

Un article de Muriel Fauriat, publié le 15 septembre 2022 :

Des « Pions » sur l’échiquier mondial

Un pion, aux échecs, ne pouvant reculer, est souvent sacrifié. Dans ce roman à tiroirs, le journaliste espagnol Paco Cerdà a choisi comme fil rouge deux joueurs d’échecs célèbres, chacun « pion » d’un système politique qui l’utilisait : Bobby Fischer, « pion » des États-Unis contre les Soviétiques (qui, durant la guerre froide, monopolisaient les compétitions) et l’Espagnol Arturito Pomar, enfant prodige du franquisme. L’auteur décrit le parcours d’autres « pions » de l’année 1962. Au service d’un gouvernement, d’une idéologie (communiste, franquiste…), où d’un combat pout l’égalité (les Noirs américains), ils ont été sacrifiés. Ce livre documenté questionnant l’engagement, l’abnégation et la folie, passionnera les fans de géopolitique.

Addict Culture

Un article de Cécile D. sur Addict Culture

Un proverbe italien, rapporté par Paco Cerdà dans son brillant livre, Le pion, qui parait en cette rentrée littéraire à La Contre Allée, rappelle qu’« à la fin de la partie, le roi et le pion retournent dans la même boîte ». Cette égalité de traitement, on pourrait dire de position, qui devrait amener l’ensemble des pièces de l’échiquier à plus de modestie et de tempérance n’est effectivement pas ce qui se joue au cours des difficiles parties de nos existences. Prenant comme fil rouge la narration du parcours de deux grands joueurs d’échecs, Arturo Pomar et Robert James Fischer, Paco Cerdà transforme une simple ouverture en une incroyable fresque politique et une réflexion originale sur notre humaine condition.

« Un pion n’est jamais seulement un pion. Confiné sur un échiquier et limité dans ses mouvements par sa condition grégaire, il intègre un camp, il sert un roi, il obéit à une main ».

Appelons les désormais Arturito et Bobby. Le premier est l’enfant prodige majorquin des échecs, l’attraction des actualités cinématographiques No-Do (NOticiarios y DOcumentales) et celui qui sera le plus jeune champion d’Espagne de la discipline; il devra pourtant se contenter, dans l’Espagne franquiste, d’une carrière de simple postier dont la précocité de petit « pousseur de bois » sombrera vite dans l’oubli. L’autre est le gamin pauvre de Brooklyn entré par effraction dans le clan très fermé des maîtres soviétiques des échecs et dont la tendance mégalomaniaque et délirante orchestrera une fin assez pathétique. Considérant son talent et sa vie comme une œuvre d’art, Fischer aura en effet tendance à se draper dans un costume de Diva et à ne plus trop maitriser ses ambitions et ses caprices.  Cerdà raconte avec une acuité toute sociologique tous les épisodes de vie qui vont conduire et rendre possible, le croisement de ces deux destinées. Ce sera notamment en 1962 à Stockholm de part et d’autre d’une incroyable partie d’échecs au cours de laquelle Fischer devra concéder après neuf heures de jeu « la nulle » à Pomar, tout en sachant pertinemment que ce statu quo n’aura évidemment pas les mêmes conséquences pour le petit facteur ou l’insolent joueur américain.

« La rencontre s’achève. Les joueurs quittent la table et Bobby a pour Arturo cette phrase légendaire, mille fois répétée, échafaudage soutenant la face la plus tragique du mythe Pomar. Une phrase qui résume une partie, un tournoi, une carrière, une vie : Pauvre petit facteur espagnol. Toi qui joues si bien, tu devras retourner coller des timbres après le tournoi ».

Car lorsqu’un jour de 1972 le téléphone de Fischer sonne c’est Kissinger en personne qui est au bout de la ligne pour le supplier de se présenter au tournoi de Reykjavik face à Spassky. « Les États-Unis veulent que tu ailles battre les russes » l’aurait exhorté le Président étoilé, concentrant dans cette petite phrase toute la puissance que les rois du monde investissent sur leurs pions et avec laquelle ils réduisent à peu de choses la résistance individuelle et les convictions. Car outre la passionnante reconstitution du duel Pomar- Fischer c’est à la dénonciation de cette lutte inégale des puissants et des petits que le talent de Paco Cerdà s’attache. Pendant que l’espagnol et l’américain poursuivent leur affrontement, sur un autre échiquier ou plutôt sur une multitude d’échiquiers, Cerdà fait se lever pour nous une armée de figures dont la condition de petit pion n’altère en rien la noblesse et la majesté. Parmi ces pions dont la tête émerge et qui se jettent à corps perdu dans la bataille, qui quittent les marges de l’échiquier où ils étaient couchés pour se mettre debout et à proprement parler résister (de stare se tenir debout), ce sont des méconnus de l’histoire ou des personnalités plus familières auxquelles Cerdà redonne vie.

Se présentent alors au fil des chapitres, ouverts par la position respective des blancs et des noirs de la partie mythique de 1962, quelques figures sacrificielles qui trouvent ici un vibrant hommage grâce au méticuleux travail de recherche de l’auteur. Voici donc Robert F.Williams leader américain des droits civiques ; Voici aussi les sept d’Asturie, Francisco, Anìbal, Eugenio,Jovino, Eladio, Abelardo et José qui firent se lever les travailleurs et bousculèrent le régime espagnol comme il ne l’avait jamais été depuis la fin de la guerre civile. C’est encore Blanche Posner qui montre le poing avec les femmes du WSP, Women Strike for Peace, et qui défilera aux cotés de cinquante mille femmes américaines pour dénoncer les essais nucléaires américains au cœur de la guerre froide. C’est enfin et parmi d’autres un jeune homme pas encore connu, un certain Manuel Vasquez Montalbán enfermé à la prison de Lleida, petit pion estudiantin sautant à pieds joints sur les cases noires et blanches du terrain de jeu d’un certain Franco. On saute d’une vie à l’autre, en diagonale comme des fous ou en changeant de direction comme des cavaliers, mais on retombe toujours les invariants de la condition de pion, se sacrifier pour son camp, être une victime, tenter de changer de roi pour s’en sortir.

« Un pion. Seulement un pion. Avec le regard de ton roi sur ta nuque. Avec ce dédain souterrain de l’aristocratie de ton camp. L’insignifiance d’une babiole, une bagatelle, inscrite dans les gènes. Avec le vertige de l’abîme à tes pieds et un environnement hostile ; tu n’es pas né avec des filets et des parapets. Conscient que le besogneux- allez, creuse une tranchée, aplanis le terrain, ouvre un passage, sois un pionnier- est le premier à tomber dans les marges de l’histoire.  Sachant que les cinq ou six pas nécessaires pour te défaire de ton pesant destin sont tout un monde quand l’échiquier n’est pas fait à la mesure de tes forces, quand les règles te condamnent au rang de pion, quand les dangers sont à l’affût démultipliés par les inégalités d’une origine viciée. »

Dans toutes les langues, la subordination renvoie à la notion de pion. Paco Cerdà s’appuie de manière particulièrement stimulante sur les multiples métaphores que les échecs, et le pion plus spécifiquement, ouvrent dans l’histoire récente de l’humanité, dans celle de l’Espagne particulièrement éprouvée, et dans nos vies dont le contrôle décidément nous échappe. N’utilisant que des matériaux historiques il nous étonne par la richesse de ses analyses et sa capacité à se déplacer entre les lignes, à faire se contaminer trajectoires individuelles et problématiques collectives et historiques. Il accable et désole aussi souvent nos esprits, stupéfaits par l’usage que les rois et les reines font de leur pouvoir, usant des existences de leurs sujets comme on le ferait de choses sans intérêt ni consistance. Comme le pion qui titube de cases blanches en cases noires, n’oublions jamais que nous ne pouvons pas faire marche arrière, que si on parvient parfois à « devenir une dame » on en reste inexorablement pion à vie et qu’il faut beaucoup de courage et de lucidité pour s’engager et faire de notre ultime condition un sacrifice pour le bien des autres, pour la commune humanité, avant que la boîte de rangement brusquement ne se referme.

Garoupe

Un article publié le 20 août 2022 sur le blog Garoupe :

Le pion : si faible et si fort

Le point de départ est d’une simplicité quasi biblique. Il s’agit de l’histoire d’une partie d’échec légendaire parmi les parties d’échec légendaires. Il s’agit de la partie opposant Arturo Pomar, joueur espagnol, et Bobby Fischer, joueur américain. Je ne précise la nationalité de Fischer que parce que la partie a lieu en 1962 à Stockholm et que le point de départ n’est pas tant la partie en elle-même que ce qu’elle représente : une nouvelle partie qui se joue entre deux camps.

Rien n’est donc simple… pas plus cette partie entre hommes et entre états que la structure du récit de Paco Cerda. Cette partie a beau, peut-être, avoir tout déclencher dans l’esprit de Paco Cerda, ce dernier ne s’arrête pas là. Il étend sa narration à l’histoire des échecs et des parties mémorables, à l’histoire des combats éternels des pots de terre contre les pots de fer, à la triste destinée des pions, quel que soit le lieu de leur d’expression, quelle que soit l’époque où se déroule l’action, quel que soit l’objet des affrontements…

Espagne franquiste, guerre froide, ex-Yougoslavie, Italie, oppression des populations noires et indiennes par la population blanche américaine, le pion est l’expression des minorités à travers le temps et l’espace. L’histoire des pions, à l’image des échecs eux-mêmes, est l’histoire des êtres humains : parfois seuls et faibles, ils sont indispensables parce qu’ils sont persévérants, qu’ils ont en eux la foi, l’envie aussi bien que la folie et l’imprévisibilité.

La force du récit de Paco Cerda est de prendre de multiples vies et d’en faire des symboles de la lutte sans fin des oppressés contre les oppresseurs, dans un cadre de luttes qui se jouent à plus grande échelle : celle d’états entre eux. Non seulement Paco Cerda prend-il des vies disséminées dans le temps et l’espace mais en plus les fait-il entrer en résonnance les uns avec les autres. Il le fait avec une rare intelligence narrative, alternant les vies de Pomar et Fischer, qui livraient leurs propres batailles internes avant que d’être des pions, le déroulement de la partie de 1962, les vies plurielles de ces pions que l’Histoire a parfois retenus et souvent oubliés. Paco Cerda rend hommage à tous ces personnages en mettant leurs vies en perspective, en magnifiant leurs combats, justes et honorables.

Le propre du pion est d’être manipulé, limité dans ses capacités (simplifions son mouvement en une simple avancée d’une case vers l’avant quand toutes les autres pièces ont la faculté de revenir en arrière : le pion n’a pas d’autre choix que d’avancer), de croire en un rêve inaccessible (celui dont le chemin le mènerait hypothétiquement à une transformation en reine toute puissante). Un pion est ainsi aussi ce qu’on peut qualifier d’atout dans un jeu de positions. Le pion a une position ambivalente, que ce soit sur l’échiquier ou dans la vie. Il n’est donc pas uniquement le reflet de ses actions (ou de celles qu’on lui accorde), il est aussi une ambition démesurée, inatteignable. C’est ce qui rend son combat plus noble.

Pour Paco Cerda, tout est échecs : la vie est échecs, la mort est échecs, les combats sont échecs. Seule la fin d’une partie est incertaine jusqu’au bout : qui peut se targuer de savoir ou de deviner comment ou quand celle-ci s’achèvera ? C’est toute la beauté de ces combats et de ces vies. Ils se livrent et elles se vivent non pas pour leur propre finalité mais pour ce qu’ils et elles représentent.

La Viduité

Les sacrifiés de l’Histoire, ceux qui, pions, sont manipulés dans un jeu qui les dépasse. À partir de l’affrontement — Stockholm 1962 — entre Bobby Fischer et Arturo Pomar, Paco Cerda recrée le monde bipolaire de la guerre froide, celui surtout d’une Espagne franquiste en pleine torturante décomposition idéologique, en pleine coupable ouverture vers le capitalisme. Derrière une structure qui reprend chacun des coups joués lors de cette partie, Le pion donne une vision collective à travers une multitude de destins individuels, de biographies renseignées et fait ainsi défiler une époque dans toute son horreur.

On pourrait commencer par un semblant de réticence, précisément une prise en compte du contexte collectif, celui de l’histoire littéraire, dans lequel s’inscrit Le pion. Ça ne marche pas tout à fait, le rapprochement dans une figure attendue ne doit pas entièrement fonctionner, doit pointer sans cesse ses défaillances comme s’il était impossible de croire en une histoire en dehors du commentaire que l’on en tire. Ce sera, à mon sens, la principale défaillance de ce livre : son caractère un rien insistant qui pointe ce que la métaphore du pion, des échecs peut-être même plus généralement peut avoir de poussif. Rappelons, pour tous ceux qui, comme moi, ne connaissent rien à ce jeu, à son arbitraire réduction du monde à des combinaisons mathématiques en principes prévisibles, que le pion est la pièce la moins mobile, avance tout droit dans son destin que l’on peut alors dire unilatéral, qu’il est aisément sacrifiable, même si, s’il atteint le bout de l’échiquier, il est le seul à pouvoir récupérer une dame perdue. Paco Cerda insiste un rien sur cette possibilité, en donne des incarnations diverses que parfois on peut penser un rien tiré par les cheveux, tenues seulement par la contrainte formelle d’écrire 77 chapitres, autant que de coups joués lors de cette partie. Notons aussi que cela devient alors le point le plus intéressant du livre : in fine, cette partie ne résume pas véritablement l’hapax d’un instant historique, l’illumination qui pourrait en faire un événement. La littérature, peut-être, ne dit que des perceptions défaillantes, des approches peu ou prou ratées de ce qui n’est jamais vécu comme un moment historique. Parfois, avouons-le, on en vient à se demander s’il ne faudrait pas accorder plus de confiance dans nos arrangements. Point de vue parcellaire sur une Histoire sans vérité.

Pourtant, vous l’aurez compris, c’est dans ces défaillances que ce livre touche à l’essentiel, au vide. Nous retrouvons alors la méthode de Paco Cerda, celle qu’il reprend du si intéressant Les quichottes. Il faut toujours s’inventer un genre à soi. Ne certes pas oublier ce qu’il a de commun. On aime l’idée de la non-fiction, de l’amalgame entre un travail de journaliste, d’historien et, disons, d’écrivain. Ici, la portée littéraire est sans doute moins patente que dans Les quichottes. On la lit à travers deux très belles citations. La première est celle de Borgès « Quel dieu derrière Dieu, tisse la trame ? » Qui manipule qui, qui peut vraiment prétendre comprendre tous les enjeux de l’échiquier historique, quel dément démiurge pourrait prétendre les prévoir ? 64 cases, une autre forme de néant. On le sait, on ne raconte une histoire que dans le savoir de sa terminale insignifiance. Pion ou roi, une fois la partie terminée, nous retrouvons le noir anonymat où l’on range l’échiquier. Paco Cerda interroge alors ce que l’on gagne vraiment aux échecs. Comme dans la vie, désolé pour la poussive comparaison, le mieux serait peut-être de concéder une partie nulle. Notons d’abord le prudent travail de renseignement, l’implication de l’auteur dans son sujet. Il parvient, même si on y est peu sensible, à rendre tangible les tensions d’une partie d’échecs, les enjeux, la lassitude. Un milieu bien particulier surtout dans le contexte dont il dresse un portrait révélateur de par sa fragmentation même.

Au fond, on devrait surtout le dire ainsi : Le pion se révèle passionnant par ses écarts. Il ne s’agit pas seulement de dire la guerre froide, l’affrontement bipolaire entre Américains et Soviétiques, la manière de toujours détourner le conflit sur d’autres terrains. On rappelle pourtant ici la suprématie russe dans ce qui paraît un sport national. Instrumentalisé cela va sans dire. Paco Cerda nous offre alors une manière de double exofiction. Une biographie renseignée de Bobby Fischer, le premier pion. Symbole d’une Amérique paranoïaque ; pion qui croit échapper à la manipulation derrière la trame. Les échecs, l’autre nom de l’enfermement mental. Le désir hystérique, régressif, d’un monde organisé, prévisible. Fischer et l’odeur de la pauvreté, le désir d’y échapper, le simple pion devient diva, impose ses caprices monomaniaques : the american way of life précisément quand il dérape. La partie de Stockholm devient intéressante quand elle permet de donner un autre destin à l’antagonisme ambivalent. Après avoir dit son attrait pour ce qui met du temps à disparaître (la désertification dans Les quichottes ou ici les enfants prodiges), Paco Cerda dit les victimes de l’histoire, symbole aussitôt renvoyés à leur obscurité. L’Espagne franquiste au seuil de son effondrement. Pomar est un enfant génial, un adulte dont le génie n’a su être entretenu. On lit à travers lui toute l’indigence de l’Espagne dans ce moment si particulier, moins connu je le crois qu’est le soutien des États-Unis (notamment en échange de pétrole) au régime agonisant (toujours dangereux dans la conscience de sa chute inéluctable) de Franco. Hymne alors à ceux qui résistent et, comme des pions, se font broyer. Les mineurs d’Asturie, les mouvements des femmes, les étudiants. Si on pense d’abord dispensable le rapprochement avec la lutte américaine pour les droits civiques, Marilyn Monroe, on finit par comprendre l’unité historique complexe de cette année 1962. Pomar jamais n’est soutenu, il apprend les échecs dans de pauvres fascicules, reste toute sa vie un pauvre postier, s’accroche, tient à cette puissante et paralysante résignation, celle de l’Espagne franquiste. Les visages de la dictature, répression et inhumanité, mais les pions continuent à avancer.

Un article à retrouver ici, sur le vite de La viduité.

Libération

Libération

Les premières pages du Pion de Paco Cerdà, traduit par Marielle Leroy, sont dans Libération du samedi 23 et dimanche 24 juillet 2022 ! À lire juste en dessous !

One chapter a day

Rentrée littéraire 2022 – Contre Allée

Les éditions de la Contre-Allée, qui inaugurent depuis quelques mois un nouveau site Web, offrent en cette rentrée littéraire 2022 la parution d’un unique ouvrage, celui de l’écrivain et journaliste espagnol Paco Cerdà.

Une rentrée étrangère : Dans son roman simplement intitulé Le Pion, Paco Cerdà, ici traduit par Marielle Leroy, nous conte la partie d’échecs jouée en 1962 par Arturo Pomar et Bobby Fischer. C’est l’occasion pour l’écrivain de décrypter, à travers les pions déplacés sur l’échiquier par les deux hommes, la bataille politique que représente aussi leur rencontre inédite.

Un affrontement : Ainsi, cette rentrée littéraire 2022 des éditions de la Contre-Allée relate, au moyen d’une présumée « simple » partie d’échecs, les affrontements historiques de notabilités politiques du monde.